tombeau de rodanski (2)

« Quelque chose comme la nostalgie de cet ‘adorable jardin où les rossignols et les lions meurent de mélancolie’ […]. »

Stanislas Rodanski.

*

Rêve africain. Salle des ventes. Masques.

Fallada.

Référence au boulevard Pasteur. SUBS 13.

Cette pensée d’un philosophe me revint à l’esprit : « Ce n’est pas d’entrer au bordel qui est honteux, mais de ne pouvoir en sortir ! ». Je pris une grande inspiration et entrai.

Pam Grier. Là où n’importe qui de sensé l’aurait faite courir nue dans son opulente beauté.

J’étais constamment frappé par des images de mort […]

L’exposition au lupanar : « […] nudaque profusum crinem per membra dedisse ne domini templum facies peritura videret […] (ICVR, NS, VIII 20753). »

DAMASE : « Et, dénudée, elle répandit sa chevelure éparse sur ses épaules, afin que nulle créature mortelle ne vît le temple du Seigneur ».

Il faudrait aller jusqu’au bout, me dis-je, jusqu’au bout ! Mais quel était ce bout ? Des fleurs éteintes, cette cendre. L’étreinte, les sanglots, la nuit. Un sentiment du monde plus qu’un état du Moi — se regarder ou, plutôt, s’envisager comme l’on se voit en rêve. Cette absence à soi-même, une fleur à l’aube déposée de rosée. Tout cela n’avait pas de sens. Était-ce là ce cercueil de plomb que j’avais espéré pour une jeunesse trop brève ? […] Un jeune homme désespéré dans une ville désespérante. Cette vie brûlante, infernale, noire — que je traînais derrière moi. Ce silence décapant tout.

La ville, charbonnée d’ombre, distraite dans sa grandeur froide.

Temple, cela me fit penser au Sphinx Hôtel. Noirs papillons d’obscurité.

Je retournais à mon bar — ou était-ce un autre ? Inexplicablement, cette pensée me traversa l’esprit.

Pakistanais. Vendeur de roses.

On me regardait en coin. Je ne m’en souciais guère. Le ton monta. Les gens sont toujours près de se battre pour ce qui les concerne le moins et ce n’est pas le sens attaché aux paroles qui prévaut mais l’empire que celles-ci possèdent sur eux. On me jeta dehors, non sans m’avoir auparavant frappé une ou deux fois. Je trébuchais et manquais de m’effondrer en passant les marches. Quelques insultes fusèrent encore. La porte se referma.

Je revins à la charge et reçus à nouveau quelques coups. Je tombais à terre. C’est cela que font les héros de roman. Ils tombent, ils pleurent. Ils sont désespérés. Ivres et désespérés. Je me fis l’effet d’Aucassin, quoique ma mâchoire fusse douloureusement distraite. Là n’était pas le problème ! Mais où, alors ? On a le droit à la parole — moins pour le dire que pour espérer et, le disant, l’espérant, on l’éteint. Tout ce mouvement, et l’aventure immobile, ma vie en dents-de-scie. Un héros de papier.

Peut-être, tout ceci paraît-il disparate mais mon existence d’alors ne l’était pas moins. Et puis — tu m’as interrogé.

Je m’extrayais à grand peine du monde onirique de la place Blanche. Elle, mêlée de nuit. M’être fait casser la gueule deux ou trois fois par les spécialistes du genre m’est indifférent, affirmais-je de façon péremptoire et, me semblait-il, superbe. Il y a la mort, il y a la femme aimée, il y a le goût du va-tout. L’espérance morte, la saveur du sang. Ma lèvre fendue. Il y a toujours mieux à faire que cela. Il y a toujours mieux à faire.

[…]

La plupart des gens écrivent des livres ou bien, mieux, n’écrivent que pour publier. Je voulais écrire tout court. Une belle phrase était pour moi toute la science. Nul soleil pour clore décidément ces pages, nulle éternité. Le non-fini, plutôt, à chaque ligne. Un ciel de traîne, l’inachèvement comme condition essentielle à ne pas mourir, lors même qu’on a réglé la question de l’existence sinon celle du passé. Le désir de n’atteindre aucune réussite, aucun succès. L’homme est là, nu, exposé dans cette nudité métaphysique, du moins son dénuement. La dépossession de soi à soi. Cette crise qui ne peut s’achever ou signer le compte de sa perte qu’en le cédant définitivement au simulacre du non-moi. Qu’était-elle ? Crise morale d’un temps plus que d’un homme — et combien fallait-il se haïr à défaut de s’aimer ?

Ma vie, de façon désordonnée, ressemblait au cours d’un fleuve lorsqu’il quitte son lit — où ira-t-il ? Quels horizons seront ceux qui borderont sa rive ? Personne ne le sait. Et, pourtant, il va. De grandes araignées nocturnes tissent leurs toiles en contrebas des quais où la brume s’empêtre.

