lonely are the brave

JERRI : Jack, je vais vous dire quelque chose… Le monde dans lequel vous vivez, Paul et vous, n’existe pas, il n’a peut-être jamais existé. Ici, c’est un monde réel, et il existe de vraies frontières et de vraies barrières, de vraies lois et de vrais drames. Vous devez vous conformer au règlement, ou bien vous perdez et, dans ce cas, vous perdez tout.

Lonely are the brave, 1962, David Miller, adaptation par Dalton Trumbo d’après le roman d’Edward Abbey, The Brave Cowboy.

CAHIER DES PROBLÈMES II – 2020

essence

Essence.

Concevoir les essences comme des lumières qui brillent faiblement. Grande ténuité plutôt que concentration extrême.

Grande ténuité donc, et qui décèlerait leur qualité première. Trace, signe. Au fond, quelque chose d’une dimension archéologique. C’est-à-dire, la nécessité de leur réactivation.

(Là encore, coïncidence d’une conscience et du monde.)

*

Essence II.

Ce que le nom recouvre, dissimule, oblitère. Et, toujours, cette même et inlassable question : les essences tiennent-elles dans le langage ? — ou posée différemment encore : le langage est-il le lieu des essences ? Leur saisie, ou le mouvement qui commande leur saisie. La théorie du nom secret — ce nom qu’il faut découvrir et qui serait l’essence — même considérée comme une simple fiction n’en demeure pas moins intéressante et féconde. Pouvoir magique, là aussi.

Relation de tout ceci avec les notes sur l’image en littérature.

CAHIER DES PROBLÈMES II – 2020

ondine (notes)

Nous connaissons le jugement sans appel de Vigo sur son film : « L’Atalante est un film raté ».

Impureté.

Sensualisme.

Non plus Chiron cette fois, mais le satyre Silène, dont la laideur troublante forme comme un coin de désir enfoncé dans la chair de cet amour. Corps pétris d’un désir sans fin dans l’impossible unité de cet amour justement, et que l’attente ou le manque poussent au paroxysme. Nous ne sommes que les témoins silencieux de ce manque.

La forêt foisonnante des signes.

Matériologie. Hétérologie bataillienne. Typologie.

Eisenstein. Vertov. Écart ― montage.

Mutilations sacrificielles. Expiation.

*

Ondine. Bis.

Juliette, claire et spectrale, s’avançant dans la brume qui l’environne et la nuit ― et comment ne pas reconnaître en elle cette figure qui, de l’amante ou la morte ou la mère nervalienne à l’éternelle nymphe de Warburg, d’une Ophélie aérienne, noyée d’éther, à une moderne Eurydice ou Korè revenue du Séjour, traverse le temps et l’espace de la conscience pour nous atteindre enfin. Réminiscence. Travail de l’image, de cet intime et perpétuel battement, si semblable à une pulsation, mais infime. Métempsychose. Transsubstantiation.

L’antre de la nymphe Calypso.

Mouvement perpétuel du fleuve dans l’Atalante, quoique immobile. Remonter, avancer à contre-courant, n’est-ce pas, justement, ce qu’effectue Juliette, marchant sur le pont de la péniche à contresens ?

Étrange sentiment d’immobilité, ou plutôt de suspension. Le temps, l’espace, comme arrêtés. Ici, nous dit Orphée : « Ainsi, à peine t’avais-je vu pour la première fois que je retournai avec toi d’où je venais. »

Et Juliette ne dit-elle pas de même à Jean ? Mouvement profond de l’âme.

De quoi parlent les images et quels sont leurs pouvoirs ?

CAHIER DES PROBLÈMES – 2004 / 2010

image

Sur l’image.

En elle, réside quelque chose d’une force d’évocation. En elle, s’exprime le langage ; mais au sens spécifique où s’exprime un citron. En elle, l’irruption du merveilleux, la force d’un sentiment magique condensé en une formule. Comme pour la réalisation du vœu, l’évocation façonne la chose ou, plutôt, la fait advenir ― non pas seulement désignée, mais nommée et revenue au jour ― à la lumière limpide. L’image nous parle de cela ― des premiers temps de l’être, de ce saisissement qui nous étreint dans sa contemplation : « un éveil silencieux de son visage, crépusculaire et délicat comme la mer sous les premières touches de l’aube ».

Image unitaire du monde, de sa beauté, l’image poétique est toujours, à travers elle, ― cette unité, cette beauté, ― réminiscence de l’origine. En ce sens, elle est intuition ― promesse originaire d’une aube. Car, en effet, elle est d’emblée placée sous le signe de la promesse, de ce qui doit advenir. Mais cette advenue n’est rien que la répétition intime d’un mouvement originel et, l’origine elle-même, une promesse.

Cet « il était une fois » n’est rien d’autre que l’« il était une fois » de la première fois, et c’est ainsi qu’il nous faut l’entendre ― à chaque fois, ― jusqu’à la fin.

« Un chant, tel est le langage des dieux qui sont en dehors du temps terrestre, le langage du premier et du dernier homme. »

CAHIER DES PROBLÈMES – 2004 / 2010