citations

Citations.

Au lieu d’être ces glorieux ancêtres (figures d’autorité), ou ces amis que l’on convie au festin de la pensée, elles deviennent ces trublions ou ces esprits malins qui débarquent à l’improviste et sont porteurs d’entropie. Elles font dérailler ou déraisonner le texte et sont comme le spectre d’Hamlet mais n’est-ce pas le rôle en effet de l’esprit des morts ?

Cette proposition a été imaginée en rêve — ou, du moins, la première phrase de celle-ci a été clairement formulée au cours d’un rêve (et notée à mon réveil 05 : 25 très exactement, le 10 mai 19).

Il s’agit d’une discussion roulant sur la poésie et sur des questions particulières de poétique. Je suis dans un appartement assez vaste et clair, mais aussi assez vieux. Vaste, au regard du nombre de pièces, non de leur taille. Ce n’est pas un appartement de type bourgeois. Je discute avec quelqu’un. Comme dans les rêves — plutôt : comme ordinairement dans les rêves, la personne m’est familière sans que je puisse l’identifier. Nous parlons poésie (peut-être de façon générale). Il y a là un livre, un recueil. Je le saisis et m’aperçois que mon nom est imprimé dessus (mes nom et prénom), avec un titre dont je ne me souviens pas. Je sais tout à fait qu’il ne s’agit pas de moi mais d’un homonyme, quoique ce hasard, cette coïncidence m’étonne beaucoup. Je l’ouvre. À l’intérieur, ce n’est ni bon ni mauvais. Un moi mis en vers, réclamant l’attention d’autres moi et censés s’y reconnaître. En tournant les pages, j’y découvre un objet (qui, dans la réalité ne pourrait tenir dans l’épaisseur du livre) : sorte de petit bijou (boucle d’oreille ?) ou de clef, peut-être les deux. C’est un dispositif, le poème se trouve au-dessous, et peut être en relation avec l’objet. Je trouve la solution très démonstrative. Immédiatement, je songe aux calligrammes d’Apollinaire, puis à Sterne. Enfin, il y a toutes sortes de bruits qui, se manifestant, me perturbent : bruits provenant du dehors ; aussi, peut-être, un robinet qui coule, une ampoule qui grésille, un téléphone qui bipe, etc. Je les entends tous très distinctement et ensemble. Mon interlocuteur, lui, d’une part, ne les entend pas mais, d’autre part, ne comprend pas ma gêne. Alors, j’ai une intuition et, par analogie, j’imagine que les citations doivent opérer de la même manière (parasiter le texte ?). La voix des morts fonctionne comme un chahut face à l’ordre patiemment réglé du texte, comme des élèves turbulents — et l’auteur doit se sentir pareil à ces professeurs qui maintiennent à grand peine le calme dans leur classe, ou se laissent absolument déborder. C’est ainsi que l’on fait des auteurs morts autre chose que des statues ou des plaques. J’essaie de m’expliquer là-dessus, mais celui avec qui je parle n’arrive pas à concevoir cette idée (son intérêt ni même son sens). Je lui répond donc : « Au lieu d’être ces glorieux ancêtres, ou ces amis que l’on convie au festin de la pensée, ils deviennent ces trublions ou ces esprits malins qui débarquent à l’improviste et sont porteurs d’entropie ».

Je me réveille et je note cette phrase.

CAHIER MÉDÉE – 2019