lancelot

Nous trempions, légers, dans la sérénité diffuse de cet après-midi. Les gens comme moi ont très peu à perdre et encore moins à gagner. L’équilibre parfait : un zéro absolu de certitudes. Que faire donc ? — sinon d’incompréhensible à mes yeux, en m’attachant à répondre aux demandes pressantes d’un monde qui me semblait résolument étranger et pour lequel je n’étais, d’ailleurs, que l’étrangeté même. Je me tournais vers cette femme, jeune, belle, et dont la beauté m’accompagnait depuis plusieurs jours. À bien y réfléchir, elle m’apparaît, aujourd’hui encore, pareille à ces antiques déesses qui suivaient sur terre le mortel qu’elles s’étaient choisies. Moi, comme celui-là, mais sans tâche à accomplir, sinon celle de vivre selon les lois d’une logique impropre, c’est-à-dire n’ayant aucune des propriétés requises pour résoudre l’un des quelconques problèmes qui m’habitaient — chacun étant, à lui seul, un monde. Une zone de sentiment, entre cette jeune femme et moi, mais imprécise et flottante, si ténue, en fait, qu’elle paraissait, elle aussi, n’être que le jeu d’une impossibilité. L’écart réglé du langage maintenait entre nous toute la distance nécessaire, et il fallait au moins cela pour éviter que les corps ne se touchent.

LANCELOT – 2010

série noire

(possibilité de lecture à deux voix / alternées)

il y avait vivre un jour le danger il y avait vivre en dehors des règles il y avait ne plus croire il regardait nuit il y avait ville éteinte il y avait un jour un autre silence éteint danger courir courir ne plus croire ne plus espérer ne plus vivre mourir comme dans un roman noir série noire fleuve noir nuit noire nuit il se souvenait il y avait vivre en dehors des règles le fleuve il y avait un jour mourir le danger il y avait entrepôts voies désaffectées longues façades vivre avec au cœur dans nuit éteint ténèbres il y avait rêve vivre vivre un jour mourir il se répétait un jour il aimait il n’y avait qu’une voix il y avait silence courir courir croire ne plus espérer ne plus vivre ne plus jour nuit vivre espérer dehors dehors dedans dans il disait comme dans un roman il disait un jour des hommes il y avait aussi un rendez-vous une brasserie le soir il y avait des voitures ils partent ils remontent noir les grands boulevards ils remontent le fleuve la nuit l’eau noire et les tourbillons de graviers il y avait un nom le ruban noir la ceinture comme dans un roman une voiture des hommes le danger à un carrefour ils ralentissent il écrivait au loin à Dupuy la colonne disparaissait au loin la colonne noire au loin comme un point noir au loin il y avait un nom un homme oublié les immeubles par blocs se détachaient lentement lentement coulaient la voiture ils sortent ils sortent de la ville comme dans un film ils se taisent noir ils éteignent ils roulent ils continuent de rouler phares éteints ville éteinte ville noire fleuve noir la voiture on entend un souffle on entend le moteur silencieusement tourner ils se taisent noir on voit maintenant défiler les friches les zones industrielles au loin on voit les longues barres de béton les échangeurs noirs ils s’enfoncent ils s’enfoncent dans la nuit ils s’enfoncent ils disparaissent

SÉRIE NOIRE – 2002

l’après-midi d’un faune (lecture)

assoupi de sommeils touffus

AIMAI-JE UN RÊVE ?

l’illusion s’échappe froide comme une source en pleurs

le matin frais s’il lutte

ne murmure point d’eau

visible et serein

Ô BORDS SICILIENS

qu’à l’envi des soleils sous les fleurs d’étincelles

blancheur animale

inerte

tout brûle

l’heure fauve

droit seul

sous le flot antique autre que ce doux rien

le jonc vaste et jumeau

à l’azur dont on joue

rêve

la beauté d’alentour

vaine et sonore ligne

Ô NYMPHES

avec un cri de rage au ciel de sa forêt

je t’adore courroux

des vierges ô délice

fardeau nu

frayeur secrète de la chair

innocente humide échevelée

de baisers rire ardent

sous les replis heureux

d’un doigt simple

que mes bras défaits

sans pitié du sanglot

par leur tresse NOUÉE aux cornes de mon front

TU SAIS

chaque grenade éclate d’abeilles

épris de qui va le saisir

cet essaim

à l’heure où ce bois d’or

et de cendres se teinte

PARMI TOI VISITÉE DE VÉNUS

où s’épuise la flamme

je la tiens

REINE

sûr châtiment

l’âme

de paroles vacante et de corps alourdi

ouvrir ma bouche à l’astre

adieu

JE VAIS VOIR L’OMBRE

Stéphane Mallarmé / Brice Jubelin – L’APRÈS-MIDI D’UN FAUNE (lecture) 1876 / 2019

la révolte des femmes cannibales et des hommes lycaons

Le claquement mat indiqua qu’une nouvelle cartouche venait de remonter dans la chambre. Il fallait faire très vite. Combien en restait-il dans le chargeur de son Winchester 1200 à canon court ? La sueur perlait à son front, glaçant ses tempes. L’autre main, elle, plus moite encore que l’entrecuisse d’une vierge à l’heure du sacrifice, se tenait fermement arrimée à la crosse du Manhurin 357.

