poésie sans recueil (3)

Tout prend une figure étrange

Tout s’émacie dans cette lumière

Tout vibre

Tout s’éclaircit à la pointe extrême de ce deuil

Tout prend l’autorité que revêt la chose muette

Tout s’embrase

·

Devant le cercueil de nos ambitions, de nos désirs, de nos espérances

une veilleuse

allumée

·

herbe extase tronc soleil

·

La nuit

comme une femme

opulente et nue

Quel est

son secret ?

·

Nous avons achevé notre grand voyage

Nous l’avons rendu inutile

Nous l’avons désagrégé

Nous restons là

avec des bouts du véhicule

entre les mains

ne sachant où aller

Prisonniers de nous-mêmes

Notre

impossibilité

POÉSIE SANS RECUEIL – 2021

garibaldi

synopsis

le dix-huit février deux mille neuf vers onze heures trente un cheval de la garde républicaine répondant au doux nom de garibaldi s’effraye jette son cavalier à terre et se lance dans une course de plusieurs kilomètres à travers paris étonné

*

cheval trajet parisien

Un cheval. Il court. Seul, sans cavalier. Depuis l’avenue Marigny et l’avenue Gabriel. Il court jusqu’à Concorde, dévie et prend les quais, avalant d’abord les Tuileries puis François Mitterrand. Il tourne à hauteur de l’Hôtel de Ville et s’engage dans Rivoli à contresens, galopant sans souci des véhicules, des piétons ou des feux, ni même de la force publique à laquelle pourtant il appartient — et achève sa course à l’angle de Saint-Antoine et de la rue Saint-Paul.

*

garibaldi


je rêve à ce cheval échappé dans paris à cette masse folle lancée dans l’entreprise la plus poétique qui soit
il est à la fois la métaphore et le réel
dans ce crépuscule imbécile dont nous avons pétri nos vies ce grésil peut-être autant que s’y superpose
le centaure de lonely are the brave
peut-il y avoir d’autre image encore
d’un éden perdu sauvage
et mystérieux

*

réfléchissant

la peau entre les soleils et deux doigts posés sur la nuque fléchis où demeure le reste l’étendue vaste à l’horizon

·

ce mouvement du rêve par lequel

ce mouvement du rêve par lequel le rêve présente lui-même un miroir lac mais comment sortir de ce labyrinthe

·

dix-huit zéro deux deux mille neuf

cheval échappé à l’angle alors d’un tel deux trois pour autant contraire et galope les sangles trottoirs peu avant dévie

·

l’étoffe du matin

l’étoffe du matin livide et fraîche l’absence de sommeil l’attente vers où sinon une clarté radieuse cet épuisement intérieur et la fatigue comme une seconde peau s’en dévêtir

·

puissance à l’autre poème

puissance à l’autre poème celui du cheval seul je m’absente de moi tout autant au spectacle duquel et rêve enfin à des statues équestres

·

l’effroi massif d’un cheval sa course muscle à muscle déliée sinon où

·

le rempart coupé de soleil

le rempart coupé de soleil haleine fraîche gorgée du sel des matins bruns

·

la ville gris perle

la ville gris perle dans sa robe bruyante brouillard fleuve clignotements ceinture dénouée

·

mythologie

je regarde ce masque dans lequel je reconnais l’impossible même à reconnaître je regarde ces mains posées sur le visage paumes ouvertes et non dos leur regard de statue
pourquoi se rappeler

·

noirs

les arbres noirs défilent dans paris dévoré d’ennui
arbre noir arbre noir arbre noir arbre noir s’intercalant à
quant à moi je songe au poème de keats tout pèse stupidement noir
et gris
paris avec sa seine noire arbres quais
tout terne ou sinon cet éclair

·

le visage impassible que nous offrent les faits

ce mutisme en réalité ou le visage impassible que nous offrent les faits
(

cela qu’il nous appartient d’élucider peut-être

·

dans l’aube silencieuse et secrète

se déporter et rêver
avec la nuit qui s’affaisse
dans l’aube silencieuse et secrète marchant vers nulle destination

·

les voici, les chevaux d’hermès les grands

la voix rouge qui part et atteint son objet qui la porte quel soleil étreint son ventre cette poussière d’or

les voici, les chevaux d’hermès les grands avec leurs os et leurs sabots de marbre leurs flancs lavés leurs têtes battant le silence

la voix rouge en pluie de mots s’enfonçant dans la terre DES DENTS

·

frange délimitée aux abords d’un royaume de sueur

frange délimitée aux abords d’un royaume de sueur l’effort qui étreint tout

*

promontoires sur une mer absente

promontoires sur une mer absente pierres à l’espérance ficelle crayons cheveux le désir aussi mais tellement abstrait qu’il ne désire rien
sinon lui-même

·

cette frange du rêve par où parvient l’insaisissable

cette frange du rêve par où parvient l’insaisissable (sinon et pourtant

·

la flamme muette d’un feu

la flamme muette d’un feu les ombres parées crissent ifs et langues l’obscurité boit à la lumière penchée je dors je m’éveille je sors le sommeil environne tout

·

la porte brève où je m’attarde

la porte brève où je m’attarde cette grève du sens
le cours mystérieux des nuages
puissance de la parole

une balle entre les yeux

·

attente

la nuit roulée sur elle-même comme la longue pelure d’un fruit ce sentiment de l’espace plus que du temps épluché dans l’inutile
ce grand pan noir ou plutôt cette épaisseur sa densité la somme infinie de ses substances
ni peut-être ni pourquoi

·

cette architecture d’air et de silence

cette architecture d’air
et de silence
volumes simples
espérer à la venue du jour

·

squelette

gabarits d’os forts contraints à d’hypothétiques
dépassement
et la séparation

GARIBALDI – 2021

thèbes

les rêves nervurés par la pensée abstraite et s’offrant silencieux dans leur bain de clarté

·

le jour revenant seul étendant sa limite depuis lui vers l’exact où sourd-t-il impuissant

·

où la terre où le ciel où cette simple ligne augurale et secrète déliée dans le matin

·

ployant sa tige frêle à cette extrémité l’ascèse verticale thèbes aux portes d’ombre

·

qui dort en ce verger d’étranges sentiments nymphe à la parole devrons-nous mourir dans

·

ces champs ni asphodèles ni quiétude ou l’espace démarquant sa limite et consumé de feu

·

tout prend ici son seuil et lentement s’achève paradoxe de verre à la vitre effilée

·

et l’inquiétude alors persévère en mon être ce sphynx vouant à l’aube l’énigme déchiffrée

·

où se rend ma prière au creux de quelle oreille la persistance enfin et la force d’un chant

·

ce deuil d’une limite impossible à atteindre et l’idole sévère au bloc de bois taillé

·

aphrodite dit-on sinon fille du jour cette rame plantée prendra-t-elle racine

·

ébène dans l’ébène à l’angle élaboré la mesure pourtant où se noue toute chose

·

la mer dont le ressac d’argent sur le rivage éclaire les récifs comme des béliers blancs

·

ô thèbes thèbes sanctuaire à l’aurore je reviens sous tes murs desquels nul plus ne sort

·

suppliant singulier pleurant en cet asile vers cette extrémité qui n’est autre que moi

·

quand la lune ici-bas se tache de tristesse ainsi brûle une lampe à chaque souffle d’air

·

renvoyé à l’absent ce grand vase d’or sale comme une bouche ouverte à l’est écartelé

·

et si noire est la nuit ce carcan de ténèbres il pèse sur mon corps où l’oracle se perd

·

ces champs de citronniers dont le parfum exhale une pluie de soupirs dans le bleu-brun de l’eau

·

la voici qui revient thèbes aux vastes murailles sa grande aube rougie sous la flamme ployée

·

le jour fauve parvient de laine épaisse aux cendres et la voix peu à peu arquée et prête à rompre

·

les reins ceints de fatigue et plein d’humilité desservant des lueurs au grand portique blanc

·

quand peinent les chevaux ce roc une île immense la carcasse d’un temple de calcaire et de pluie

·

où bat le pavillon de mon âme attachée à quelle république debout sous quel soleil

·

ô cœurs coraux ardents ce tapis de fleurs mauves aux flancs d’une colline est-ce là ton trésor

·

et inutile encore et délaissé pourtant sur ces rives de bronze au choc des vagues nues

·

vents voix sang ô thèbes défaite dans le soir tes remparts et tes tours rongés d’obscurité

·

et de grands pans livides en des troupeaux sans nombre brillent dans les reflets où l’horizon se noie

THÈBES – 2021

la chanson du frère mort (traduction)

