sonnet n°II

J’avance — à présent — mais ce ne sont ni les pentes du Pélion, ni les contreforts du Taygète — peut-être la Néda ? Sans doute, ce grand temple d’Apollon tel qu’en ce jour une vaste structure le couvre (comme un chapiteau, une tente, et dont il semble l’ossature en quelque sorte).

Il y a cette palpitation du silence — partout dans l’air. Tu te tiens près de moi et tu goûtes à cette solitude des dieux. Le marbre — ou, du moins, sa douceur a quelque chose de vivant. Autour : blocs descellés, fûts, plinthes éparpillées — jeu de cubes.

Nous voilà désormais ici, à ce lieu du temps.

ÉLÉMENTS – 2019

délion

De part et d’autre, on voyait les hauts cimiers se heurter, tant les rangs étaient serrés. Le bouclier mordait le bouclier. Tous attendaient. On donna alors le signal. La forêt des lances frissonna, comme agitée d’une large brise.

La phalange s’ébranla.

Tête contre tête, épaule contre épaule, ils avançaient. Des ordres furent donnés. Bientôt, la cadence s’accéléra. Les soldats atteignirent enfin le pas de course. Soudain, ce fut le choc. La phalange résista, heurta, poussa. Les hampes des lances pliaient, éclataient. Les morts, eux-mêmes, ne pouvaient tomber à terre. Ils restaient droits, debout, serrés contre leurs camarades. Ce n’était plus l’ami qui soutenait l’ami mais, ici, le vivant le cadavre. Puis, sous l’effet de cette poussée considérable, elle recula, rompit, se défit. Et l’on vit les corps qui s’effondraient parmi les rangs. Tout se précipita. Des hommes trébuchaient, d’autres, dans la cohue, blessaient leurs propres compagnons. On s’empêtrait dans les lances, lesquelles étaient devenues parfaitement inutiles. C’était un désordre effroyable !

Mais la ligne de front n’avait pas totalement cédée et, semblable à un grand serpent auquel on aurait tranché la tête, était toute agitée de convulsions et de soubresauts. À certains endroits, les Athéniens se trouvaient enfoncés, à d’autres, leurs boucliers paraissaient des coins plantés dans la masse des ennemis, inamovibles.

À l’une de ces brèches, se trouvaient Hermotime, Socrate et Euphrynès. Ce dernier, aimé du noir Enyalios, moissonnait la mort dans les beaux champs de Béotie. Socrate le suivait de près, serrant du mieux qu’il pouvait ce pauvre Hermotime. Notre Platéen se tenait à la pointe extrême, celle qui avait pénétré le plus avant la phalange thébaine et, de l’épée et du bouclier, alternativement, cognant du plus qu’il pouvait, se frayait un passage à travers les chairs.

ER, Délion, fragment – 2018

aucassin et nicolette (traduction)

II PARLÉ : RÉCIT ET DIALOGUE.

Le comte Bougar de Valence faisait au comte Garin de Beaucaire une guerre si virulente, effroyable et cruelle qu’il n’était de jour sans qu’il se présentât, dès l’aurore, devant les portes, sous les murs et les barrières de la ville avec cent chevaliers et dix-mille soldats tant à pieds qu’à cheval, brûlant sa terre, ruinant son pays, assassinant ses sujets.

Le comte Garin de Beaucaire était vieux et usé : son existence touchait à son terme. Celui-ci n’avait nul héritier, ni fils ni fille, hormis le seul garçon que je vais à présent vous décrire.

Ce jeune homme s’appelait Aucassin. Il était beau, grand, élégant et bien proportionné de jambes, pieds, corps et bras ; sa chevelure était de boucles blondes, son regard pétillait d’esprit et de gaieté, son visage était radieux, aimable, régulier, le nez haut et bien planté. Et il était tellement paré de qualités qu’il eût été difficile d’y dénicher un quelconque défaut ; sinon que l’Amour, toujours victorieux, le régissait de telle façon qu’il ne voulait être chevalier, ni prendre les armes, ni aller au tournoi, ni même se plier à aucun autre devoir.

[…]

Anonyme / Brice Jubelin, AUCASSIN ET NICOLETTE, extrait du chapitre II – fin XIIe ou début XIIIe siècle / 2020

l’art de tomber (notes)

Buster Keaton.

Poésie de la course. L’interminable mécanique de l’échappée.

Les gaffes [gags] créent des systèmes de poursuite par agglutination = 1 flic, puis deux, puis trois, etc.