Dehors, c’était l’Apocalypse.

— Qu’est-ce qu’ils foutent ? Pourquoi ne viennent-ils pas ? interrogea Harvey, dont l’anxiété se trouvait à son comble. Au mur, une horloge digitale marquait :

00 : 02

Du canon de son fusil à pompe, le major Thompson écarta légèrement les persiennes.

— Ils ont eu Jimmy et Fowley, commença-t-il. Sa voix était blanche. Il poursuivit : « Je crois… je crois qu’ils sont en train de les dévorer ! ». Cette phrase, une fois prononcée, lui apparut dans toute son horreur.

— Bon dieu, merde ! C’est quoi ce bordel ? Et d’où sortent ces monstres ?

Cela se nommait « Alpha 12 ». Une expérience qui avait mal tourné, des essais de synthèses chimiques et des manipulations génétiques menées sous l’égide du commandement militaire par des laboratoires privés. Il y avait eu un hic ! Et ces foutus docteurs, et tous ces scientifiques n’avaient pas été capables de faire marche arrière. Une race monstrueuse était née, composée de femmes cannibales et d’hommes lycaons. Au lieu de les détruire, on avait pris l’absurde décision de les retenir au secret dans la forteresse de Santa Klaus, à l’intersection de la Californie et du Nevada, afin que ces mêmes foutus docteurs puissent les étudier !

En réalité, on avait libéré la BÊTE, cette BÊTE qui sommeille en chacun de nous et que rien ne pourrait arrêter. Cela, le major Thompson l’avait bien compris.

Au départ, les membres du Bureau Spécial d’Observation Clinique Alpha 12 (communément appelé BSOCA 12) avaient tenu pour négligeable le fait que ces femmes cannibales fussent pourvues d’attributs et d’instincts sexuels très au-dessus de la moyenne. Nul ne sut jamais ce qui s’était passé : un matin, à l’heure du changement de service, on découvrit la totalité de l’équipe masculine de l’aile D du Bureau Spécial morte, le haut du corps rongé jusqu’au thorax. Quant au personnel féminin de cette même annexe (infirmières ou doctoresses, laborantines, militaires — et jusqu’aux agents d’entretien), aucune ne fut jamais retrouvée. On imagina donc qu’elles avaient été enlevées et sauvagement violées à plusieurs reprises par les hommes lycaons, lesquels possédaient un membre viril d’une dimension des plus estimables mais dont le bout était aussi râpeux que du papier de verre. Ces monstres de la génétique, eux, avaient, tout simplement — disparu. Volatilisés dans la nature.

À partir de ce moment, livrés à leurs instincts démultipliés, ils commencèrent à se reproduire et proliférer. On vit alors apparaître une mutation découlant de la conjonction de femmes cannibales et d’hommes lycaons, des êtres hybrides, mâles et femelles « lycanthropes cannibales ». Ils investirent les villes et les ruinèrent.

Los Angeles était rayé de la carte — San Francisco, San Diego ou Reno, plus qu’un souvenir — et la Côte Ouest toute entière, la proie des flammes ! Voilà tout ce que Thompson savait.

L’État-major avait prévu une contre-offensive, et la lança. On utilisa des armes de destruction massive. Mais les lycanthropes désertèrent les villes et se dispersèrent, ce qui les rendit plus difficile encore à exterminer. On les repoussa et rassembla toutefois dans une étroite bande longue d’à peu près une bonne centaine de miles, la zone C. À l’intérieur, comme le nid ou, plutôt, la tanière qu’ils avaient réinvestie, se trouvait la forteresse de Santa Klaus — complexe militaro-scientifique et prison de classe A, c’est-à-dire : à la fois indestructible et impénétrable. Il fallait les en déloger.

Pour cela, Hank Thompson, dit « le Major », et son équipe avaient été chargés d’une opération d’infiltration en territoire « cannibale lycanthrope », la fameuse zone C. Principalement, leur mission consistait en du renseignement et du guidage au sol pour les frappes aériennes — ou, du moins, était-ce la phase A. De la phase B, seul Hank avait été informé.