Mère de neuf fils et d’une seule fille,
L’unique et adorée, et ton enfant chérie ;
Douze ans tu l’as gardée sans que le soleil même ne l’ait aperçue ;
La baignant dans l’obscurité, la coiffant à la nuit noire ;
À l’astre du matin, aux premières lueurs, lui tressant les cheveux. [05]
Des marieurs arrivèrent depuis la Babylone,
Afin d’emmener Aréti très loin à l’étranger.
Huit des frères refusent, mais Constantin le veut :
« Mère, envoyons-la, envoyons Aréti à l’étranger,
À l’étranger où je voyage, à l’étranger où je m’en vais, [10]
Afin que moi-même, là-bas, je ne demeure ni seul ni étranger.
— Aussi avisé que tu sois, Constantin, tu as mal plaidé ta cause :
Et si la mort advient, mon fils, ou s’il advient la maladie,
En cas de malheur ou de joie, qui ira la chercher ?
— Je prends le Ciel pour juge et témoins tous les saints : [15]
Si la mort advient, ou s’il advient la maladie,
Malheur ou joie, que ce soit moi qui te l’amène. »
Et quand ils eurent marié Aréti à l’étranger,
Advint l’année stérile et les mois enragés,
Et s’abattit la mort, et tous les neuf périrent, [20]
Laissant la mère plus seule qu’un roseau dans la plaine.
Sur toutes les tombes elle pleurait, elle se lamentait sur toutes,
Mais sur celle de Constantin elle allait, s’arrachant les cheveux :
« Soit maudit, Constantin, et dix-mille fois,
Toi, par qui Aréti a été exilée ! [25]
La promesse que tu m’as faite, quand la tiendras-tu ?
Tu as pris le Ciel pour juge et les saints à témoins
Que, s’il advenait malheur ou joie, tu irais la chercher. »
Par la malédiction et la puissante imprécation,
La terre s’ébranla et Constantin sortit. [30]
D’un nuage il fait un cheval, d’une étoile sa bride,
Accompagné de lune, il s’en va la chercher.
Il avale les monts et les vallées,
Et la trouve qui se peigne au clair de lune,
De loin il la salue et s’approchant lui dit : [35]
« Allons, ma sœur, partons retrouver notre mère.
— Hélas, mon petit frère, que se passe-t-il donc ?
Si c’est pour une joie, il faut que je me pare,
Ou si c’est un malheur, dis-le, que je mette du noir.
— À la maison, Aréti, n’importe comment que tu sois ! » [40]
Alors, s’abaisse sa monture et derrière il l’assoit.
Sur la route gazouillaient de petits oiseaux,
Mais ce n’était ni comme oiseaux, ni même comme hirondelles,
Seulement, gazouillant, ils disaient d’une voix toute humaine :
« Qui donc a jamais vu une belle emportée par un mort ? [45]
— Entends-tu, Constantin, ce que disent les petits oiseaux ?
— Laisse les oiseaux gazouiller, laisse les oiseaux dire. »
Plus loin, tandis qu’ils continuaient, d’autres oiseaux leur disent :
« N’est-ce pas péché et grand mal, et très extraordinaire,
Que les vivants cheminent avec les morts ! [50]
— Entends-tu, Constantin, ce que disent les petits oiseaux ?
Que les vivants cheminent avec les morts.
— C’est avril et ils chantent, en mai ils nicheront !
— Tu me fais peur, mon frère, et puis tu sens l’encens.
— Hier soir nous avons été à l’église Saint-Jean, [55]
Où le pope pour nous a brûlé trop d’encens. »
Et poursuivant leur route, en voici d’autres qui disent :
« Voyez l’incroyable miracle en ce monde,
Pareille belle fille emportée par un mort ! »
Aréti de nouveau a entendu, et son cœur est navré. [60]
« Entends-tu, Constantin, ce que disent les petits oiseaux ?
— Aréti, laisse les oiseaux dire ce qu’ils veulent.
— Dis-moi, où est ta beauté, et où ta vaillance,
Et ta blonde chevelure et ta jolie moustache ?
— La maladie m’a pris il y a longtemps et mes cheveux tombés. » [65]
À cet endroit, près de l’église, ils arrivent.
Il éperonne son cheval et aussitôt disparaît.
Elle entend la dalle gronder, la terre murmurer.
Alors Aréti se met en route et gagne la maison seule.
Elle voit ses jardins à l’abandon, les arbres flétris, [70]
Elle voit le millepertuis desséché, le giroflier noirci,
Elle voit l’entrée toute envahie d’herbes folles.
Elle trouve la porte close, les clefs retirées,
Et les fenêtres de la maison solidement barricadées.
Elle frappe si fort à la porte que les fenêtres tremblent. [75]
« Si tu viens en ami, entre, ou sinon déguerpis,
Et si tu es la Mort amère, je n’ai pas d’autres enfants,
Car ma pauvre Aréti est absente, qui est loin à l’étranger.
— Lève-toi, maman, ouvre, lève-toi chère mère.
— Qui donc frappe à la porte et qui m’appelle mère ? [80]
— Ouvre, ma mère, ouvre, c’est moi, ton Aréti. »
La mère descendit, elles s’embrassèrent et toutes deux moururent.

FIN

*

La Chanson du frère mort (Το Τραγούδι του νεκρού αδελφού) est certainement le chant populaire le plus célèbre en Grèce, et vraisemblablement à l’étranger. Dans un article paru en 1985, l’ethnologue Margarita Xanthakou recensait pas moins de quarante-et-une versions, dont trente-six en langue hellénique et cinq autres dans diverses langues balkaniques (bulgare, serbe et albanais). Dans le même article, celle-ci indiquait encore : « Cette légende a des origines fort anciennes, au moins par son thème. Certains laographes grecs voudraient dater sa version chantée maniote — selon eux, la première — du VIIIe siècle de notre ère (avant, donc, la christianisation du Magne effectuée au IXe siècle). Il semble qu’elle ait inspiré certaines œuvres de la littérature écrite. Ainsi par exemple La ballade de Lenore du préromantique allemand Gottfried Burger… Ce qui, soit dit en passant, pose le problème […] de son aire d’extension en tant que chant ou récit populaire de transmission orale, puisque l’auteur précité puisait expressément ses thèmes dans le stock des traditions de son pays. »

Cette Ballade de Lénore, Gérard de Nerval lui-même la fit passer dans la langue française, avec le wagon romantique qu’il ramena d’Allemagne. Certes, il existe une différence, et non des moindres, entre Lénore et La Chanson du frère mort, tenant au statut du personnage masculin (frère d’un côté, époux de l’autre) mais, au-delà de cet aspect, les deux poèmes (ou légendes) participent l’un et l’autre d’une configuration identique et très ancienne, celle de « la jeune fille et la mort ». La relation n’est d’ailleurs pas duelle, si l’on considère le rôle capital que joue la mère dans La Chanson du frère mort ; et Georges Spyridakis y voyait une survivance du mythe de Déméter et de Korè (que Margarita Xanthakou, dans son article, associe à « La Malmariée » [On raconte en Laconie…]).

Pour notre traduction, nous avons tenté de nous tenir au plus près du texte grec, de sa simplicité notamment, sans toutefois produire un mot à mot. Nous avons quelquefois légèrement « forcé » le texte quand cela nous semblait nécessaire pour sa bonne compréhension.

Deux vers se sont montrés problématiques à nos yeux. Nous donnons là notre cheminement.

Le premier est le n° 33 : Παίρνει τα όρη πίσω του και τα βουνά μπροστά του ; c’est-à-dire, littéralement : Il prend les monts derrière lui et les montagnes devant lui. C’est une formule qui désigne un personnage se déplaçant à grande vitesse (type « bottes de sept lieux »). Dans un premier temps, nous nous étions rangés à la solution proposée par Jean-Luc Leclanche dans sa version reconstruite (N. Politis), laquelle use d’une expression courante : Il va par monts et par vaux (« Aréti ou le frère mort », Anthologie des chansons populaires grecques, Paris, Gallimard, 1967). Toutefois, l’idée de vitesse en est totalement absente et s’y ajoute malencontreusement celle d’errance ou de vagabondage qui ne se retrouve pas dans la formule grecque, le personnage sachant de façon précise où il doit se rendre et son mode de déplacement ressemblant davantage au chemin le plus court entre deux points. Nous avons donc opté pour : Il avale les monts et les vallées, qui nous paraît le mieux traduire cet aspect de vitesse et le merveilleux qui y est attaché (en conservant malgré tout un souvenir de la traduction de Leclanche).

La seconde difficulté se situe au vers 67 (absent cette fois de la version reconstruite) : Βαριά χτυπά τ’ αλόγου του κι απ’ εμπροστά της χάθη. Littéralement : Il frappe lourdement (ou pesamment) [le, la ?] de son cheval et disparaît devant elle. Le génitif τ’ [του] αλόγου exprime bien qu’il frappe une partie quelconque du cheval (sa croupe ? ses flancs ? etc.) mais cette partie est omise, et donc le sens incertain. L’adverbe βαριά, « gros, intensément, gravement, grièvement, profondément, péniblement, lourdement, pesamment (Pandélodimos/Kaïtéris) » pose déjà problème. Si nous rappelons le fait que ni le cavalier ni sa monture ne sont réels, effectifs — cette dernière étant même un assemblage de nuage et d’étoile — une hypothèse pourrait être que ce coup porté (au cheval, sur l’une de ses parties) fonctionne à la façon d’un signal magique analogue, par exemple, à un claquement de doigt, mettant fin au charme et les faisant aussitôt tous deux s’évanouir. « Pesamment » ou « lourdement » pourrait apparaître comme l’effet d’une caisse de résonance dont l’image ne serait pas tant éloignée de celle du tombeau, horizon et séjour à nouveau du frère mort, puisqu’on le découvre au vers suivant (68) : Κι ακούει την πλάκα και βροντά, το χώμα και βοΐζει (Elle entend la dalle gronder, la terre murmurer) — en écho à la « résurrection » du vers 30 : Η γης αναταράχτηκε κι ο Κωσταντής εβγήκε (La terre s’ébranla et Constantin sortit).