Et l’obscur champ de ruine où mon cœur déposé

Tout cela : ces fleurs égarées, ce sourire du soleil qui pourtant ne vient pas, ce sommeil étrange à l’infini du jour. Quand allais-je me réveiller ? Les hommes quittent parfois le royaume des songes pour rejoindre enfin leur destin, le mien était perdu et j’errais longuement dans ce labyrinthe. Nulle Ariane pourtant. Le beau sentiment tragique et qui s’éteint tout aussi tragiquement. Il n’en reste pas moins qu’on retrouve à la fin un opéra de Strauss. C’est peut-être bien un stoïque refus de souffrir qui fait surmonter la souffrance, poussant aux entreprises les plus hasardeuses, aux voyages les plus chimériques. Le bel héroïsme venait de s’achever, et sa langue demeurait incompréhensible, du moins si je tentais d’en emprunter les accents. Il y avait le fil acéré de la rupture entre cette femme et moi, une épée tout a fait semblable à celles qui interdisent l’accès du Paradis et que portent des anges aux ailes vastes et dorées. Cette épée se trouvait désormais placée entre moi et moi-même, me déchirant puissamment en deux. Vivant, — j’étais mort. Non pas selon la mort du corps que l’on pense le plus souvent être la seule, mais celle de l’esprit.

Une femme blême comme une morte à l’amour, mais qui disparaît ou part au bras d’un autre.

[…]

Ici, la nuit pâlit jusqu’à disparaître. Ailleurs, elle s’épaissit et des nuées d’étourneaux criaillent dans les arbres.

J’avais fait de la perte d’une femme un désastre si grand que rien plus ne pût m’être retiré. Je m’ensevelissais en lui. Ce mystère. Il est dit, quelque part : « un chemin de ronces pour trouver une histoire abolie ». Rien d’autre et, à la fin, une main de cendre. Il y avait cette porte désormais close, ce passé inatteignable, ce monde dont on pouvait chercher la trace — et que certaines photographies, malgré tout, permettaient d’entrevoir avant que de l’éteindre presque instantanément. Le passé que je cherchais en toute réalité me précède et la totalité du futur en passe de devenir ne m’en rapprochera jamais.

Tandis que la ville est gardée. Rien de plus à ajouter à cela. Il n’en reste qu’un paquet de cartes à moitié vide, et les as sont truqués. Cette femme, je décidais de l’appeler Bérénice. Un amour perdu. Tahoser. Quelque chose s’esquisse que l’on ne trouvera pas ailleurs. Un sentiment trouble m’entoure, comme la lumière enveloppe le globe resplendissant dont elle pense émaner. Lorsque l’homme tombe le masque, que reste-t-il que l’on puisse espérer ? Le masque était tombé, l’homme seul, l’espoir enfui. Et, chaque fois, une femme différente — l’indifférence donnée au visage de l’amour — toujours cette déesse froide. Quatre Reines. La cinquième était.

[…]

La fine vitre frêle de l’aube bruisse.

[…]

Je me rappelais ces corneilles des pelouses du Luxembourg qui en détachaient le gazon par paquets.

Faut-il conclure ? Dans ce silence qui pousse en moi comme une grande fleur, laisser la place à la vacance. L’être vacant. Un néon grésille et semble dire : « les poètes sont morts ». La folie guette à tous les étages. La nuit déplie ses vastes draps mais il n’y a pas de corps dessous. Noirs, mortuaires, froids, malgré ce matin de juillet.

*

J’erre dans Paris, sous ce grand ciel macabre qui m’enveloppe. Pâlir. Voir l’aube se lever, vider la nuit de sa substance et tendre à n’être rien.

Quelque part, je m’engouffrai dans les sous-sols du métro. Une bouche. Était-ce la station de la rue Morgue ? Je ne m’en souviens pas. Passé le tourniquet, de longs couloirs s’entrecroisaient sans cesse, montant ou descendant, tournant, retournant. J’arrivai ainsi au grand carrefour sensoriel où le cours de la liberté prend sa source et s’enfuient un à un les astres de feu.

[La rame / femme / etc.]

C’est une autre femme, me dis-je. Combien fallait-il mourir à soi-même pour renaître enfin ?

La solitude de corail des mers sans fins dans lesquelles je m’enferme — la certitude que cette tête de diamant qui me perce le cœur tombera. En moi meurt le monde, les objets déclinent et ne sont plus que l’ombre qui décroît à mesure que descend le soleil. Je suis ce soleil ; comme lui je m’éteins, parvenant ainsi à l’équilibre […].

[…]

Où vont les soleils ? Peut-être, vers ces horizons sans fins — derniers signes du vide et de la vacance, dernières lueurs avant la démission car rien de ce qui a été ne peut-être rendu et l’on repart seul avec ce rien magnifique, avec ce rien sur les bras comme un présent refusé. Qui pourra jamais dire la tristesse infinie d’une telle existence ? Qui pourra la nommer ? Ce que c’est que d’être, nul ne le sait et si la toupie de l’inconnaissable devait s’arrêter un jour de tourner, semblable à ces cerceaux que les enfants d’antan en costume de marin faisaient rouler au bout d’une baguette, pourrions-nous encore tenir ? Cela est très incertain. […]

Mon emploi au monde.

Une femme qu’aujourd’hui je n’ai pas vue et qui demain ne m’aimera pas.

MUSÉE GRÉVIN. PASSAGE ?

Le désir de jouer une existence plus que d’en être le jouet, ce paquet de cartes que l’on rebat sans cesse.

L’erreur.

TOMBEAU DE RODANSKI II (fragments, brouillons et notes) – 2019