On les avait donc largué de nuit en plein désert Mojave, et le colonel avait dit : « Hank, vous et moi savons que cette mission est du suicide, mais comprenez que nous avons besoin, coûte que coûte, de ces informations ». Pour donner un tour un peu plus solennel encore, réglementairement, il salua et ses talons claquèrent. Sur son avant-bras, les passements dorés luisaient comme des serpents entortillés dans la demi-obscurité de la carlingue. Les flancs du C-17 Globemaster III dans lequel ils volaient, étaient eux-mêmes frappés d’un grand serpent noir tenant dans sa gueule ouverte une dague. Une diode, de temps à autre, clignotait. Depuis combien d’années Griffith et lui se connaissaient-ils ? Depuis l’Académie. À l’avancement, Griffith était toujours passé devant. Thompson, le plus souvent, avait pâti de sa réputation de vraie « tête brûlée ». Très tôt, il rejoignit la Navy Seal et avait opéré aux quatre coins de la planète. « Je sais, Pharnasius, répondit-il. Et je ferai tout pour réussir. » Le colonel Timothy Pharnasius Griffith devait tomber quelques mois plus tard entre les griffes des lycanthropes cannibales. Par la radio, Clayton annonça qu’on était proche de la zone de largage. La sirène se mit en branle, tandis qu’un gyrophare balayait de son pinceau l’intérieur du Léviathan. Lumière rouge. Un présage. Dans quelques minutes, ces hommes harnachés et sanglés jailliraient de la carcasse énorme — qui devaient porter la mort. Comme Aetius en son temps, sans doute étaient-ils le dernier rempart du monde civilisé. Le cul de l’appareil s’ouvrit, révélant une nuit compacte.

« Merde de purée de poix ! », pensa le major Thompson.

— Go !

— Go !

— Go !…

À 145 miles/heure à pleine vitesse, la résistance de l’air écrasait contre son visage lunettes et masque respiratoire. Il opéra une rotation. Vertigineusement, l’appareil s’éloignait. Les seize hommes se regroupèrent dans le ciel par binômes, chacun fixé sur son système de navigation. De la main, le major fit un geste qui signifiait : « OK », pivota à nouveau, colla les bras contre son corps et, tel une fusée, fonça dans cette masse noire. L’altimètre dégringolait.

*

Il était maintenant trois heures. À l’extérieur du laboratoire D, une clameur sauvage s’éleva. Aussitôt, les grognements recrûrent. Harvey et le major entendaient les lycanthropes griffer contre la paroi, l’halètement rauque des femelles, leurs cris, leurs feulements. La porte d’acier blindé R500 les tenait hors d’atteinte ; de même, le blindage des vitres.

Elles étaient enragées de désir — de chair crue et de sang.

— On doit tenter une sortie, lâcha tout à coup le major.

— Si on ouvre cette foutue porte, on est des hommes MORTS ! répliqua Harvey.

Leurs chances de survie étaient, en effet, plutôt minces.

— Il n’y a pas d’autre choix ! Faut récupérer la radio, et espérer que ces chiennes hystériques ne l’auront pas bousillée ! De toute façon, ajouta-t-il, y aura bientôt plus rien à boire ni à becter !

Il disait vrai.

La porte criaillait toujours sous les griffes et le râle fauve des femelles. L’équipement radio se trouvait tout en bas, près du sas E, avec le corps démembré de Fowley. Tout comme Hank, Harvey savait bien qu’était là leur dernier espoir, mais il ne pouvait se résoudre à sortir une fois de plus dans cet enfer. À l’extérieur du laboratoire où ils s’étaient retranchés, les couloirs, les galeries, les étages, les salles de conférence, les sanitaires, les bureaux, etc. — tout, jusqu’au moindre recoin, était infesté de lycanthropes mangeurs de chair humaine.

— Harvey, écoute-moi ! Ils enverront un Black Hawk pour une extraction, il faut seulement qu’on les prévienne. Il n’y a pas d’autre issue pour nous tirer de ce bourbier !

Ils firent le compte des armes et des munitions encore disponibles. Ce n’était pas glorieux ! Ils conservaient toutefois des charges de C-4 en nombre, plusieurs grenades et des fusées de détresse.

Cette dernière option avait agi sur eux à la façon d’un cordial. Désormais, ils savaient qu’ils ne pourraient compter que sur leur expérience. Chaque geste qu’ils effectueraient dans les minutes à venir, avait été soigneusement pesé et répété par des générations d’officiers et de sous-officiers des Forces Spéciales puis, de l’entraînement, porté avec succès sur tous les points du globe. Tout devait être réalisé au millimètre !

Derrière, les cris redoublaient de plus belle.

Harvey posait les charges. Pour la première fois, celui-ci plastiquait une porte non pour entrer mais, bel et bien, sortir. Il en aurait presque rigolé.

L’explosion et son souffle allaient secouer tout ça, créer la panique et dézinguer la plupart de ces bêtes féroces. Du moins, celles massées immédiatement derrière la porte. Pour les autres, Harvey et le major comptaient que cela les étourdisse et les désoriente suffisamment… Ils profiteraient alors de la brèche ainsi ouverte pour tenter leur sortie.