Une autre hypothèse de traduction pourrait se constituer par comparaison. Dans l’édition de Fauriel, qui est la première édition de chants populaires grecs (1824-1825), nous ne trouvons aucune version de la Chanson du frère mort (pas plus que dans l’édition du comte Marcellus, 1860), mais un court récit intitulé La jeune fille et Charon, lequel récit entretient quelques traits communs avec la chanson qui nous occupe ici, notamment ces deux vers : Κλωτσιά βαρεῖ τοῦ μαύρου του, ΄σ τὴν ἐκκλησιὰν πηγαίνει. / βρίσκει τὸν πρωτομάστορην ‘ποῦ κάμνει τὸ μνημοῦρι., traduits par Fauriel : Il frappe du pied son moreau [cheval noir], s’en va devers l’église, / — et trouve le maître maçon qui fait un tombeau. Si nous observons maintenant les vers 66 à 68 de la Chanson du frère mort (Αυτού σιμά, αυτού κοντά στην εκκλησιά πρoφτάνoυν. / Βαριά χτυπά τ’ αλόγου του κι απ’ εμπροστά της χάθη. / Κι ακούει την πλάκα και βροντά, το χώμα και βοΐζει., traduits par nous : À cet endroit, près de l’église, ils arrivent. / Il frappe lourdement (ou pesamment) [le, la ?] de son cheval et disparaît devant elle. [littéral] / Elle entend la dalle gronder, la terre murmurer.), nous pouvons relever plusieurs similitudes : la présence de l’église, du cimetière (la dalle, la tombe) et du cheval que, dans l’un et l’autre cas, un personnage nommé Constantin (frère ou fiancé, selon), frappe.

Comment frappe-t-on un cheval ? On peut le fouetter, le battre, le cravacher, le cingler, lui donner une grande claque sur la croupe, etc., mais aussi l’éperonner, fouailler ses flancs à talons nus ou munis d’éperons. Κλωτσιά βαρεῖ, que Fauriel traduit : il frappe du pied, se rend littéralement par : il frappe un coup de pied ou, encore, ce que nous pouvons déduire : il éperonne (cette dernière action, aiguillonnant le cheval, rendant encore l’idée d’un départ rapide, immédiat, instantané).

De ces rapprochements, nous pouvons donc proposer : Βαριά χτυπά τ’ αλόγου του κι απ’ εμπροστά της χάθη. / Il éperonne profondément [les flancs de] son cheval et disparaît devant elle.

Se réduisant finalement à : Il éperonne son cheval et aussitôt disparaît.

*

Xanthakou Margarita, Le voyage du frère mort ou le mariage qui tue. In : Études rurales, n°97-98, 1985. L’ethnographie / Grèce. pp. 153-189

http://www.persee.fr/doc/rural_0014-2182_1985_num_97_1_3068

« La Malmariée », in : On raconte en Laconie… Contes populaires grecs du Magne, recueillis, traduits du grec et présentés par Margarita Xanthakou, Arles, Actes Sud, 2007.

*

La version de La Chanson du frère mort utilisée par nous n’étant pas précisément référencée, nous donnons ici le texte original.

Μάνα με τους εννιά σου γιους και με τη μια σου κόρη,
Την κόρη τη μονάκριβη την πολυαγαπημένη,
Την είχες δώδεκα χρονώ κι ήλιος δε σου την είδε.
Στα σκοτεινά την έλουζε, στ’ άφεγγα τη χτενίζει,
Στ’ άστρι και τον αυγερινό έπλεκε τα μαλλιά της. [05]
Προξενητάδες ήρθανε από τη Βαβυλώνα,
Να πάρουνε την Αρετή πολύ μακριά στα ξένα.
Οι οχτώ αδερφοί δε θέλουνε κι ο Κωσταντίνος θέλει :
« Μάνα μου, κι ας τη δώσομε την Αρετή στα ξένα,
Στα ξένα κει που περπατώ, στα ξένα που πηγαίνω, [10]
Αν πάμ’ εμείς στην ξενιτιά, ξένοι να μην περνούμε.
— Φρόνιμος είσαι, Κωσταντή, μ’ άσκημα απιλογήθης.
Κι α μόρτει, γιε μου, θάνατος, κι α μόρτει, γιε μου, αρρώστια,
Κι αν τύχει πίκρα γή χαρά, ποιος πάει να μου τη φέρει;
— Βάλλω τον ουρανό κριτή και τους αγιούς μαρτύρους, [15]
Αν τύχει κι έρτει θάνατος, αν τύχει κι έρτει αρρώστια,
Αν τύχει πίκρα γή χαρά, εγώ να σου τη φέρω. »
Και σαν την επαντρέψανε την Αρετή στα ξένα,
Κι εμπήκε χρόνος δίσεχτος και μήνες οργισμένοι
Κι έπεσε το θανατικό, κι οι εννιά αδερφοί πεθάναν, [20]
Βρέθηκε η μάνα μοναχή σαν καλαμιά στον κάμπο.
Σ’ όλα τα μνήματα έκλαιγε, σ’ όλα μοιρολογιόταν,
Στου Κωσταντίνου το μνημειό ανέσπα τα μαλλιά της.
« Ανάθεμά σε, Κωσταντή, και μυριανάθεμά σε,
Οπού μου την εξόριζες την Αρετή στα ξένα ! [25]
Το τάξιμο που μου ‘ταξες, πότε θα μου το κάμεις;
Τον ουρανό ‘βαλες κριτή και τους αγιούς μαρτύρους,
Αν τύχει πίκρα γή χαρά, να πας να μου τη φέρεις. »
Από το μυριανάθεμα και τη βαριά κατάρα,
Η γης αναταράχτηκε κι ο Κωσταντής εβγήκε. [30]
Κάνει το σύγνεφο άλογο και τ’ άστρο χαλινάρι,
Και το φεγγάρι συντροφιά και πάει να της τη φέρει.
Παίρνει τα όρη πίσω του και τα βουνά μπροστά του.
Βρίσκει την κι εχτενίζουνταν όξου στο φεγγαράκι.
Από μακριά τη χαιρετά κι από κοντά της λέγει : [35]
« Άιντε, αδερφή, να φύγομε, στη μάνα μας να πάμε.
— Αλίμονο, αδερφάκι μου, και τι είναι τούτη η ώρα;
Αν ίσως κι είναι για χαρά, να στολιστώ και να ‘ρθω,
Κι αν είναι πίκρα, πες μου το, να βάλω μαύρα να ‘ρθω.
— Έλα, Αρετή, στο σπίτι μας, κι ας είσαι όπως και αν είσαι. » [40]
Κοντολυγίζει τ’ άλογο και πίσω την καθίζει.
Στη στράτα που διαβαίνανε πουλάκια κιλαηδούσαν,
Δεν κιλαηδούσαν σαν πουλιά, μήτε σαν χελιδόνια,
Μόν’ κιλαηδούσαν κι έλεγαν ανθρωπινή ομιλία :
« Ποιος είδε κόρην όμορφη να σέρνει ο πεθαμένος ! [45]
— Άκουσες, Κωσταντίνε μου, τι λένε τα πουλάκια;
— Πουλάκια είναι κι ας κιλαηδούν, πουλάκια είναι κι ας λένε. »
Και παρεκεί που πάγαιναν κι άλλα πουλιά τούς λένε :
« Δεν είναι κρίμα κι άδικο, παράξενο μεγάλο,
Να περπατούν οι ζωντανοί με τους απεθαμένους ! [50]
— Άκουσες, Κωσταντίνε μου, τι λένε τα πουλάκια;
Πως περπατούν οι ζωντανοί με τους απεθαμένους.
— Απρίλης είναι και λαλούν και Μάης και φωλεύουν.
— Φοβούμαι σ’, αδερφάκι μου, και λιβανιές μυρίζεις.
— Εχτές βραδίς επήγαμε πέρα στον Αί-Γιάννη, [55]
Κι εθύμιασέ μας ο παπάς με περισσό λιβάνι. »
Και παρεμπρός που πήγανε, κι άλλα πουλιά τούς λένε :
« Για ιδές θάμα κι αντίθαμα που γίνεται στον κόσμο,
Τέτοια πανώρια λυγερή να σέρνει ο πεθαμένος ! »
Τ’ άκουσε πάλι η Αρετή κι εράγισε η καρδιά της. [60]
« Άκουσες, Κωσταντάκη μου, τι λένε τα πουλάκια;
— Άφησ’, Αρέτω, τα πουλιά κι ό,τι κι α θέλ’ ας λέγουν.
— Πες μου, πού είναι τα κάλλη σου, και πού είν’ η λεβεντιά σου,
Και τα ξανθά σου τα μαλλιά και τ’ όμορφο μουστάκι;
— Έχω καιρό π’ αρρώστησα και πέσαν τα μαλλιά μου. » [65]
Αυτού σιμά, αυτού κοντά στην εκκλησιά πρoφτάνoυν.
Βαριά χτυπά τ’ αλόγου του κι απ’ εμπροστά της χάθη.
Κι ακούει την πλάκα και βροντά, το χώμα και βοΐζει.
Κινάει και πάει η Αρετή στο σπίτι μοναχή της.
Βλέπει τους κήπους της γυμνούς, τα δέντρα μαραμένα, [70]
Βλέπει το μπάλσαμο ξερό, το καρυοφύλλι μαύρο,
Βλέπει μπροστά στην πόρτα της χορτάρια φυτρωμένα.
Βρίσκει την πόρτα σφαλιστή και τα κλειδιά παρμένα,
Και τα σπιτοπαράθυρα σφιχτά μανταλωμένα.
Κτυπά την πόρτα δυνατά, τα παραθύρια τρίζουν. [75]
« Αν είσαι φίλος διάβαινε, κι αν είσαι εχτρός μου φύγε,
Κι αν είσαι ο Πικροχάροντας, άλλα παιδιά δεν έχω,
Κι η δόλια η Αρετούλα μου λείπει μακριά στα ξένα.
— Σήκω, μανούλα μου, άνοιξε, σήκω, γλυκιά μου μάνα.
— Ποιος είν’ αυτός που μου χτυπάει και με φωνάζει μάνα; [80]
— Άνοιξε, μάνα μου, άνοιξε κι εγώ είμαι η Αρετή σου. »
Κατέβηκε, αγκαλιάστηκαν κι απέθαναν κι οι δύο.

