cyrène

Je débutai mon récit :

— C’était lors d’un voyage. Nous étions foule ce jour-là, et chacun attachait son cheval au buisson. Il n’y avait plus de place. J’attache alors le mien à l’anneau d’un sépulcre. Un cheval noir, aussi beau que la nuit — et frémissant. Il est seul, il piaffe, il s’impatiente ; il tire sur la longe bientôt et ouvre le caveau. Je vois là une jeune fille enterrée de trois jours — aux longs cheveux tressés, aux belles boucles. Son visage, lui, est plus lumineux que le soleil et elle-même paraît descendue des étoiles. Alors, m’inclinant au-dessus, j’ai baisé ses yeux, ses noirs sourcils arqués, ses lèvres, ses mains. Tout était si réel. Je pleurais et mes larmes glissaient sur cette figure comme sur le marbre d’une statue —

— Alors ?

— Alors je me suis réveillé. Qu’est-ce que cela veut dire ?

De la pointe du glaive, Euphrynès tisonnait le foyer. La lumière des flammes, dansant, léchait son visage. Il semblait réfléchir. De temps à autre, les restes d’une palme dont il s’était servi pour allumer le feu, plus secs que le désert, s’embrasaient soudain et crépitaient. Cela faisait des étincelles qui s’élevaient en tournoyant. Un instant, elles brillaient plus intensément, puis s’éteignaient.

— C’est un bon signe, me répondit-il. Ton rêve parle de richesses —

— Comment ça ?

— Demain, nous serons rois.

— Demain ? fis-je. Je n’en croyait pas mes oreilles.

— Ou après-demain, au plus tard.

Alors, je compris qu’il se moquait.

— Ce n’est pas bien, dis-je, de plaisanter des dieux !

— Brave Hermotime, je ne te savais si puissant ! répliqua Euphrynès avec un large sourire.

— Ce sont les dieux qui envoient les songes, ne le sais-tu pas ?

— Non, les dieux n’ont rien à voir avec de telles fadaises ! Ils servent à prendre des villes, à vaincre des armées, à faire des rois. Un, ils l’élèvent, et l’autre, ils l’abaissent. Crois-tu qu’ils aient à voir avec des choses plus inconsistantes même que de la fumée ? Ce sont les charlatans et les mages qui tirent des bénéfices de la crédulité des hommes —

— Je ne discuterai pas plus avant avec toi de pareilles affaires — sur ce que font ou ne font pas les dieux. Mais n’oublie pas : ceux-ci, quoi que tu en dises, goûtent plus que tout autre chose cela.

— Quoi ?

— La fumée, répliquai-je. Puis, me tournant et m’enveloppant dans mon manteau, dos au foyer, je me couchai pour dormir.

Pourtant, je craignais de fermer les yeux et que revienne le rêve. Oh, tout le jour, combien m’avait-il tourmenté ! Il y avait là un charme puissant. Peut-être, étais-je effectivement ensorcelé ? Lié à ce rêve — à la morte — pareil à ceux qu’on garrotte vivants face à des cadavres pour les supplicier. Avais-je offensé quelque divinité ? Je n’aurais su le dire, mais cette pensée me terrorisa tant que j’en claquais des dents.

M’entendant, Euphrynès dut alors penser que j’avais froid, car celui-ci raviva les flammes.

La douce chaleur traversait mon manteau, pénétrait mes membres et, doucement, m’engourdissait. Doucement, mes paupières lourdes. Doucement, doucement, mes muscles relâchés. La cime vacillante des hauts palmiers produisait quelque étrange bruit de rhombe ou d’iunx. N’était-ce la voix des dieux ? Pouvais-je entendre ce qu’ils me disaient ? Ô vous, dieux de la Grèce que je connais, et vous, dieux libyens, toi Zeus-Ammon, à qui nous sacrifierons demain, et vous encore, dieux d’Asie, qui êtes les miens, dieux de Pergé, de Sillyon, d’Aspendos et de Sidé, toi la Dame de Pergé, dis-je, entends-moi —

Alors je m’endormis.

ER, fragment, Cyrène – 2018