Afin d’économiser les munitions et du fait de l’inévitable corps à corps qui allait s’ensuivre, Hank s’était décidé pour un combat à la dague (en réalité, une baïonnette de Kalachnikov qu’il prenait toujours dans son paquetage depuis l’Amérique du sud). Il portait son Winchester dans le dos, en bandoulière, et il ne lui fallait qu’un geste pour s’en saisir et tirer.

La détonation se répercuta violemment. Une odeur âcre d’abord, fumée et poussière mêlées. Eux-mêmes n’y voyaient plus rien. La déflagration avait d’ailleurs bien failli les tuer tous les deux. En explosant, les charges directionnelles avaient emporté la lourde structure d’acier blindé de la porte à travers tout l’espace vide en avant d’elle, déchiquetant les corps. Une bouillie de chairs carbonisées, de sang, de viscères et de membres s’étalait — partout. Lamentablement, les vitres brisées pendaient jusqu’au sol. Alors, reprenant leurs esprits, ils se ruèrent vers l’escalier.

Impossible de descendre !

En bas, les lycanthropes affluaient de plus belle — des centaine, des milliers — attirés par l’explosion. Dans la galerie supérieure, Harvey et le major Thompson se battaient comme des diables. Les femelles, exaspérées jusqu’à la furie, secouaient leurs lourdes mamelles et montraient des dents plus aiguisées que des poignards. La dague s’enfonçait sans cesse dans les chairs pleines et rebondies, taillant, coupant, tranchant, piquant et transperçant — le sang giclait, des bouts de corps tombaient, des têtes roulaient à terre et les cadavres s’entassaient sur les cadavres. Bras et visages tout zébrés de griffures, les deux hommes continuaient de frapper, frapper, frapper ! Ils sentaient sur eux l’haleine fétide des femelles et leur souffle plein de désir. Les langues dardaient hors des babines et léchaient dans le vide pareilles à des flammes. Autour, ce n’était plus qu’un gigantesque brasier qu’ils essayaient de contenir ! Soudain, un grand mâle se dressa, immense, sur ses pattes arrières, poitrail gonflé, tout hérissé de poils et rugissant. Dans sa gueule, des rangées de crocs étincelaient. De sa main libre, le major saisit immédiatement son fusil et tira. La tête de l’autre éclata, pulvérisée en tous sens.

— Il sont trop nombreux, gueula Thompson, il faut se replier sur le toit !

Mais Harvey ne pouvait plus répondre. Des femelles s’en étaient emparées, l’entraînant avec elles à l’autre bout du bâtiment. Déjà les griffes plongeaient dans ses entrailles et des bouches avides le déchiquetaient. — C’était fini ! Le major rechargea, tira, rechargea, tira, rechargea, tira. Fumantes, les douilles volaient en tous sens, percutaient le mur, rebondissaient sur le sol. L’odeur de la poudre imprégnait l’air et formait une sorte de nimbe tout autour de sa tête. Vingt gueules ensanglantées se tournèrent vers Hank — feulèrent. Accroupies autour du cadavre, elles reprirent aussitôt leur festin.

Il fit passer à nouveau dans son dos le Winchester, battit en retraite vers le fond opposé de la galerie, saisit l’une des grenades qu’il portait accroché à son gilet, la dégoupilla, exécuta une glissade l’envoyant à couvert sous l’escalier supérieur, un, deux, trois ! jeta la grenade en direction de la meute, et son corps ne forma plus qu’une boule d’attente. L’explosion raya la totalité de l’espace le séparant des lycanthropes et se propagea au-delà. L’étage n’était plus qu’un immense charnier.

Pourtant, d’autres arrivaient, encore et encore. Il lança alors des fumigènes et deux fusées de détresse qui répandirent leurs gerbes d’étincelles en tous sens. C’était un spectacle grandiose ! Enfin, il grimpa quatre à quatre jusqu’au toit.

Il émergea sur la plate-forme, parmi les cônes immenses des projecteurs qui descendaient de la nuit. Son esprit n’était plus qu’une seule et même idée — une unique idée à laquelle il s’accrochait plus qu’à une échelle de corde :

VIVRE, VIVRE, VIVRE.

*

Déjà, l’Aurore effleurait l’horizon de ses doigts de rose. — À l’est, un fin rais lumineux allait, croissant, séparant la terre de la vaste coupole du ciel. On entendait le bourdonnement assourdi des Black Hawks, là-haut, qui tournoyaient au-dessus de la forteresse.

La Révolte des femmes cannibales et des hommes lycaons – UNE AVENTURE DU MAJOR THOMPSON, 2012

hypothèse du seuil

« Nul n’entre ici s’il n’est géomètre. »

Hypothèse du Seuil. Le Voyage d’Odysseus.