Personnage lunaire, rêveur, amoureux (Pierrot, clown mélancolique) = ce n’est pas par stupidité qu’il scie la planche sur laquelle il est lui-même assis (mais l’esprit ailleurs, absorbé, du jeune marié, One week). C’est, par ailleurs, littéralement, une expression.

Dérangement de l’ordre, le grand Bazar. Les forces de l’ordre.

Méprise, malentendu = la confusion avec Dead shot Dan, The Goat, 1921.

Erreur, tromperie = les n° de caisse intervertis par le rival malheureux, One Week, 1920.

Un corps capable remplir tous les moules (se mouler dans tous les espaces, tous les interstices).

Peut-être, démarrer le texte aussi abruptement que cela : Un homme court.

La malchance = le jeu des numéros (forme de loterie).

Rotation : 99 = 66, n° de lot (terrain) pour la maison dans One week.

Un art du bricolage et du détournement = les tonneaux deviennent des roues permettant de tracter ainsi la maison. Mais celle-ci se retrouve coincée sur la voie (One week).

Gag. Attendu / inattendu. On voit le train venir de très loin pour percuter la maison immobilisée. Au dernier moment, on s’aperçoit qu’il roule sur une voie parallèle et celle-ci échappe alors à la destruction. Lorsqu’on ne s’attend plus au désastre, un autre train, que nous ne voyons pas, arrive du côté opposé et la détruit instantanément.

En réalité, il y a quelque chose, là-dedans, de l’ardeur infatigable de la fourmi. Le monde de BK est un monde d’insectes (on est écrasé ; on tombe de très haut, puis on se relève et repart, etc. etc., on poursuit, aussi, inlassablement et infatigablement son but ; on lutte contre les éléments).

Être microscopique face à la démesure des éléments ou des objets [locomotive, maison].

Nominalisme. Logique. Ferret = les objets n’ont pas de sens ni de détermination a priori : une balustrade devient une échelle en la permutant simplement (horizontal / vertical) (One week).

Se débattre contre les éléments (air, eau) : rafales de vent, tempête, cyclone. Mais aussi contre la vitesse, la force, le poids, l’inertie, l’attraction terrestre, les mouvements centripète ou centrifuges [domaine de la physique]. La locomotive comme fatum (inéluctable et inhumain) (One week) ; mais aussi rideau de protection contre les poursuivants (barrière infranchissable) (The Goat)

Une intelligence des forces = interaction permanente avec les lois de la physique [avec ou contre = s’aidant ou luttant, déjouant, usant].

Le corps présent dans un rapport « gymnique » au monde.

Rencontre entre la rêverie, le hasard et les forces [lois] de la physique.

Bachelard.

NOTES POUR L’ART DE TOMBER — 2020

νόστος

J’entends ce chant. J’ai souvent parlé de chant — qu’est-ce ? Ce murmurement, ce frémissement intérieur. Cela qui me point, se lève en moi, me bouleverse. Ici, à ma table de travail, table rectangulaire, sobre, mathématique, cette table si souvent évoquée dans les traités de phénoménologie ou de métaphysique, à cette heure valéryenne, ce partage délicat de la nuit et du jour, j’écoute — ou plutôt je visionne sur un site quelconque — des hommes, l’un aux traits aigus, têtes se découpant sur un mur nu, sinon parsemé d’accidents ; ils chantent. C’est un chant polyphonique albanais. La vidéo est de piètre qualité, le cadre en permanence vacille et tremble, zoome ou dézoome avec une régulière irrégularité, circule. Le champ s’élargit, d’autres hommes, un enfant, un monde d’hommes. Se resserre à nouveau. Cela se déroule probablement en Albanie, ce pourrait être en Grèce toutefois.

J’ai fréquenté des Albanais en Grèce, il y a quelques années. J’ai travaillé avec eux, sur des chantiers parfois ou dans les champs. Je ne parle pas albanais, nous nous entretenions dans un grec écorché par moi-même plus encore que par les autres. C’était un monde des premiers temps, dans le jardin d’Éden d’une oliveraie, en Messénie. Il n’existait alors que la première et la deuxième personne du singulier, que le présent ou l’impératif, que des noms seuls, découpés sur l’obscurité de la langue, et disant le monde, en nommant les objets.