Anonyme / Brice Jubelin / Maria Makri – LA CHANSON DU FRÈRE MORT / 2019 (Brice Jubelin – 2021 pour la présentation)

les agents secrets

« Ce grand coup porté, il compta les
morts ; il n’y en avait pas moins de sept […] »
Les Frères Grimm, Le valeureux petit tailleur.

Par un froid matin de février, un jeune homme traversait le centre de G. ou de H. ou de E. en direction de ***. Il s’avançait d’un pas pressé et portait à la main un attaché-case en cuir brun, ou quelque chose de la sorte, dont le mouvement régulier battait sa cuisse. Son visage, aux traits cassants, était chaussé de fines lunettes à monture d’acier — munies de verres neutres. Depuis quelques heures déjà, les bombardements s’étaient tus. Autour, la ville semblait déserte. Les rues débordaient de gravats. Un peu partout, des pans de murs tenaient seuls, avec leurs fenêtres béant sur le ciel pâle. La lumière laiteuse du petit jour baignait l’avenue. Une brise légère s’était levée, transportant avec elle une forte odeur de bombes et de chair brûlée.

De temps à autre, dans le ciel, des avions de combat passaient haut, trouaient de leur vacarme assourdissant le silence, disparaissaient.

Il obliqua, quitta l’avenue et s’enfonça dans les décombres d’un quartier complètement détruit. L’attaché-case contenait du matériel d’enregistrement et divers documents reliés qui constituaient un épais dossier. Dans la poche intérieure de sa veste, une carte de presse dont l’agrafe métallique pointait sous le tissu. Des papiers, un passeport, un portable et un petit carnet garnissaient ses autres poches. Il ne sentait pas le gel qui transperçait ses membres. L’esprit tendu vers un seul but, il continuait d’avancer. À tout moment, un tireur embusqué pouvait le prendre pour cible. Qui tenait la ville ? Nul ne le savait. Elle avait été prise, et perdue, et reprise tant de fois ! Les derniers renseignements indiquaient que des partisans occupaient la ligne de crêtes et les montagnes alentours, dont les mortiers, chaque nuit, pilonnaient les lambeaux de murs, les toits crevés des immeubles, les places et les rues. Les rares bâtiments encore debout étaient prêts à s’effondrer et criblés d’éclats. Elle avait été évacuée quelques semaines auparavant.

Lorsqu’il était dans le ciel, survolant la région, il avait vu ces longues colonnes de civils qui remontaient les routes en lacets, fuyaient, désespérément. Forêts. Lacs. Montagnes. Tout était minuscule. Convois pareils à des fourmis. Le conflit rapetissait tout, rapportait les hommes à des insectes et leurs réactions à celles d’instincts primordiaux, à quelque chose qui venait de très loin — par-delà l’Histoire et les millénaires de culture — et qu’ils retrouvaient là, intact. Quant à lui, cela faisait plusieurs jours qu’il était en silence radio. Entièrement seul.

Seul. Cela voulait dire qu’il ne devait plus compter que sur ses propres ressources et les gestes techniques qu’on lui avait inculqués. Il était une machine à réagir — et réagir signifiait, dès lors, sa survie. Vivre. Qui pouvait comprendre cela ? Cet instant où les gestes les plus simples prenaient leur pleine signification. Vivre voulait alors dire : continuer à se mouvoir, — à penser, — à respirer, — à agir. Tout ceci dans un monde parfaitement hostile, dans un monde dont la perfection même se manifestait dans cette pleine hostilité qui s’exerçait à son endroit. Tout concourait à vouloir le détruire.

Lui, voulait survivre.

*

Son pas, peu à peu, ralentit. Il progressait maintenant avec plus de difficultés. Parfois, rue et immeubles se chevauchaient. De grands écroulements frayaient des couloirs et des portes au milieu des ruines — là où des personnes auparavant vivaient. Ailleurs, l’asphalte disparaissait complètement sous les éboulis et le niveau de la rue s’élevait alors jusqu’à deux ou trois mètres. Tout était sens dessus dessous. Telle était la guerre, où le monde entier paraissait seulement se précipiter vers son indétermination. D’énormes plaques de béton émergeaient çà et là, avec leurs gueules hérissées et hurlantes. Tenant l’attaché-case serré tout contre sa poitrine, il gravissait à présent ces monticules, hésitant, aux aguets, se coulant dans d’étroites crevasses, traversant des murs, sa main libre agrippant fortement les anfractuosités, les ferrailles tordues, le hissant. Ainsi, continuait-il de progresser dans ce dédale, mais à la façon de ces animaux qui réalisent parfois des chemins infiniment complexes afin de rejoindre leur terrier. Enfin, il s’arrêta, mais ce n’était que pour prendre une longue inspiration puis, concentrant tous ses efforts sur la tension de son poignet — accroché à ce qui semblait être, au-dessus de lui, le rebord d’un étage —, il se détendit brusquement et son corps décrivit une courbe élastique à laquelle le mouvement pendulaire de l’attaché-case s’ajouta comme un démultiplicateur, le haussant jusqu’en haut.

C’était un édifice dont le rez-de-chaussée se trouvait intégralement enterré et, redescendant cette fois par les escaliers, c’est ce niveau-là qu’il rejoint. Quatre murs le protégeaient. Il était sauf.

Parvenu à ce point, tout devait aller très vite. Des semaines durant, il avait étudié dans le détail le plan de la ville et du bâtiment, jusqu’à les intégrer. Aussi, était-il lui-même sa propre carte. Mais, la ville détruite, il avait fallu tous les ressorts d’un esprit habitué à se modeler en permanence sur les événements pour réactualiser son parcours.

LES AGENTS SECRETS – 2004

limite au paysage

« Temple altar light »
Louis Zukofsky

α

sourde parole sourde mémoire sourde
lieux sourds côte barbelés
chanson drame mer tôles
vivante désemparée fouillée foulée en foule
gencives segment poreux fer fer ligne ligneux lignite effondrement bleu
bleu
bleu dense bleu ogival bleu ciel bleu
soleil ciel soleil
puissant silencieux ondulations rives
opaque permanent
soleil soleil permanent
sourde
sourde sourde sourdre
essorement
neige soleils soleils jeux
blanc disque blanc espacement arbres disque disque espacement arbres
soleil cris soleil soleil cris
aire
aire silencieuse
disque
soleil bruyant masques
masques masques figures masquées cris
cire
appels cris

β

ère
ère ère
tunnel matière tige os œuf
variables
pyramide tronc seiche
ère
frontière
esprit reins brume temps âcre esprit esprit fine marée tesson jour
ère ère lumière
feston braise
vaste vaste tumulte clameur ciel
ciel
coraux froide forêts enseveli
vert vert
pierre nuit chapeau pâleur grave
grève bande bande grève
arbre
haut cime son vaste
vaste vaste clameur intense ciel broie
ciel
nuage coquilles nuage esprit brume craie temps

γ

minerai
palmier palmier coquillage salpêtre
langue marée jour nuit effondrée creux
écume écume écume
écume blanc faible
tumulte éclat os galet os
pierre fumier figue don arbre
frêle jour filaments frêle
cercle
copeaux tégument ongles
lampe
pluie silence jour cris

δ

ciel ciel parole arbres
lourde mémoire lourde
arbres ciel sourd soleil chair
noir noir arbres marbre
parole fruits terre œil marbre
arbres arbres ronces arbres
rayonnant
abstrait
inapparents