Puisque, en définitive, tout seuil est un « lieu », il nous reste à prendre en vue que celui-ci tient à cette particularité qu’il échappe, en quelque sorte, aux lois de la physique. Proposition étrange, certes, et qui commanderait de se livrer à quelque explication ésotérique, laquelle aurait sans nul doute le bénéfice de nous faire perdre notre but, si nous en avions un. Que l’esprit aime à déraisonner sur des notions aussi graves que cette vieille idée d’espace signe à quel point cette dernière s’origine mathématiquement — c’est dire qu’elle entretient un rapport plus qu’étroit au vaste domaine des idéalités. Un physicien exprimerait possiblement l’hypothèse qu’elle n’est, au fond, qu’un préalable, le sol à partir duquel peut s’édifier cette bizarre construction qui se nomme métaphysique. Ainsi, cette nouvelle formule ou, du moins, son abord étymologique se peut lui-même concevoir comme un seuil, ce lieu d’un irrémédiable écart entre le monde tangible et des territoires immatériels incommensurables.

Un ami m’a un jour expliqué que la philosophie, lorsqu’elle s’assignait la tâche d’une quelconque élucidation, se devait toujours de viser à côté. Non que celle-ci soit approximative mais que la richesse de son historicité, celle de ses concepts, en premier lieu, tient à ce léger débord. Ainsi, pour parler d’espace, notre physicien s’étendrait longuement sur les notions de temps ou de mouvement, là où le poète parlerait simplement de l’immensité noire battue par les rames des fins vaisseaux. Au fond, n’est-ce pas la même chose ? Envisager cette question, donc, c’est-à-dire mettre le champ de l’esprit en travail, porterait, dès lors, l’exigence de cet emboîtement continu des concepts, une trame prismatique ou réticulée s’étendant progressivement à l’infini. Il va sans dire qu’une telle exigence, laquelle ne se réalise toujours qu’en partie, confine très précisément à la psychose ou, du moins, revêt l’obsédante anxiété d’une pensée confrontée à l’inconnu. Les anciennes cartes marines possèdent un tel aspect, qui n’est pas sans évoquer, encore, dans leur géométrie complexe, les schématisations symboliques des lames du Tarot. Par ailleurs, comme pour l’esprit philosophique, le déplacement au sein d’un espace dénué de point fixe ne peut s’effectuer sans la visée décentrée que constitue, d’une certaine façon, le calcul d’une position définie par le cours régulier des astres, ce qui fut longtemps le cas.

Entendre ce qui différencie le terme « seuil » de son concept implique de dépasser le caractère nécessairement restrictif de toute définition pour porter notre regard sur des constellations si vieilles, elles aussi, que leurs lueurs nous sont depuis longtemps éteintes. Ce qui se nommerait l’Aufhebung du langage, cet excès de sens rivé au mot sans qu’il soit possible de dire lequel occulte l’autre. De l’invisibilité, ou de l’aveuglement qui est le rayonnement du concept, se peuvent du moins distinguer les franges. Continuant de tisser cette robe embroussaillée d’orties qui est le vêtement choisi de la critique, nous ne refuserons nulle direction, si ténue soit-elle, nul chemin, aussi paradoxal, car l’irréductible, ici, tient peut-être moins à un défaut du sens qu’à notre propre indigence. S’il fut donc quelque auteur pour écrire que « les mots d’origines étrangères sont de petites chambres funéraires linguistiques », ceux d’une langue morte sont à considérer comme de véritables tombes royales. Que cette conception soit résolument parascientifique, le fait est sans conteste, mais l’amoureux du discours partage ceci avec le profanateur de cadavres qu’il sait tout aussi bien déceler les traces infimes du sens dans la dissection des organes internes.

Dire que le seuil est un lieu, ce qui semble inscrit dans son code génétique, est la seule assertion non réfutable. Ainsi, l’italien soglia, l’anglais sill ou l’allemand Schwelle partagent-ils avec lui, selon toute apparence, la racine commune SOLEA — autant d’arbres à partir desquels se pourrait épanneler cette pièce de bois que l’on nomme parfois « sole ». Chacune de ces essences, pourtant, possède des déterminations propres et des développements sémantiques pareils, sinon à des greffons, du moins à des rejets, et que la taille même de la dialectique ne parviendrait à émonder intégralement. À soglia, entendu comme limine ou limitare, ne peut manquer de s’associer, par une proximité contaminante, soglio, fondé sur SOLIUM, et qui partage avec lui cette idée de « trône » ou de « royaume » (SOLIUM prenant encore, toutefois, le sens de « cuve », de « baignoire », de « sarcophage », de « cercueil », de « reliquaire » ou de « châsse »). Si de tels rapprochements n’ont pas plus de valeur, au premier chef, que des collages surréalistes, c’est peut-être qu’il nous faut apprendre le jeu de l’esprit par lequel nous arriverons à nous en saisir. L’adhérence serait-elle plus grande entre suolo, « terre », « sol », et suola, « semelle », dérivés tous deux de SOLUM ? Rien n’est moins sûr, quand bien même ils seraient soudés l’un à l’autre comme les deux faces d’un seul objet. L’étymologie rattachant SOLEA à SOLUM, comme possiblement à SOLIDUS, voilà que nous n’avons pas quitté un instant les régions du seuil.