Celui aux traits aigus chante, les autres l’accompagnent, tissent comme une toile de fond sur laquelle sa voix vient se poser. C’est un homme d’une soixante d’années. Il répète, à peu de chose près, ou semble répéter une unique phrase, un seul et même motif. Son chant est très mobile, que ses gestes traduisent et soulignent mélodiquement, brodant l’air. On ne peut le dire beau, ce chant, sinon comme une pierre ou le goût salé de l’effort. Un sol sec et nu ; le désert du premier jour.

De quoi parle ce chant ? Je serais bien en peine de le dire. Mais si je songe à l’écho profond qu’il produit en moi, voilà ce que je pourrais énoncer. Il parle de la formation des montagnes, du jour où elles se dressèrent à partir du Rien. Ce n’est pas un chant géologique, c’est une théogonie. Sans doute celui qui chante n’a-t-il jamais entendu parler des grandes périodes qui découpent scientifiquement la vie du Monde. Ici, un âge d’or. Qu’étaient-elles ces montagnes, des dieux ou des géants ? Et ce chant est comme le mouvement de leur élévation. Je n’ai jamais entendu d’hymnes akkadiens ni ceux que les anciens Égyptiens devaient réciter afin d’aider au périple du soleil, mais je pense qu’ils devaient ressembler à cela.

Le visage de celui qui chante est le masque même de ceux qui les premiers ont labouré cette vallée aride ; il est celui d’Adam vieux. Ou plus précisément pareil à La Mort d’Adam de Piero della Francesca, non au vieil homme approchant ou touchant à son terme mais à cet arbre magnifiquement dépouillé qui étend ses bras derrière les protagonistes et dont le feuillage avait été pourtant peint.

J’ai connu des hommes ainsi. Des Albanais pour la plupart, ou de vieux Grecs. Ceux-là, ne sont pas costumés comme pour les festivals folkloriques et ce qu’ils chantent n’a été ni lissé ni ébarbé, c’est une statue d’or ou de bronze qui sort à l’instant hérissé de son moule et vous atteint au cœur. Un tel chant n’est pas fait pour les hommes, il est une mémoire des dieux.

Mais le chant ne nous est pas extérieur. Quelque chose chante en nous.

Je ne suis pas ethnomusicologue, je ne peux formuler que des opinions mais la partie de mon être qui a été immergée dans la culture grecque ressent cela comme profondément, spécifiquement et archaïquement hellène. Et l’on m’a confirmé que ces rythmes ressemblaient à s’y méprendre à ceux des chants traditionnels de l’Épire. Trente kilomètres de route seulement séparent le district de Gjirokastër d’où provient cette polyphonie, du poste frontière de Kakavia, point de contact albanais avec la Grèce et parfait exemple d’architecture hoxhienne. Deux peuples frontaliers, montagnards, entre lesquels l’antique région de l’Épire cette fois, se trouve distribuée.

Je songe à Domna Samiou, à cette immense dame et cet inlassable chercheur, à son travail de recueil des chants populaires, lesquels ont toujours représenté non une forme morte mais un objet vivant.

D’elle, quelqu’un a écrit à l’occasion de sa disparition en 2012 : « La Grèce est encore plus pauvre désormais ». Et c’est vrai — mais la marche du monde fait que celui-ci s’appauvrit toujours davantage. Nous sommes plus pauvres ; pauvres d’expériences, pauvres de savoirs, pauvres de sentiments.

Pourquoi raconter cela ? Pourquoi parler de choses qui n’intéressent personne ? Et si ma voix se perd, si elle ne rencontre aucun écho sinon la vitre imperturbable du passé, que la mémoire du Monde l’enregistre comme prière ; c’est ainsi que je voudrais du moins l’y déposer. Aussi maigre soit cette offrande, j’y attache pour ma part un grand prix.

ΝΟΣΤΟΣ – 2020

l’accueil la lumière

l’accueil la lumière l’accueil la substance l’accueil le rameau l’accueil l’oubli l’accueil l’acte l’accueil la terre l’accueil le silence l’accueil la pierre l’accueil l’obscurité l’accueil le rythme l’accueil le désir l’accueil la vie l’accueil le mystère l’accueil le sens l’accueil le vent l’accueil l’horizon l’accueil les arbres l’accueil les monts l’accueil l’absence l’accueil la feuille l’accueil le fruit l’accueil le frémissement l’accueil la source l’accueil la lune l’accueil l’objet l’accueil le secret l’accueil le changement l’accueil le tangible l’accueil la grenade l’accueil la couleur l’accueil le sentiment l’accueil la nuit l’accueil la nudité l’accueil les larmes l’accueil la fraîcheur l’accueil le permanent l’accueil le contradictoire l’accueil la mort l’accueil l’inaccueilli