ε

lame lame
huître fond bleu
or
vie
rêves
terre ciel trêve
terre terre mica myrte don lèpre
ployant progressif décidé seule
pleuve pleuve feux feux foyer feux
arbre arbre mythe
arbre
nerf nervures nervuré éléments nerfs liquide ligaments froid
dents pluie ère dents dents pluie frêle lèvres fraîche
pelage coton mastiquant creux
flèches flèches pelage air flèches
âpre sèche rêche
nerfs
élastique puissant corde corps cornes
médian fleuve fleuve fleuve
ouest corbeaux ouest ouest corbeaux
écru jusqu’au point âcre
écorce suie sienne ton ce
ouest ouest osseux os tesson os oignon os os tesson vaste
herbe
simple ossature éphémère
herbe
étoile
verte feux sac
vitre vitre bûche plomb cône
creux évasé souple

ζ

grain pures
pures grain pures
lumière
axe cerf corde
prairie
citernes tronc soleil
œil

η

chambre cippe tombe
oblong pilier pile
fracas fleuve fracas fracas fleuve
splendeurs tertre étendue
tertre
tertre puissant
tertre terre terre hêtre
incidence écho lumière cependant houle
écueil
oreille nerfs fissuré nœuds
segment segment segment sureau cœur peuplier larmes
menthe menthe bord brousse
col
éclat
enneigé bleui silencieux

θ

ondée onde ombre décombres
ligne ligne talus courbe fil nombre
albumine
soleil mimosa roches

ι

os écorce os pâle
noir maigre bloc noir
aigre aigre règle
temple chêne flamme fil droit
aile fosse fougères fosse fourche fougères
fuit fuit dimension huile
graminées ambre
ambre ambre graminées ambre
ambre ambre ruisselant marbre
gerce
cendre
pommelle
emmuré bleue

κ

lézard blonds
blonds
lézard blonds

λ

JE CRIE :
haute voix haute
JE CRIE :
haute voix haute
JE CRIE :
haute voix haute

μ

disperse éparpille disperse disperse éparpille fuit fait
faisceau fait
fait fait faisceau
frêle froide puissante
flamme flamme
flanc
acéré délicat orbe don sale
herbe herbe
splendeur abîme front masse
os mouvement matière os os mouvement
entier
dents scie cône mer son
site site cible
èbre èbre ténèbres
trois front fer
os os tempe
tempe tempe temple graminées cible son masse
faisceau bœufs bœufs faisceau
bœufs bœufs faisceau frange
le je me
écrin limon limoneux membre
maigre
fèves fruits eux

ν

obscur obscurité noir nuit fertile fer feu vitesse ongle ongle glace fémur bâton bâtiment nacre poussière laine poussière gemme gemmes gémellité raide maigre désemparé traces restes lobe draps constellation aube sillons signe signaux ivoire chevelure crabe sel fer strates strates sillons paroi ciel feux face face mammifères face facette ardent biseautées bleu branche plaine saillie flammes figure flammes flammes figure cheval cheval chevaux ossature soc stèles

ξ

elle
elle elle
améthyste hangar anguille poutres poutrelles
stries lames
bâtons bâtons cônes corps coutures
cône corne
courroies

ο

troc
ocre
ocre
nacre
perle
pont
corde
cordeau
cordon
sommeil
sommeil
clos
parcelle
têtes
orage
orageux
opaque
orge
orge
orage
ogre
orge
gorge
stries
lampes
sporadique
étêtés
intestins

π

vertèbres visage
monolithe

ρ

têtes sardines soleil globes
nasse
boucle boucle vitre musc
grillage grille grille treille
visage hanche soleil
clef
soleil soleil socle champs
noix sel suc
ôte ôte flaques
sable
pluie
clair
fin

σ

chant
écho voix écho
souple

τ

bleu / par-
nuit / sème
dense / plage

éclair / trêve
vivan- / cœur
te nue / vient

υ

étoile fleur cheval

φ

azur brosse brousse broussaille
lieu clair lieu distant lieu
puissant puissant lieu
éclat tesson
lieu
rouge cube rouge amande écartelé
torche torche céréales béton
noir
poteau
noir noir poteau
statues perle pont feuille
immobile close
cosse cosse
monumental précipité stellaire
lieu clair lieu puissant
lieu
flamme décembre obscurci
flamme flammes diamant
flammes
immobile dépossédé
lustrales

χ

ondine cadavre insecte neige bleu bleuissant bleu bleu bleuissant cuivre doux ciel soc seul seuil seuil image nuée nuée nue seuil volée oiseaux ondes

grésil disparate épaisseur ténèbres grésil consolidé rives rive rivière œil son simple citadelle silence vague vague plomb pollen source

crête plume pluie cimes bûcher bûcher peuple plomb feu cadre cadre clarté verdeur âcre haut peuplier haut pâle pelure cécité pollen pourpre

index herbage index pyramides cône tronc seul mélodie stuc feuillage nuages nuage nuageux nues

ardent pourpier gouffre lisière violet violet violet cobalt feu

été eaux étés tranchant copeaux fils

ψ

vert grillage vert vigne vert aurifère vert vert
vert
troène vert butte falaises eucalyptus
vert fumée vert ajonc vert rouille vert barbelé
vert lisière vert
acacia vert silence
urine montagne troupeaux
verdeur âcre
colline acier suie
vert fourneaux mûriers buissons
serpents verts
gaine farine équarris désemparé
vert
aube

ω

portique
porte
portillon
fronton
colosse
temple

LIMITE AU PAYSAGE – 2021

poésie sans recueil (2)

Les racines des mots

non comme un exercice abstrait

mais une évocation

Ici

la fosse même du savoir et des gestes simples

répétés —

·

La lune croît sur l’horizon faible

Où est mon pays ?

·

J’ouvre le temps

une fleur déployée dans la lumière absente

le monde, l’image du monde

autour de cela

Et dans ce temps ouvert

que déposer ?

·

Rives de l’existence

délaissées

où meurent d’étranges poissons

comme

ceux des fleuves allant à la mer Morte

POÉSIE SANS RECUEIL – 2020

dialogue

« Donc la dialectique n’est ni le commencement, ni la fin ; de par son essence, elle est le milieu, elle apparaît comme un chemin. »

Pavel Florenski.

*

Laissant le Monument aux Morts, nous continuâmes sur les allées François Verdier.

Une brocante se tenait là. Toute une foule se pressait entre les arbres, sur cette longue bande de terre battue bordée de stands. Nous nous y engageâmes.

— C’est peut-être le sens de l’aporie, dis-je.

— Comment ça ?

— Non, pas le sens… mais la fonction. Nous avons tendance à considérer le sol comme une assise, une base… ce qui est « bas » justement, même s’il n’y a aucune relation. Ce sur quoi les choses peuvent s’assurer, fonder — et j’insistai sur ce mot — leur assurance.

— Oui, une figure de stabilité, en quelque sorte…

— C’est cela, mais pourquoi pas un mur ?

Cet entretien avait commencé il y a bien longtemps ; du moins, de combien de ces discussions était-il la conséquence ? Autour, la foule était à la fois obstacle et inconsistance.

Des mots, sens dessus dessous — nous parvenant, sans rapport aucun les uns avec les autres. Bribes de phrases. Elles flottaient dans l’air.

J’avais rêvé d’une lionne. Sur une route. Je courais. Elle s’était d’abord retournée — puis rugit. Jusqu’à cet instant : simple échine puissante roulant et sa queue, au mouvement de balancier. Gueule ouverte et crocs, maintenant. Je m’arrête. Il faut que je m’échappe. Quoique ma fuite risque seulement de précipiter la bête, je le sais. Sur le bord de la route, un grillage. Un champ, derrière. Une haie. Tout ceci, sans aucune utilité ni rien qui puisse me garantir du danger. La lionne, dont j’avais espéré qu’elle poursuive son chemin, file droit sur moi — avec cette sorte d’amble que vont parfois les fauves, puis elle accélère aussitôt, galope. Il n’y a aucune issue et courir ne sert à rien. Je dois mourir ici (ce qu’absolument je refuse).

L’espace se rétrécit dangereusement.

Alors je me réveille.

Je comprends cela : que le réveil est pareil à la résolution dialectique ; ou, plutôt, que celle-ci est identique à l’échappatoire offerte par le réveil. Mais il n’a rien à voir avec un quelconque discours sur l’anamnèse. Seulement, une porte magique s’ouvrant au cœur du labyrinthe.

Je conserve pour moi cette idée.

— C’est-à-dire ?

— Comme si nous nous heurtions au réel, au tangible, ou à ce que tu veux. C’est une chose, dans toute sa dureté de chose…

Je fis une pause, repris :

… ce sol, cette « assise » dont je parlais, la philosophie en a besoin pour s’établir — encore une fois : se fonder. Sans doute ne peut-elle tout passer à la moulinette dialectique, je le crois.

— De là, la fonction du présupposé.

— Effectivement…

Des voitures filent sur les allées, de part et d’autre. Des bus. Ciel de ramées sur nos têtes. Je continue :

… du présupposé ou du postulat. Mais qu’est-ce qui les fonde, eux ?

— L’évidence, peut-être. Ou quelque nécessité, possiblement logique.

— La Vérité est. Nous pouvons en discuter sans fin et l’affaire de la philosophie est la reprise inlassable de ce même motif, pourquoi pas ?