Si le terme sill produit, quant à lui, l’effet d’une stase, autant pouvons-nous frayer un passage à partir de threshold, dont le spectre gravitationnel va du domaine de la physique nucléaire jusqu’à l’ennui (to have a low boredom threshold) — lorsque thresh désigne l’action de « battre le blé » et, par extension, des opérations successives comme « vanner », « cribler ». Threshing floor circonscrit précisément un lieu, celui de l’ « aire de battage », espace infiniment soumis au désordre réglé du mouvement. Qu’il y ait une relation complexe du grain de blé à la logique des déplacements, cela va sans dire, de même, d’ailleurs, qu’à l’arithmétique, ce qu’un conte perse ou peut-être indien exprime mieux que le crible d’Ératosthène. Déporter notre regard implique donc de ne pas seulement scruter le mot jusque dans ses marges mais de prêter attention aux empiétements possibles des termes immédiatement précédent et suivant. L’ordre du dictionnaire n’étant qu’une convention de hasards, cette méthode n’a de justification que la rigueur d’une critique qui n’excepte rien — pas même l’absurde. Cela n’étant pas moins inquiétant. Ainsi, trouvons-nous threnody et threw (throw), le « chant funèbre » (« thrène ») et quelque chose comme le « jet » (« lancer », « jeter », etc.). Aussi faut-il que le lecteur comprenne que les petits cailloux blancs semés ici ne signalent pas tant les traces que leur effacement, pas tant le sujet que sa limite, le bord étroit où le sens ne se peut contenir sans verser à tout moment d’un côté ou de l’autre.

Schwelle, enfin, dans la proximité d’Anfang (« commencement », « début », « origine ») ou de Grenze (« frontière », « confins », « limite »), est, sans équivoque possible, le plus propre à la spéculation. Que celui-ci nous mène, par des sentiers scabreux, en direction de schwellen (« enfler », « gonfler », « se dilater » ou « se tuméfier »), comme de Schwellkörper (« corps caverneux »), n’a pas le moindre effet que de nous révéler cette existence autonome de la langue dans ses relations biologiques secrètes. À l’image du vivant, le sens est soumis à la loi d’occupation maximale, si bien qu’il n’est pas une parcelle du mot qui n’en soit véritablement saturée. Prêter, cette fois, notre oreille à ce battement, cette pulsation dont le seuil d’audibilité paraît si faible, en réalité, qu’il faudrait entièrement réformer cet appareil interne que l’on nomme cerveau pour en saisir la somme des implications, c’est, encore, non juste considérer dans ses parties ce muscle élastique du langage mais entendre le balbutiement de concepts pareils à des vieillards pourvus de têtes d’enfants. L’allemand a ceci de particulier que, procédant de façon agrégative, à l’instar de cette autre grande langue de la philosophie, il permet d’effectuer la plupart des opérations dialectiques, sertissant ainsi dans un vocable les facettes miroitantes du sens. Si nous relevons, dans Schwelle, ce seuil, la coupure le scindant en Ursprung, d’une part, et, de l’autre, en Brett, respectivement et restrictivement traduits par « origine » et « planche », pour les réassembler aussitôt, nous ne manquons pas d’élaborer, avec cette nouvelle terminologie, un montage conceptuel non dénué d’intérêt. Ursprungbrett, le mot est radieux, certes, et ne désignerait presque rien si l’histoire de l’art ne s’en était précisément saisie dans les fresques d’Arezzo.

Ainsi que Collodi, nous pourrions écrire, à ce sujet :

« — Il était une fois…

UN ROI, direz-vous ?

Pas du tout, mes chers petits lecteurs. Il était une fois… UN MORCEAU DE BOIS ! »

