l’assemblée

Cléon cessa de parler.

Dans l’Assemblée, ce fut un grand tumulte. La plupart des hommes criaient. On avait payé des provocateurs qui se mêlaient à la foule et répandaient de fausses rumeurs et des calomnies. Des cris s’élevaient des deux camps.

Hermotime monta à la tribune et tenta de prendre la parole. Dans cette tempête, c’est à peine si l’on entendait sa voix.

— Athéniens, commença-t-il, je sais que je suis un citoyen de fraîche date, et que je n’ai ni or ni nom qui me fasse briller dans cette belle et grande cité qui est la nôtre…

— Métèque ! cria un homme dans la foule.

— Platéen ! gueula un autre avec mépris.

Hermotime attrapa la balle au bond :

— Platéen, en effet, répondit-il avec colère, et je m’enorgueillis même d’être arrivé ici avec les derniers combattants de Platée. Et de vous, que dire ? Avez-vous oublié vos frères tombés sous les coups des Thébains odieux et des Spartes, et tous ceux qu’on a lâchement exécuté — ni même de ce que fut pour vous cette cité au temps de la guerre des Perses ?

Il fit une pause, ménageant son effet, et l’on vit, dans la foule, des vieillards pleurer, qui avaient perdu un fils, des hommes, un frère, un compagnon. Encore, combien parmi eux comptaient un ancêtre qui s’était battu là-bas, en terre béotienne, que la voix de Loxias avait rendue leur ; et les poitrines se gonflaient au souvenir de tous ceux-là —

— Quant à moi, reprit-il, et si un jour le nom d’Athénien devenait une injure, je n’en cesserais pas moins de le porter avec fierté car je sais pleinement ce qu’il signifie !

Loin de se calmer, le tumulte enfla davantage mais, cette fois, c’est Hermotime que la foule acclamait et chaque camp tentait de récupérer pour son compte ce passé glorieux. Ah ! ces hommes-là ne leur donneraient-ils pas raison ?

L’orateur poursuivit. Il avait à présent le visage en feu, et un feu tout pareil lui brûlait la poitrine. Était-ce la divinité qui se manifestait à travers lui ? À n’en pas douter.

« Comme Cléon, je ne pense hélas pas que la paix soit une option, non certes que nous y trouvions tous deux les mêmes motifs, mais en ceci que, pour Sparte, d’évidence, elle n’en est définitivement pas une ! Je n’essaierai pas non plus de montrer à quel point le discours de mon adversaire, dit-il, désignant le démagogue, est éloigné du mien, et que si nos buts peuvent paraître similaires, en effet, les fins que nous poursuivons et les moyens employés sont, je ne crains pas de l’affirmer, diamétralement opposés. Aussi, je ne brigue pas de magistrature, et ce n’est pas une fausse déclaration que je fais là devant vous, puisque vous êtes assurés que la loi ne m’y autorise pas ; ni plus je ne possède de commerce prospère, de bien ou de terre qui me fasse un intérêt quelconque à la poursuite de la guerre ou à la paix, c’est donc pour Athènes seule que je parle.

Sa voix avait pris un ton d’autorité étrange, et lui-même ne se reconnaissait pas.

ER, fragment, L’Assemblée – 2018

conques (notes)

Il y a d’abord ce fin silence, auroral, spectral presque. Une ligne ténue de silence.

Un arc, tendu par-dessus la vallée.

Cela enfle, massif. Blocs de calcaire, de grès ou de schiste. Et les crêtes alentour.

Le temps d’un matin.

·

Ici, quelque dieu a creusé cela, quelque divinité tellurique — ce paysage de roches, et la verdure qui s’y accroche, la louange et le chant. Comment ne pas croire — mais à quoi ?

Ces pentes, cet à-pic, ce flanc. Cet or du soleil, aussi.

·

Nul besoin de pierres. Toutes, sont déjà là.

Elles sont le paysage même, heurtent — comme des socs le ciel, le travaillent, le retournent, le remuent.

·

On croirait que les siècles n’ont pas de prise ; le temps, infiniment long de la formation du monde est étendu là, gisant.