— De ce motif et de quelques autres.

— Oui, évidemment. Mais une fois posé cela ?

— Nous nageons dans une mer d’opinions…

— Je ne l’aurais pas mieux dit ! C’est là que l’aporie possède sa raison d’être, et qu’elle n’est nullement l’arrêt de la pensée, bien plutôt cette stabilisation dont je parlais, cette base. Et à partir de laquelle quelque chose peut enfin s’édifier. Non, l’aporie est un tel mur plutôt, contre quoi la pensée vient en butée…

— Et s’y cogne la tête !

Je l’avais bien dit : « dans toute sa dureté de chose ».

— Blague à part, je l’imaginais plutôt au sens d’appui ou de soutien. C’est-à-dire la seule chose ferme où puisse s’adosser le raisonnement dialectique. Ce n’est peut-être qu’une vue de l’esprit…

Aussitôt, cela me fit songer à l’idée de perspective et, corollairement, à celle de décor — dans cet espace ouvert, me dis-je. Nous ne connaissons des choses que le seul visage qu’elles nous offrent. Mais Kant ne décrète-t-il pas : « ce dont nous les investissons » ? Aussi, était-ce assez approximatif. Et mes yeux erraient sur tout ce bric-à-brac, comme à la recherche d’un argument — cet appui dont, effectivement, je parlais. Il m’apparut soudain que la philosophie pouvait ressembler à cela. Sorte de dépôt (dans le sens le plus large du terme), caractère factice. Ne pas oublier cette idée.

… qu’une vue de l’esprit ; mais qui me fait penser à Pavel Florenski, du moins à ce qu’il dit de la dialectique…

— Oui, dans Hamlet. Je ne m’en souviens pas exactement. Quelque chose comme : l’épreuve de l’intégrité, non ?

— À ce qu’il me semble. Je n’en ai, moi-même, qu’une vague réminiscence. Ne parle-t-il pas de « science expérimentale » ? Je crois. Disons, pour simplifier, qu’il transpose cette expérience dans le domaine de l’esthétique. Oui, on peut démonter Hamlet. On peut intégralement le soumettre à cette épreuve dont tu parlais ou, du moins, dont parle Florenski, et l’en sortir peut-être plus pur encore, je veux dire intouché : joyau étincelant de son intégrité propre. Pourquoi non ? On pourrait en discuter longtemps. Mais ce n’est pas ce qui importe ici…

— Alors quoi ?

— Bataille l’avait bien deviné, ce qui résiste : la scorie, le rebut, le déchet. L’aporie offre avec tout ceci une certaine ressemblance. Nous avons tendance à écarter d’emblée la difficulté. La pierre d’achoppement…

— … est, pour cette raison, laissée de côté. Mais par qui ? Les bâtisseurs de l’édifice glorieux de la logique ?

— Imaginons cela : qu’il subsiste un résidu, un irréductible…

— Et que celui-ci ne puisse simplement être écarté ?

— Oui, un défaut, une erreur… En définitive, est-ce réellement une erreur ou le signe de notre insuffisance ?

— Un peu comme ce que tu disais précédemment de l’erreur en tant qu’elle est constitutive de la vérité ?

— C’est ça ! Mais au sens d’un état de la vérité, non d’une étape dans sa recherche. Quelque chose de l’ordre de la métamorphose… Ce n’est pas à écarter l’erreur afin d’y découvrir derrière une vérité. Non, c’est à entendre comme son état plasmatique.

— Donc l’erreur pourrait être une « vérité en devenir » ?

— Oui, potentiellement. Est-ce si dur à accepter ? Nous ne savons pas ce qu’est la vérité. Pas plus que le bien, le beau, ou toutes ces choses. Nous — je veux dire : nous autres, humains — n’avons bâtis que des hypothèses, et, par retour, ces mêmes hypothèses nous ont informés, nous ont construits. Nous ne savons pas plus si elle est — cette vérité, comme je le disais tout à l’heure. Aussi bien, peut-elle n’être pas

— Je connais ton point de vue : « La recherche de la vérité ne doit pas faire l’économie de la non-vérité mais, au contraire…

— … elle doit précisément s’enrichir d’elle ». Bien sûr ! Mais, à partir de ça, ne pouvons-nous penser sérieusement ? Je veux dire : avec tout le sérieux que requiert une telle question ? De ce point de vue, n’est-il possible ainsi de la dialectiser ? Je le crois, et je pense que c’est le rôle de l’aporie dans le dialogue platonicien : non un arrêt, non un blocage dans le processus dialectique, ou une impasse, mais le point de départ…

La pierre rejetée par les bâtisseurs devient la pierre d’angle ?

— Et quelle autre le pourrait ? Ces dialogues ne sont pas accidentellement aporétiques, ou du fait de quelque défaut interne, par exemple, c’est — comment dire ? — une donnée de leur structure même, une nécessité de leur nature : la fin qu’ils se proposent.

— Comment ça ?

— Nous sommes face à un matériau archéologique. À leur façon, des bribes ou des fragments. Mais il y a toute une partie qui, elle, est irrémédiablement perdue… Les dialogues ne sont que la part visible de l’enseignement — et, justement, sans doute, son appui : ce à partir de quoi il est possible de discuter.

— De dialectiser… à partir de l’aporie ?

— Bien sûr, selon toute évidence ! Celle-ci n’est qu’un relais du processus dialectique. Je l’ai déjà affirmé : le moment où la pensée se stabilise parce qu’elle reçoit un frein. C’est, avant tout, une affaire de « résistance » … à l’instar des sports de combat ; et Socrate, le premier, l’a montré. Ce frein, cette résistance, cette force d’arrêt ou cette inertie — la pensée doit s’en saisir et la convertir en autre chose. En sa puissance propre, pourquoi pas ? De la manière dont un combattant se sert de la force adverse afin de la tourner à son avantage — comme de la sienne propre : son poids, sa vitesse, etc., voire, ainsi que le boxeur ou le catcheur use des cordes.

Je le réaffirme encore : ce n’est pas une impasse mais un appui —

— Mais le postulat peut être passé au crible dialectique. Là est sa validité !

— Oui, mais la force de la philosophie réside précisément dans cette résistance. Au fond, il ne s’agit pas d’apporter des réponses ; ça, c’est le rôle de la religion, ou de la science, si elle y parvenait. La philosophie, elle, ne pose que des questions. Mieux : met le monde en question. Telle est sa tâche. Chaque époque, chaque penseur reprend inlassablement ces objets : beau, bien, etc. Il y a ce terme : « aufheben », dont Hegel, le premier je crois, a distingué l’usage.

— Ce qui dissipe et conserve…

— Tout à fait. L’Aufhebung est cela — il est un terme éminemment dialectique, par essence et non par extension. Et c’est le mouvement aussi des concepts, le travail que la pensée effectue sur eux. Je le répète : chaque époque, chaque penseur.

— Exactement, leur dimension ou, plutôt, leur densité historico-critique… Ainsi, tout nouvel éclaircissement dissipe les significations antérieures sans pour autant les annuler. Benjamin en parle quelque part. Cette sorte d’usure, de polissage par l’usage, des idées, autant que des choses.

— Cela me fait penser à cette déesse, dans l’Odyssée

— Athéna ?

— Elle est comme la nuée qui enveloppe et cache aux yeux… et, en même temps, révèle.

— Mais ne s’agit-il pas d’apparence, plutôt ?

Je songeais à la mutité des dieux — et, pourtant, ils parlent. Mais comment l’expliquer ? Tout ceci, cette confusion. Les pensées les plus disparates. Je songeais à un temple magnifique et inhabité. La Grèce merveilleuse dans laquelle j’avais vécu, où la pierre, l’arbre, la touffe d’herbe, le nuage, l’air même vous parlent, silencieusement — ou, du moins, font écho en vous, consonent. J’étais ce temple. Cette base de marbre au sommet des collines.

— Je me méfie de l’apparente certitude logique, je me méfie des grandes constructions, dis-je, des systèmes. La pensée ne va pas seulement en ligne droite, réglée selon un mouvement articulatoire calculable et précis. Non, elle procède aussi par saut, par bond ou par association libre…

— Parfois, oui. Et c’est le rôle de l’intuition.

— Bien sûr, rien de neuf là encore… Il y a quelque chose de ce genre chez Musil : ce « saut » dans la logique mathématique, et qui désoriente tant le jeune Törless. En fait, je songeais surtout à la prose de Claude Simon, ces phrases sans fin qui, avançant, se déployant, reprécisent ou recentrent en permanence ce qu’elles énoncent : « non, pas cela… mais plutôt… ou plutôt… ou encore, etc. ».

— Pour le coup, voici une image claire de la dialectique…

— Oui, peut-être, mais je pense qu’il s’agit davantage du labyrinthe… Tu as dit : « c’est le rôle de l’intuition » — je rajouterai : « c’est le rôle magique de l’intuition ». Il y a cela, aussi, qu’il ne faut pas perdre vue…

— Quoi ?

— Cette relation du cheminement dialectique et du labyrinthe.

— Comment, encore ?