TEMPLE PAYSAGE TOMBEAU JARDIN – 2020

amorgos (traduction)

[4] [123] Éveille-toi eau qui sourd depuis la racine du pin et trouve les yeux des rossignols afin de les rendre à la vie arrosant la terre de la senteur du basilic et des sifflement de lézard. [124] Je sais que tu es une veine nue sous le regard effrayant du vent une étincelle muette dans la foule brillante des astres. [125] Personne ne fait attention à toi personne ne s’arrête pour écouter ta respiration mais toi promenant pesamment dans la nature altière tu atteindras un jour aux feuilles de l’abricotier tu grimperas des petits spartiers les corps souples et glisseras des yeux d’une amante comme un clair de lune adolescent. [126] Il existe une pierre immortelle sur laquelle jadis le passage d’un ange à forme humaine écrivit son nom et un chant que personne ne sait encore ni les plus fous des enfants ni les rossignols les plus sages. [127] Elle est désormais celée dans une grotte de la montagne de Devi au fond des ravins et des gorges de la terre de mes pères mais quand se libérera un jour et bondira contre le délabrement et le temps ce chant angélique la pluie se taira soudain et sécheront les boues les neiges fondront sur les montagnes et l’on entendra le ramage du vent les hirondelles ressusciteront les gattiliers frémiront et les êtres humains avec les yeux froids et la face livide quand ils entendront le glas sonner seul dans les clochers fêlés trouveront des couvre-chefs de fête et des rubans multicolores pour décorer leurs chaussures. [128] Car à cet instant ne rira plus personne le sang des ruisseaux débordera les animaux briseront les licols des mangeoires l’herbe verdira les écuries les tuiles repousseront des pavots holochlores et des mais et les feux rouges s’allumeront à tous les carrefours à la minuit. [129] Alors arriveront l’une après l’autre les filles apeurées afin de jeter aux flammes leur dernier vêtement et ainsi danser nues autour d’elles exactement comme au temps de notre jeunesse quand s’ouvrait une fenêtre l’aurore faisant éclore et s’embraser à leur poitrine un giroflier. [130] Enfants il se peut que la mémoire des ancêtres soit réconfort plus profond et compagnie plus précieuse qu’une poignée d’eau de rose et l’ivresse de la beauté rien moins que le sommeil du rosier d’Eurotas. [131] Bonne nuit alors je vois un amas d’étoiles filantes qui ébranlent vos rêves mais moi je tiens entre mes doigts la musique d’un jour meilleur. [132] Les voyageurs des Indes vous en diront plus que les chroniqueurs byzantins.

Nikos Gatsos / Brice Jubelin / Maria Makri – AMORGOS (quatrième partie, 123 à 132) 1943 / 2018

tombeau de rodanski (2)

« Quelque chose comme la nostalgie de cet ‘adorable jardin où les rossignols et les lions meurent de mélancolie’ […]. »

Stanislas Rodanski.

*

Rêve africain. Salle des ventes. Masques.

Fallada.

Référence au boulevard Pasteur. SUBS 13.

Cette pensée d’un philosophe me revint à l’esprit : « Ce n’est pas d’entrer au bordel qui est honteux, mais de ne pouvoir en sortir ! ». Je pris une grande inspiration et entrai.

Pam Grier. Là où n’importe qui de sensé l’aurait faite courir nue dans son opulente beauté.

J’étais constamment frappé par des images de mort […]

L’exposition au lupanar : « […] nudaque profusum crinem per membra dedisse ne domini templum facies peritura videret […] (ICVR, NS, VIII 20753). »

DAMASE : « Et, dénudée, elle répandit sa chevelure éparse sur ses épaules, afin que nulle créature mortelle ne vît le temple du Seigneur ».

Il faudrait aller jusqu’au bout, me dis-je, jusqu’au bout ! Mais quel était ce bout ? Des fleurs éteintes, cette cendre. L’étreinte, les sanglots, la nuit. Un sentiment du monde plus qu’un état du Moi — se regarder ou, plutôt, s’envisager comme l’on se voit en rêve. Cette absence à soi-même, une fleur à l’aube déposée de rosée. Tout cela n’avait pas de sens. Était-ce là ce cercueil de plomb que j’avais espéré pour une jeunesse trop brève ? […] Un jeune homme désespéré dans une ville désespérante. Cette vie brûlante, infernale, noire — que je traînais derrière moi. Ce silence décapant tout.