CONQUES (notes) – 2021

sonnet n°II

J’avance — à présent — mais ce ne sont ni les pentes du Pélion, ni les contreforts du Taygète — peut-être la Néda ? Sans doute, ce grand temple d’Apollon tel qu’en ce jour une vaste structure le couvre (comme un chapiteau, une tente, et dont il semble l’ossature en quelque sorte).

Il y a cette palpitation du silence — partout dans l’air. Tu te tiens près de moi et tu goûtes à cette solitude des dieux. Le marbre — ou, du moins, sa douceur a quelque chose de vivant. Autour : blocs descellés, fûts, plinthes éparpillées — jeu de cubes.

Nous voilà désormais ici, à ce lieu du temps.

ÉLÉMENTS – 2019

délion

De part et d’autre, on voyait les hauts cimiers se heurter, tant les rangs étaient serrés. Le bouclier mordait le bouclier. Tous attendaient. On donna alors le signal. La forêt des lances frissonna, comme agitée d’une large brise.

La phalange s’ébranla.

Tête contre tête, épaule contre épaule, ils avançaient. Des ordres furent donnés. Bientôt, la cadence s’accéléra. Les soldats atteignirent enfin le pas de course. Soudain, ce fut le choc. La phalange résista, heurta, poussa. Les hampes des lances pliaient, éclataient. Les morts, eux-mêmes, ne pouvaient tomber à terre. Ils restaient droits, debout, serrés contre leurs camarades. Ce n’était plus l’ami qui soutenait l’ami mais, ici, le vivant le cadavre. Puis, sous l’effet de cette poussée considérable, elle recula, rompit, se défit. Et l’on vit les corps qui s’effondraient parmi les rangs. Tout se précipita. Des hommes trébuchaient, d’autres, dans la cohue, blessaient leurs propres compagnons. On s’empêtrait dans les lances, lesquelles étaient devenues parfaitement inutiles. C’était un désordre effroyable !

Mais la ligne de front n’avait pas totalement cédée et, semblable à un grand serpent auquel on aurait tranché la tête, était toute agitée de convulsions et de soubresauts. À certains endroits, les Athéniens se trouvaient enfoncés, à d’autres, leurs boucliers paraissaient des coins plantés dans la masse des ennemis, inamovibles.

À l’une de ces brèches, se trouvaient Hermotime, Socrate et Euphrynès. Ce dernier, aimé du noir Enyalios, moissonnait la mort dans les beaux champs de Béotie. Socrate le suivait de près, serrant du mieux qu’il pouvait ce pauvre Hermotime. Notre Platéen se tenait à la pointe extrême, celle qui avait pénétré le plus avant la phalange thébaine et, de l’épée et du bouclier, alternativement, cognant du plus qu’il pouvait, se frayait un passage à travers les chairs.

ER, Délion, fragment – 2018

aucassin et nicolette (traduction)

II PARLÉ : RÉCIT ET DIALOGUE.

Le comte Bougar de Valence faisait au comte Garin de Beaucaire une guerre si virulente, effroyable et cruelle qu’il n’était de jour sans qu’il se présentât, dès l’aurore, devant les portes, sous les murs et les barrières de la ville avec cent chevaliers et dix-mille soldats tant à pieds qu’à cheval, brûlant sa terre, ruinant son pays, assassinant ses sujets.

Le comte Garin de Beaucaire était vieux et usé : son existence touchait à son terme. Celui-ci n’avait nul héritier, ni fils ni fille, hormis le seul garçon que je vais à présent vous décrire.

Ce jeune homme s’appelait Aucassin. Il était beau, grand, élégant et bien proportionné de jambes, pieds, corps et bras ; sa chevelure était de boucles blondes, son regard pétillait d’esprit et de gaieté, son visage était radieux, aimable, régulier, le nez haut et bien planté. Et il était tellement paré de qualités qu’il eût été difficile d’y dénicher un quelconque défaut ; sinon que l’Amour, toujours victorieux, le régissait de telle façon qu’il ne voulait être chevalier, ni prendre les armes, ni aller au tournoi, ni même se plier à aucun autre devoir.

[…]

Anonyme / Brice Jubelin, AUCASSIN ET NICOLETTE, extrait du chapitre II – fin XIIe ou début XIIIe siècle / 2020

l’art de tomber (notes)

Buster Keaton.