— Ce labyrinthe, ou ce parcours labyrinthique, c’est la dialectique elle-même qui le dresse : couloirs, portes, murs — et qui le dresse au fur et à mesure qu’elle s’avance dans la question. Celui-ci ne préexiste pas à l’analyse dialectique. Nous ne sommes pas des Thésée… Nulle Ariane logique… ni fil… ni rien.

— Et l’aporie, pas même un Minotaure ?

— Non. Au mieux, le dialecticien joue le rôle de son propre Dédale…

— Donc, ce serait cela… ce mur, dont tu parlais. Non le sol, mais le mur.

— Oui, la seule chose solide… de quelque façon, un mur de soutènement… Bien que « sol » et « solide » aient tous deux part à sǒlum… mais c’est une autre affaire.

— Mais pourquoi s’appuyer sur un problème ou une difficulté ? Pourquoi l’aporie, plutôt que l’évidence ou le fondement logique ?

— Parce que la pensée… le rôle de la pensée est plus qu’une seule mise en ordre du monde. Je l’ai dit : elle n’avance pas en ligne droite…

Le sept modes du mouvement me vinrent alors à l’esprit.

… ne procède par démonstration, ou pas simplement, mais aussi : enchevêtrement, intrication, retour…

— Oui, par hésitation aussi, et de toute autre manière…

— L’aporie est ce qui oblige la pensée à se durcir, à s’aiguiser… mais le Logos est-il soumis à la logique ? Nous sommes bien plus assurés du contraire…

— C’est-à-dire ?

— Que la logique — elle — est soumise au Logos, et très étroitement ! Je crois à la nécessité du doute… de la mise en doute, du renvoi systématique. Je crois à la critique radicale…

— Et quel serait l’étalon de cette critique, un dépassement de conception ?

— Voilà une belle aporie ! Et je vois tout à fait ce que tu veux dire… mais, là, nous retombons dans la science ou la religion… Tout cela est très complexe, effectivement.

— Ta notion de vérité…

— J’ai dit que possiblement l’erreur devait être… assimilée — pourquoi pas ? — à une vérité en devenir… Mais je n’ai dit là rien de l’erreur ni de la vérité, rien d’autre. Et, l’énonçant, je n’affirme d’ailleurs pas la réciproque…

— Qu’une conception scientifique soit invalidée ne la transforme donc pas obligatoirement en erreur ?

— Nous étudions des calculs que nous interprétons… Tout est là ! Je veux dire : qu’appelons-nous vérité ? Ce dont tu parles, c’est d’une hypothèse admise selon un ensemble d’apparences… Que nous l’entendions sous le chef de la vérité est un tout autre problème, et répéter un milliard de fois une stupidité ne la transforme pas en vérité pour autant… Pour te répondre franchement : je pense que c’est une erreur dès l’abord. Après, qu’elle ait, ou qu’elle prenne part au cheminement… C’est comme ceux pour qui l’évidence sensible dit tout de la vérité…

— Oui, le ciel est bleu. Je le vois bleu et l’énonce comme tel : l’accord de l’énoncé au réel ou, du moins, à l’évidence…

— Belle ânerie ! Plus jeune — il y a vingt ans, en fait — j’avais écrit : « La vérité est ce point où la contradiction se résorbe ».

— La formule n’est pas mal…

— Oui, mais insuffisante. J’imaginais la vérité à la manière d’une révélation ; que l’esprit, par je ne sais quel biais, pouvait fondre entre elles les contradictions, etc. À l’époque, il y avait cet aspect mystique chez moi. Ce que je voyais, sous la résolution dialectique, c’était cela : une transformation, ou une « réélaboration ontologique ». Fusion et transformation…

— Une sorte de métamorphose ?

— Oui, mais j’émettais aussi l’idée que cette révélation — ou sa possibilité, — réclamait une reconfiguration intégrale de nos organes de perception, d’intellection, etc. Au fond, la métamorphose était moins celle des choses elles-mêmes que de l’homme, moins de l’objet que du sujet pensant… du sujet percevant et pensant… C’était de la science-fiction, mais ce n’en était pas moins une hypothèse…

— Un peu comme les desseins de Dieu ?

— Oui, tout à fait ! On dit toujours cela : ils sont impénétrables, cachés… Dans la complexité du monde nous ne voyons qu’une intrication vide de sens, cette friche ; là où Dieu, si nous en faisons l’hypothèse, — si nous le posons comme donnée — contemple peut-être simultanément les facettes d’un prisme irradiant de toute sa perfection. Ce n’est pas plus ni moins vide de sens que le Big bang, non ?

— C’est-à-dire ?

— Il faut toujours poser Dieu comme hypothèse, se réserver cette possibilité. Le balayer d’un revers de la main est tellement facile. Disons que c’est à la portée du premier imbécile… Dieu et non-Dieu, voilà la position d’un agnostique tel que moi…

Il y a ce vers dans le Paradis : « un seul point m’est plus d’oubli… » — je crois que c’est à ça que ressemble la transformation dont je parlais. Fusion, transformation, nous ne pénétrons plus les choses — au sens de la connaissance, je veux dire —, nous sommes pénétrés par elles. Voilà la force des illusions de ma jeunesse… La croyance en cette illumination…

Regarde, enfin : « la vérité est ce point où la contradiction se résorbe ». Désormais, cela me fait penser à l’escargot. Quand on lui touche les antennes, elles se rétractent d’abord ; puis celui-ci se recroqueville bientôt ; enfin la coquille seule reste là.

— Mais alors, comment considérer tout ça, s’il n’y a pas dépassement de contradiction ?

— Il semble qu’un labyrinthe commande bien plus que de tourner trois fois à main gauche, à ce que j’en sais…

Les phrases de Simon se rappelèrent à moi, labyrinthiques — et bien que ce ne fut pas à elles que j’avais primitivement pensé. C’étaient celles de Rodanski qui m’avaient le plus frappé : à chaque embranchement, la phrase présente un cul-de-sac et ne débouche finalement que sur le vide de l’être.

Je songeai aussi à celles de Broch, magnifiquement diagrammatiques —.

— Mais j’y vois, moi, quelque chose de l’ordre de l’Aufhebung, là encore. Cette métamorphose ou cette fusion, c’est une dissipation…

— Peut-être, mais là n’est pas le sujet.

— Alors où ?

— Au cœur du labyrinthe. Observe ceci : qu’est-ce que la dialectique ?

— L’épreuve dialogique ou discursive par laquelle l’intégrité d’une notion ou d’un concept est validée ou infirmée.

— Oui, pourquoi pas ? On pourrait dire, aussi : la remontée séparative vers l’essence… Mais où allons-nous avec cela, dans quelle direction ?

Nous atteignîmes la guérite qui fermait les allées. Clôture de tables, autour. Des Vietnamiens, ou des Cambodgiens la tenaient — du moins les supposais-je tels, par défaut. Toutes les places étaient déjà prises. Devant, s’ouvraient les portes du Square Boulingrin. Arbres gigantesques, jardin, grilles. Nous quittâmes l’ombre des platanes et bifurquâmes à droite, récupérant le trottoir.

Derrière nous, maintenant : étals, passants, clients, vendeurs ; tous, ne tenant ensemble — je veux dire : maintenus ensemble dans ce rapport — que par quelques objets, vieux et cassés pour la plupart. Oui, la philosophie ressemble bien à cela.

Métamorphose, encore. Hamlet. Le nuage et la vérité, cet état plasmatique. Joyau étincelant, prisme. Toujours les mêmes images, revenant. Des images, des mots —.

Si peu de choses en fait. Le mouvement du devenir, flux et reflux.

L’attente.

— Procédons méthodiquement, dis-je.

— C’est-à-dire ?

Je sortis de la poche de ma veste un de ces feuillets génériques (format A4) que je dépliai soigneusement tout en marchant.

— Mais de façon philologique, bien évidemment !

— Tout était donc préparé ?

— Et avec un art consommé, tu vas le voir…

Nous continuâmes de tourner à l’extérieur du square et prîmes une rue plus calme et petite, bordée elle aussi d’un jardin. Nous en longeâmes nonchalamment la grille, guide de fer forgé.

— Observe donc ! repris-je.

— Par quoi allons-nous commencer ?

— La dialectique, science séparative ou agrégative par excellence ! Prenons διά, par exemple. Le sens originel est celui de division : « en divisant ». Par suite, il prend le sens d’ « à travers » ou de « complètement ». Encore, de façon temporelle, il peut exprimer la durée, l’intervalle, la succession. Par la notion d’intermédiaire, il est le « ce-par-quoi » : l’agent, l’instrument, la manière. Διά devient : « l’entreprise où l’on s’engage » …

— Une entreprise de démolition, peut-être ?

— Non, toi et moi sommes ici dans une entreprise qui s’attache à la vérité… Et qui s’y attache fermement, quand bien même s’agirait-il de la révoquer en doute, ou de la renvoyer au néant…

— C’est bien ce que je disais !

Je ne regardais que peu mes notes. Le plan, au préalable tracé dans mon esprit, avait subi — comme de coutume — nombre d’amplifications, transformations ou ratures, et son motif paraissait à présent perdu ; labyrinthique, avais-je dit. M’étais-je égaré — et de quel côté ?