Que l’ébénisterie relève de la mathématique ou, si l’on en croit certains auteurs, que le rabot lui-même soit l’un des instruments privilégiés de la géométrie, voilà qui ne doit pas nous étonner. L’équerre, le fil à plomb, comme le compas, n’appartiennent-ils pas, quant à eux, aux métiers de la pierre ? Débitant indifféremment notre seuil dans l’un ou l’autre matériau, nous n’aurons, au fond, qu’à nous inquiéter de la traversée qui sera la nôtre. Il est évident, toutefois, que le premier nous entraînera vers les territoires les plus reculés, les régions les plus archaïques, des confins où l’économie d’une poutre placée à la verticale signale la présence du dieu. L’étymologie n’est pas la recherche de souches mais de carrefours, et le nœud est en cela non la moindre de ses figures. Si nous prêtons attention à cette dimension physique du seuil, telle qu’exprimée par SOLUM, le mot fait signe vers « la partie la plus basse d’un objet », sa « base », son « fond » ou « fondement », celui-ci prenant également le sens de « plante des pieds », de « semelle », de « base de la terre » ou « surface », « aire », « sol », comme de « pays », de « contrée », jusqu’à désigner la mer elle-même, « le support des navires ». SOLIDUS resserre davantage ce caractère, signifiant « dense », « solide », « massif », « compact » ou « consistant », autant qu’ « entier », « complet », « réel », « ferme », « inébranlable ». Toutefois, une de ses acceptions nous intéresse ici particulièrement : AUREUS SOLIDUS, la « pièce d’or ». Les liens seraient des plus lâches si elle n’était, à proprement parler, l’unique accessoire du seuil. Ainsi, tout passage implique donc de posséder quelque menue monnaie dans le fond de sa poche, ce que Lautréamont et Le Dernier Nabab semblent avoir exprimé, puisqu’une pièce seule permet de nous faire pénétrer dans les domaines secrets de la fiction. Comme celle du grain de blé dans l’aire de battage, la trajectoire d’une pièce est tout aussi mathématisable mais la possibilité de son « seuil », c’est-à-dire sa tranche, est tellement infime qu’elle est ordinairement exclue du champ des probabilités. S’il faudrait que le régime de l’attraction terrestre s’inverse pour que cette même pièce ne retombe pas, quelques en soient les circonstances éternelles comme les déterminations arbitraires, c’est la courbe de son jet qui fraye dans l’air l’espace franchissable et non l’instant de son arrêt.

SOLEA, enfin, apparaît comme le rivage — non à atteindre mais précisément celui sur lequel nous nous tenons. Considéré dans la totalité de ses aspects, SOLEA découvre un lieu sans mesure ou, du moins, incirconscriptible, puisque qu’il signifie tout autant « sandale » que « garniture du sabot » (d’une bête de somme), « sabot » (des animaux), « pressoir » ou « entraves ». À cela, s’ajoute encore la désignation d’un poisson plat, « sole », comme d’une sorte de machine portant le nom de « plancher ». Attardés sur cette grève du sens, nous n’attendons rien moins que le lever d’un astre. De lui, n’espérons nulle lueur si nous n’avons, du moins, accoutumé nos yeux. Que le chemin que nous nous sommes assignés jusque-là mène à cette dispersion ne signe en rien le défaut de notre méthode, sinon le caractère sciemment incomplet de son exposé. Comprendre ce qui réside sous le concept de seuil exigerait de continuer d’errer longuement sur cette plage couverte du scintillement minuscule des grains de quartz et des bris de coquilles — monnaie de la mer sauvage…

Nous approchons, désormais, de cette étoile en vue de laquelle se devrait fixer notre navigation. Comme toute étoile, celle-ci restera, évidemment, hors de notre portée. Le même parcours nous inviterait à considérer avec attention LIMEN, ce terme dont l’antique signification se pourrait traduire par « seuil » et, progressivement, à travers ses racines (λέχριος, λέχεται, λοξός), atteindre enfin ce noyau dur qui, une fois encore, n’est pas l’origine mais ses confins, la frontière conservant une séparation étanche avec de vastes étendues protohistoriques. En elles, si le sens se diffracte en toutes directions, irradiant ainsi dans cette obscurité mythique, restent des royaumes où les arbres possèdent tout autant l’aptitude au langage, quand il ne s’agit pas de vertus proprement oraculaires. La voix du dieu, alors, nous invitant au voyage, prononcerait ce mot : βαίνω.

Ce que βαίνω désigne, en excès du dictionnaire, pour ces guerriers de l’Âge du Bronze, nous ne le saurons sans doute jamais mais nous pouvons pressentir qu’il résonnait peut-être d’un sens analogue à celui de LIMEN (du moins, tel que ce dernier devait apparaître aux légions postées aux marches de l’Empire). Que les latins aient honoré une divinité à l’épithète bifrons devrait toutefois nous éclairer, quelque porte que nous passions — qu’elle soit d’ivoire ou de corne — pour toucher enfin au cœur de notre propos, cette autre rive… Si nous revenons à nos Achéens aux longs cheveux, le seuil d’Ilion n’est, en réalité, pas tant une porte à franchir dans le tracé des remparts que la bataille au-devant des vaisseaux ou le ventre de bois d’un quelconque animal. Espace indécis, plus que mouvant, dont la dimension temporelle est loin d’être la moindre des caractéristiques. À l’évidence, envisager ainsi cette notion fait certainement l’effet d’infinis débats sur une tête d’épingle mais l’image n’est pas si mauvaise, en ce cas, puisque c’est vers elle que nous nous dirigions. L’hypothèse a été émise, en début de texte, que le seuil serait un lieu non régi par les lois de la physique. Il reste maintenant à nous expliquer. Parlant, ici, de temps si reculés, on nous pardonnera l’usage d’une définition énonçant que « l’espace est la somme des lieux occupés par des corps ». Le fait que ces mêmes corps soient mus ne change, soit dit en passant, rien à l’affaire. Ainsi, si tout ce qui reçoit un corps est indubitablement un lieu, il nous faut, à présent, concernant notre seuil, concevoir un lieu dans lequel nul corps ne peut tenir. Dès lors, nous devrons envisager deux types de lieux et autant de notions distinctes d’espace, comme de mathématique : l’une réglant le problème des corps et l’autre, si l’on nous permet ce mot, celui des âmes. Cette seconde sorte se pourrait d’ailleurs nommer métamathématique, si le terme n’était déjà utilisé.