Poésie de la course. L’interminable mécanique de l’échappée.

Les gaffes [gags] créent des systèmes de poursuite par agglutination = 1 flic, puis deux, puis trois, etc.

Personnage lunaire, rêveur, amoureux (Pierrot, clown mélancolique) = ce n’est pas par stupidité qu’il scie la planche sur laquelle il est lui-même assis (mais l’esprit ailleurs, absorbé, du jeune marié, One week). C’est, par ailleurs, littéralement, une expression.

Dérangement de l’ordre, le grand Bazar. Les forces de l’ordre.

Méprise, malentendu = la confusion avec Dead shot Dan, The Goat, 1921.

Erreur, tromperie = les n° de caisse intervertis par le rival malheureux, One Week, 1920.

Un corps capable remplir tous les moules (se mouler dans tous les espaces, tous les interstices).

Peut-être, démarrer le texte aussi abruptement que cela : Un homme court.

La malchance = le jeu des numéros (forme de loterie).

Rotation : 99 = 66, n° de lot (terrain) pour la maison dans One week.

Un art du bricolage et du détournement = les tonneaux deviennent des roues permettant de tracter ainsi la maison. Mais celle-ci se retrouve coincée sur la voie (One week).

Gag. Attendu / inattendu. On voit le train venir de très loin pour percuter la maison immobilisée. Au dernier moment, on s’aperçoit qu’il roule sur une voie parallèle et celle-ci échappe alors à la destruction. Lorsqu’on ne s’attend plus au désastre, un autre train, que nous ne voyons pas, arrive du côté opposé et la détruit instantanément.

En réalité, il y a quelque chose, là-dedans, de l’ardeur infatigable de la fourmi. Le monde de BK est un monde d’insectes (on est écrasé ; on tombe de très haut, puis on se relève et repart, etc. etc., on poursuit, aussi, inlassablement et infatigablement son but ; on lutte contre les éléments).

Être microscopique face à la démesure des éléments ou des objets [locomotive, maison].

Nominalisme. Logique. Ferret = les objets n’ont pas de sens ni de détermination a priori : une balustrade devient une échelle en la permutant simplement (horizontal / vertical) (One week).

Se débattre contre les éléments (air, eau) : rafales de vent, tempête, cyclone. Mais aussi contre la vitesse, la force, le poids, l’inertie, l’attraction terrestre, les mouvements centripète ou centrifuges [domaine de la physique]. La locomotive comme fatum (inéluctable et inhumain) (One week) ; mais aussi rideau de protection contre les poursuivants (barrière infranchissable) (The Goat)

Une intelligence des forces = interaction permanente avec les lois de la physique [avec ou contre = s’aidant ou luttant, déjouant, usant].

Le corps présent dans un rapport « gymnique » au monde.

Rencontre entre la rêverie, le hasard et les forces [lois] de la physique.

Bachelard.

NOTES POUR L’ART DE TOMBER — 2020

νόστος

J’entends ce chant. J’ai souvent parlé de chant — qu’est-ce ? Ce murmurement, ce frémissement intérieur. Cela qui me point, se lève en moi, me bouleverse. Ici, à ma table de travail, table rectangulaire, sobre, mathématique, cette table si souvent évoquée dans les traités de phénoménologie ou de métaphysique, à cette heure valéryenne, ce partage délicat de la nuit et du jour, j’écoute — ou plutôt je visionne sur un site quelconque — des hommes, l’un aux traits aigus, têtes se découpant sur un mur nu, sinon parsemé d’accidents ; ils chantent. C’est un chant polyphonique albanais. La vidéo est de piètre qualité, le cadre en permanence vacille et tremble, zoome ou dézoome avec une régulière irrégularité, circule. Le champ s’élargit, d’autres hommes, un enfant, un monde d’hommes. Se resserre à nouveau. Cela se déroule probablement en Albanie, ce pourrait être en Grèce toutefois.