Je poursuivis mon exposé :

— En composé, il peut exprimer encore, en plus du sens précédent de division, les notions de distinction ou de différence, de rivalité, de dispersion, etc. Enfin, et toujours en composition, un des emplois de la préposition a même conduit à lui conférer la signification de « jusqu’au bout ».

— Est-ce tout ?

— Oui, pour διά. Ces trois petites lettres, à elles seules, ne disent-elles pas beaucoup de notre sujet ?

Il y avait, également, ce sens plus fort : « en déchirant ». Voilà bien ce qu’était διά, « déchirer, diviser, traverser ». Un passage de l’Odyssée me revint en mémoire, celui où la flèche vole à travers les fers des douze haches.

— Mais, peut-être, ne devrions-nous pas oublier ici διάνοια ? Ou, du moins, le tenir haut dans notre esprit, de toute la hauteur de l’acte de penser —

Ainsi que les Idées ou les Formes, me dis-je en moi-même.

— Tu as tout à fait raison, répondis-je à mon ami. Διάνοια, les pensées, les intentions.

Une voiture passa ; nous frôlant lentement dans cette rue déserte.

— Te rappelles-tu ? demandais-je.

— Quoi ?

— Ce que tu disais… cette nécessité, pour la philosophie, lorsqu’elle envisage une quelconque question, de « taper » toujours à côté…

— Oui, l’enrichissement du concept.

— Il y a quelque chose de semblable chez Heidegger : l’interrogation de l’étant doit toujours prendre en vue l’essence. C’est-à-dire, la visée se fixe sur l’essence…

— Oui, c’est très différent. Il y a un texte où tu avais comparé cela, cette visée, au calcul d’une position d’après les astres. Ce qui m’avait frappé, c’est cette manière des philosophes d’affirmer : « Je vais parler du Beau, du Bien, du Vrai » et, immédiatement après, les voilà fouillant méticuleusement des notions contiguës. Oui, « fouillant », c’est tout à fait ça. Tu parlais d’étoiles ; moi, cela me paraît toujours de l’archéologie. On pense qu’ils vont déterrer la statue d’or du Vrai mais, armé d’un pinceau ou d’une brosse à dents, ils n’exhument qu’à grand peine quelques fragments d’argile ou d’os.

— Et, à partir de cela, reconstruisent idéalement cette statue…

J’imaginais la destruction de la grande architecture ontologique — cette structure adossée au réel et qui semble même le porter, alors que celle-ci l’échafaude seulement.

— Et donc ?

— J’ai, de plus en plus, cette tentation : le refus de l’ontologie… et l’inconnaissable.

— C’est-à-dire ?

Il y eut un blanc.

— J’ai écrit quelque chose dernièrement. En substance, il s’agissait de cela : le Beau n’existe pas dans la Nature… Je crois même avoir écrit : « le Beau n’existe pas à l’état natif dans la Nature », et je prenais l’exemple du fer. Mais à dessein, parce qu’on ne trouve ce dernier sous forme native qu’en provenance des météorites. Enfin, je crois. Ça me semblait amusant… Cette idée de fer, d’Âge du Fer, de temps protohistorique, etc.

Je disais, qu’au fond, il appartenait à l’homme de l’inventer — ce qui sous-entendait la même chose pour toute autre notion. Mais j’usais aussi du verbe « déceler », c’est-à-dire que je posais Dieu, l’intention, le sens caché, à côté de l’inintelligibilité et du non-sens ; de même, je fabriquais encore, pour « inventer », une petite auréole, ajoutant : « si l’on entend l’ensemble des subtilités que recouvre ce terme ». Immédiatement après, j’écrivais : « La course du guépard n’est pas belle mais mortelle, et les grands singes de brousse que nous étions auparavant le savaient ». C’était, progressivement, une sorte de remontée en direction d’origines absolument oblitérées… Des lieux sans langage… du moins, articulé.

— Et comment tout cela se terminait-il ?

— De la façon la plus simple qui soit, j’affirmais : « les organes génitaux de la femme ne sont pas moins beaux que ceux de la guenon ».

— Oui, ou la plus péremptoire ! Mais la formulation est étrange… intéressante, mais étrange…

Où en étions-nous ? Notre sujet, lui, s’était enfui. Je me souvins alors d’un extrait de Diderot, une histoire d’abbé et de poussière, de désordre et de détermination. Tel était le discours, pareil à ces mouvements désordonnés de l’air et, pourtant, parfaitement mathématisables. Oui, tel. La trajectoire d’un fétu. Ainsi est le discours, car soumis au καιρός — à la puissance du καιρός. Il est réglé ou obéit à cette nécessité interne, et chaque argument attend son heure.

… Regarde ! poursuivis-je, cela que l’on nomme Beau, ou quelque nom qu’on lui donne ; et, maintenant, observe ce terme-là : « ὥρᾱ ».

— L’heure ?

— Oui, l’ « heure », en effet, mais aussi la « saison ». Le temps cyclique, quoi qu’il en soit.

— Et donc ?

— C’est un terme assez complexe…

Je repris alors mon papier.

DIALOGUE – 2019

uccello

sang pluie merde et feu dans l’éclatement stupéfiant dans la bouche d’encre dans les membres les os dans le craquement des morceaux jetés brisés dans le bouillonnement je parcours les espaces en pluie vertigineuse j’arrache jusqu’à mon ombre jusqu’à ce corps défait et refait sans cesse dans le grondement sourd le vertige le rire dans le souffle puissant de cent autres corps j’avance comme le fer se dresse et éclate comme le feu flotte et se disperse je cherche la vie interne et l’électrique pulsation je cherche la membrane de l’autre côté les arbres jaillissent comme des fils arrachés fusent et retombent bientôt et bientôt il n’y aura plus ni être ni temps soleil feu bruyant clignotement aurore j’avance tandis qu’autour de moi se relèvent les horizons défaits rejetés à l’autre extrémité fuyant arraché au déluge je lance des gerbes de feu j’extrais de la lumière la pâleur et le vide mais je ne grince pas j’existe en deçà du seuil où les mondes se touchent parmi les signaux brûlants les trombes je marche dans les vestiges des dernières civilisations stries blanches nuits caveaux je reviens jusqu’à l’aube j’avance encore je suis comme l’inattendue et ardente flamme comme le chant funèbre et merveilleux comme les yeux de la morte je cherche le sommet du crâne le point où toute chose fait écho il n’est pas de lieu où l’esprit tienne en place pas de sol pas d’assises ni ciel ni temps dans fureur écho ramassé amplifié creux lézard lumière travaillant arrachant à la langue ses dernières ressources or fer moite vent gangue bleutée je te suis dans l’ombre que convoquent tes pas dans les marées montantes je te suis à sainsbury dans les colonnes noires dans le bruit sourd et trépide à traflagar square remontant les nuées à picadilly tu marches devant moi à l’angle de stamford et de waterloo road plus loin dépassant shaftesbury et regent street dépassant oxford circus dépassant cavendish et portland m’enfonçant dans ce londres que j’ai tant aimé je me souviens de waterloo bridge balayé par la tempête fleuve impétueux fier tumulte ô ciel bleuté ô joie je traverse la nuit pour te rejoindre j’avance jusqu’au matin je me recouvre de silence et d’enivrants parfums je bois la lumière froide parmi les cabs bourdonnant les sirènes je remonte j’appelle ornière et silence je fends la foule fraîche du strand et les vapeurs amères uccello chaos des corps infiniment mobiles silence magnétique parcourant le tableau grésillement des écouteurs bruits de pas murmures et puis silence à nouveau je ferme les yeux le soleil crie par-dessus les arbres devant la ville se déplie toute entière je la lis d’une traite églises jardins palais quel est ton âge à l’orée des saisons dans les strates infernales où tout brusquement s’éveille et toi vieux peintre à la barbe torve c’est l’heure à laquelle tu achèves les derniers préparatifs et choisis tes pinceaux uccello flot bruissant qui fuse et s’emporte se ramène à lui-même en rayons argentés uccello feu de la nuit éclair dans l’éclair l’orage obscurcit l’espace à londres à florence à paris tu écris l’air de ta main électrique tu arraches l’ombre et t’en pares au plafond des forêts je te suis comme l’absent au langage comme l’étoile j’appelle je mâche chacune des syllabes de ton nom ma langue s’ébruite en fines lamelles en creux de sens irrésolus j’avance encore je romps la colonne des cieux je remonte dans la nuit taraudée et brûlante dans le crissement des freins et le souffle puissant des motrices je lance des étoiles et des ciels de tempêtes j’accorde les échos grinçants et les vertes nuées je reviens jusqu’à moi tandis que se déchirent un à un les pans du monde je refais le chemin inverse je retourne à l’existence sexe et sang

UCCELLO – 2001

*

Uccello est un texte écrit au début de l’année 2001, suite à un voyage effectué du 14 au 16 novembre 2000, au cours duquel je me suis successivement rendu à Londres, Florence et Paris, afin de voir dans le laps de temps le plus court les trois tableaux dits de La Bataille de San Romano peints par le Florentin Paolo Uccello et ordinairement datés du milieu du quinzième siècle, tableaux visibles à la National Gallery, à la Galleria degli Uffizi et au Musée du Louvre.