La ville, charbonnée d’ombre, distraite dans sa grandeur froide.

Temple, cela me fit penser au Sphinx Hôtel. Noirs papillons d’obscurité.

Je retournais à mon bar — ou était-ce un autre ? Inexplicablement, cette pensée me traversa l’esprit.

Pakistanais. Vendeur de roses.

On me regardait en coin. Je ne m’en souciais guère. Le ton monta. Les gens sont toujours près de se battre pour ce qui les concerne le moins et ce n’est pas le sens attaché aux paroles qui prévaut mais l’empire que celles-ci possèdent sur eux. On me jeta dehors, non sans m’avoir auparavant frappé une ou deux fois. Je trébuchais et manquais de m’effondrer en passant les marches. Quelques insultes fusèrent encore. La porte se referma.

Je revins à la charge et reçus à nouveau quelques coups. Je tombais à terre. C’est cela que font les héros de roman. Ils tombent, ils pleurent. Ils sont désespérés. Ivres et désespérés. Je me fis l’effet d’Aucassin, quoique ma mâchoire fusse douloureusement distraite. Là n’était pas le problème ! Mais où, alors ? On a le droit à la parole — moins pour le dire que pour espérer et, le disant, l’espérant, on l’éteint. Tout ce mouvement, et l’aventure immobile, ma vie en dents-de-scie. Un héros de papier.

Peut-être, tout ceci paraît-il disparate mais mon existence d’alors ne l’était pas moins. Et puis — tu m’as interrogé.

Je m’extrayais à grand peine du monde onirique de la place Blanche. Elle, mêlée de nuit. M’être fait casser la gueule deux ou trois fois par les spécialistes du genre m’est indifférent, affirmais-je de façon péremptoire et, me semblait-il, superbe. Il y a la mort, il y a la femme aimée, il y a le goût du va-tout. L’espérance morte, la saveur du sang. Ma lèvre fendue. Il y a toujours mieux à faire que cela. Il y a toujours mieux à faire.

[…]

La plupart des gens écrivent des livres ou bien, mieux, n’écrivent que pour publier. Je voulais écrire tout court. Une belle phrase était pour moi toute la science. Nul soleil pour clore décidément ces pages, nulle éternité. Le non-fini, plutôt, à chaque ligne. Un ciel de traîne, l’inachèvement comme condition essentielle à ne pas mourir, lors même qu’on a réglé la question de l’existence sinon celle du passé. Le désir de n’atteindre aucune réussite, aucun succès. L’homme est là, nu, exposé dans cette nudité métaphysique, du moins son dénuement. La dépossession de soi à soi. Cette crise qui ne peut s’achever ou signer le compte de sa perte qu’en le cédant définitivement au simulacre du non-moi. Qu’était-elle ? Crise morale d’un temps plus que d’un homme — et combien fallait-il se haïr à défaut de s’aimer ?

Ma vie, de façon désordonnée, ressemblait au cours d’un fleuve lorsqu’il quitte son lit — où ira-t-il ? Quels horizons seront ceux qui borderont sa rive ? Personne ne le sait. Et, pourtant, il va. De grandes araignées nocturnes tissent leurs toiles en contrebas des quais où la brume s’empêtre.

Et l’obscur champ de ruine où mon cœur déposé

Tout cela : ces fleurs égarées, ce sourire du soleil qui pourtant ne vient pas, ce sommeil étrange à l’infini du jour. Quand allais-je me réveiller ? Les hommes quittent parfois le royaume des songes pour rejoindre enfin leur destin, le mien était perdu et j’errais longuement dans ce labyrinthe. Nulle Ariane pourtant. Le beau sentiment tragique et qui s’éteint tout aussi tragiquement. Il n’en reste pas moins qu’on retrouve à la fin un opéra de Strauss. C’est peut-être bien un stoïque refus de souffrir qui fait surmonter la souffrance, poussant aux entreprises les plus hasardeuses, aux voyages les plus chimériques. Le bel héroïsme venait de s’achever, et sa langue demeurait incompréhensible, du moins si je tentais d’en emprunter les accents. Il y avait le fil acéré de la rupture entre cette femme et moi, une épée tout a fait semblable à celles qui interdisent l’accès du Paradis et que portent des anges aux ailes vastes et dorées. Cette épée se trouvait désormais placée entre moi et moi-même, me déchirant puissamment en deux. Vivant, — j’étais mort. Non pas selon la mort du corps que l’on pense le plus souvent être la seule, mais celle de l’esprit.