J’ai fréquenté des Albanais en Grèce, il y a quelques années. J’ai travaillé avec eux, sur des chantiers parfois ou dans les champs. Je ne parle pas albanais, nous nous entretenions dans un grec écorché par moi-même plus encore que par les autres. C’était un monde des premiers temps, dans le jardin d’Éden d’une oliveraie, en Messénie. Il n’existait alors que la première et la deuxième personne du singulier, que le présent ou l’impératif, que des noms seuls, découpés sur l’obscurité de la langue, et disant le monde, en nommant les objets.

Celui aux traits aigus chante, les autres l’accompagnent, tissent comme une toile de fond sur laquelle sa voix vient se poser. C’est un homme d’une soixante d’années. Il répète, à peu de chose près, ou semble répéter une unique phrase, un seul et même motif. Son chant est très mobile, que ses gestes traduisent et soulignent mélodiquement, brodant l’air. On ne peut le dire beau, ce chant, sinon comme une pierre ou le goût salé de l’effort. Un sol sec et nu ; le désert du premier jour.

De quoi parle ce chant ? Je serais bien en peine de le dire. Mais si je songe à l’écho profond qu’il produit en moi, voilà ce que je pourrais énoncer. Il parle de la formation des montagnes, du jour où elles se dressèrent à partir du Rien. Ce n’est pas un chant géologique, c’est une théogonie. Sans doute celui qui chante n’a-t-il jamais entendu parler des grandes périodes qui découpent scientifiquement la vie du Monde. Ici, un âge d’or. Qu’étaient-elles ces montagnes, des dieux ou des géants ? Et ce chant est comme le mouvement de leur élévation. Je n’ai jamais entendu d’hymnes akkadiens ni ceux que les anciens Égyptiens devaient réciter afin d’aider au périple du soleil, mais je pense qu’ils devaient ressembler à cela.

Le visage de celui qui chante est le masque même de ceux qui les premiers ont labouré cette vallée aride ; il est celui d’Adam vieux. Ou plus précisément pareil à La Mort d’Adam de Piero della Francesca, non au vieil homme approchant ou touchant à son terme mais à cet arbre magnifiquement dépouillé qui étend ses bras derrière les protagonistes et dont le feuillage avait été pourtant peint.

J’ai connu des hommes ainsi. Des Albanais pour la plupart, ou de vieux Grecs. Ceux-là, ne sont pas costumés comme pour les festivals folkloriques et ce qu’ils chantent n’a été ni lissé ni ébarbé, c’est une statue d’or ou de bronze qui sort à l’instant hérissé de son moule et vous atteint au cœur. Un tel chant n’est pas fait pour les hommes, il est une mémoire des dieux.

Mais le chant ne nous est pas extérieur. Quelque chose chante en nous.

Je ne suis pas ethnomusicologue, je ne peux formuler que des opinions mais la partie de mon être qui a été immergée dans la culture grecque ressent cela comme profondément, spécifiquement et archaïquement hellène. Et l’on m’a confirmé que ces rythmes ressemblaient à s’y méprendre à ceux des chants traditionnels de l’Épire. Trente kilomètres de route seulement séparent le district de Gjirokastër d’où provient cette polyphonie, du poste frontière de Kakavia, point de contact albanais avec la Grèce et parfait exemple d’architecture hoxhienne. Deux peuples frontaliers, montagnards, entre lesquels l’antique région de l’Épire cette fois, se trouve distribuée.

Je songe à Domna Samiou, à cette immense dame et cet inlassable chercheur, à son travail de recueil des chants populaires, lesquels ont toujours représenté non une forme morte mais un objet vivant.

D’elle, quelqu’un a écrit à l’occasion de sa disparition en 2012 : « La Grèce est encore plus pauvre désormais ». Et c’est vrai — mais la marche du monde fait que celui-ci s’appauvrit toujours davantage. Nous sommes plus pauvres ; pauvres d’expériences, pauvres de savoirs, pauvres de sentiments.

Pourquoi raconter cela ? Pourquoi parler de choses qui n’intéressent personne ? Et si ma voix se perd, si elle ne rencontre aucun écho sinon la vitre imperturbable du passé, que la mémoire du Monde l’enregistre comme prière ; c’est ainsi que je voudrais du moins l’y déposer. Aussi maigre soit cette offrande, j’y attache pour ma part un grand prix.

ΝΟΣΤΟΣ – 2020