Une femme blême comme une morte à l’amour, mais qui disparaît ou part au bras d’un autre.

[…]

Ici, la nuit pâlit jusqu’à disparaître. Ailleurs, elle s’épaissit et des nuées d’étourneaux criaillent dans les arbres.

J’avais fait de la perte d’une femme un désastre si grand que rien plus ne pût m’être retiré. Je m’ensevelissais en lui. Ce mystère. Il est dit, quelque part : « un chemin de ronces pour trouver une histoire abolie ». Rien d’autre et, à la fin, une main de cendre. Il y avait cette porte désormais close, ce passé inatteignable, ce monde dont on pouvait chercher la trace — et que certaines photographies, malgré tout, permettaient d’entrevoir avant que de l’éteindre presque instantanément. Le passé que je cherchais en toute réalité me précède et la totalité du futur en passe de devenir ne m’en rapprochera jamais.

Tandis que la ville est gardée. Rien de plus à ajouter à cela. Il n’en reste qu’un paquet de cartes à moitié vide, et les as sont truqués. Cette femme, je décidais de l’appeler Bérénice. Un amour perdu. Tahoser. Quelque chose s’esquisse que l’on ne trouvera pas ailleurs. Un sentiment trouble m’entoure, comme la lumière enveloppe le globe resplendissant dont elle pense émaner. Lorsque l’homme tombe le masque, que reste-t-il que l’on puisse espérer ? Le masque était tombé, l’homme seul, l’espoir enfui. Et, chaque fois, une femme différente — l’indifférence donnée au visage de l’amour — toujours cette déesse froide. Quatre Reines. La cinquième était.

[…]

La fine vitre frêle de l’aube bruisse.

[…]

Je me rappelais ces corneilles des pelouses du Luxembourg qui en détachaient le gazon par paquets.

Faut-il conclure ? Dans ce silence qui pousse en moi comme une grande fleur, laisser la place à la vacance. L’être vacant. Un néon grésille et semble dire : « les poètes sont morts ». La folie guette à tous les étages. La nuit déplie ses vastes draps mais il n’y a pas de corps dessous. Noirs, mortuaires, froids, malgré ce matin de juillet.

*

J’erre dans Paris, sous ce grand ciel macabre qui m’enveloppe. Pâlir. Voir l’aube se lever, vider la nuit de sa substance et tendre à n’être rien.

Quelque part, je m’engouffrai dans les sous-sols du métro. Une bouche. Était-ce la station de la rue Morgue ? Je ne m’en souviens pas. Passé le tourniquet, de longs couloirs s’entrecroisaient sans cesse, montant ou descendant, tournant, retournant. J’arrivai ainsi au grand carrefour sensoriel où le cours de la liberté prend sa source et s’enfuient un à un les astres de feu.

[La rame / femme / etc.]

C’est une autre femme, me dis-je. Combien fallait-il mourir à soi-même pour renaître enfin ?

La solitude de corail des mers sans fins dans lesquelles je m’enferme — la certitude que cette tête de diamant qui me perce le cœur tombera. En moi meurt le monde, les objets déclinent et ne sont plus que l’ombre qui décroît à mesure que descend le soleil. Je suis ce soleil ; comme lui je m’éteins, parvenant ainsi à l’équilibre […].

[…]

Où vont les soleils ? Peut-être, vers ces horizons sans fins — derniers signes du vide et de la vacance, dernières lueurs avant la démission car rien de ce qui a été ne peut-être rendu et l’on repart seul avec ce rien magnifique, avec ce rien sur les bras comme un présent refusé. Qui pourra jamais dire la tristesse infinie d’une telle existence ? Qui pourra la nommer ? Ce que c’est que d’être, nul ne le sait et si la toupie de l’inconnaissable devait s’arrêter un jour de tourner, semblable à ces cerceaux que les enfants d’antan en costume de marin faisaient rouler au bout d’une baguette, pourrions-nous encore tenir ? Cela est très incertain. […]

Mon emploi au monde.

Une femme qu’aujourd’hui je n’ai pas vue et qui demain ne m’aimera pas.

MUSÉE GRÉVIN. PASSAGE ?

Le désir de jouer une existence plus que d’en être le jouet, ce paquet de cartes que l’on rebat sans cesse.

L’erreur.

TOMBEAU DE RODANSKI II (fragments, brouillons et notes) – 2019