On objectera très certainement que les conceptions physiques mises en œuvre sont quelque peu dépassées mais, par bien des aspects, et s’il se trouvait quelqu’un pour en donner des éclaircissements, le lecteur attentif s’apercevrait alors que nombres des points abordés ne sont pas sans relations à la théorie des cordes : tout seuil étant une faille pratiquée dans l’espace-temps ou, bien plutôt, son aplatissement. De fait, penser cette notion comme un lieu sans dimension implique moins de l’envisager comme pur non-lieu que de voir, en elle, cela seul qui accorde et disjoint ces deux sortes d’espaces et de mathématiques. Sous ce point de vue, encore, le seuil se pourrait comparer à la barre de fraction d’une équation dont la résolution permettrait de continuer à désigner sous ce même vocable, « mathématique » ou « espace », des ensembles apparemment sans relations. Délaissant ce pseudo-scientisme pour lequel, dans le meilleur des cas, nous ne faisions figure que d’apprenti sorcier, il nous reste à considérer que si dimension il y a, celle-ci serait à définir selon un axe purement psychologique, du moins si l’on est capable d’oublier tout ce qui s’est dit depuis saint Augustin sur le sujet, et d’accorder à ce terme une extension délicate au simple sens de « vie de l’esprit ». Faisons donc l’hypothèse que le seuil est un lieu psychophysique, analogue au genius loci, que son image soit indifféremment un bloc de bois ou une nymphe. Ceci posé, il paraît clair que ce caractère d’intermédiaire en soit la clef. Si ce long détour semble ne produire rien qu’une lapalissade, c’est peut-être, encore une fois, parce que nous n’avons pas suffisamment saisi que, dans le monde de la pensée, le visage familier d’un mot n’est qu’un leurre. Comprendre par quels liens secrets et opérants, cet « entre-deux », INTER, présente non l’image inversée mais le cœur même du seuil, non une deuxième face, frons, mais la distance intérieure nous séparant du sens, non quelque enrichissement, perçu dans la somme de ses acceptions, mais la dépossession qui fonde le concept et constitue le moment privilégié de la dialectique. Ce dernier mouvement est toutefois à entendre comme ce qui, littéralement, nous échappe des mains et gît à terre, tel un miroir brisé, et dont il s’agirait, après-coup, de remonter entre eux les éclats. Que cet article de bazar, ou de conte — selon —, se puisse également concevoir comme paradigme du seuil n’est pas la moindre de ses qualités, si l’on songe précisément au fait que son genius réside dans la zone d’adhérence du tain à la glace, emprisonné. Objet spéculatif par essence, enfin, le miroir, sous forme de psyché, renvoie de notre propre corps une image non décollée du monde, une image sans seuil, donc, lorsque la phénoménologie désignerait vraisemblablement ce qui fait seuil en lui, le séparant du monde autant que l’y reliant, et non seule sa surface, puisque à tout instant nous l’incorporons. Dès lors, penser l’aplatissement de ce lieu que l’on nomme « seuil » exige de ne rien négliger de ses possibilités d’étirement topologique, même si ne sont concernées là que les régions inexplorées du psychisme. Clore notre série d’items — d’épingles ou de post-it, plus qu’un discours véritablement articulé — implique un retour sur cette notion d’ « entre-deux ». Avec exactitude, μεταξύ désigne rien moins qu’un concept opérant dans le régime réglé de la Vérité, quelque chose de semblable à une croisée des chemins, ce seuil à partir duquel, au sein même de λάθος ou λανθάνω, l’émanation se peut produire. Si nous nous reportons à μετά, dont la signification de « consécution » est depuis longtemps fixée, nous ne manquerons pas de découvrir avec, encore, bon nombre de dérivés, le sens originel d’ « au milieu de ». Μετά est un tel intermédiaire, dont la fortune tient au long voyage de cette formule-seuil évoquée en introduction :

Μετά τά φυσικά.

*

Poème du seuil s’il en est (des seuils, à vrai dire), l’Odyssée ne nous raconte pas l’histoire d’un homme qui tente indéfiniment de rentrer chez lui, mais le récit mythique d’un être égaré dans cet espace intermédiaire. La proposition suivante ferait, sans nul doute, figure d’aporie, mais Odysseus n’est pas un corps, au sens où nous l’entendons habituellement. Alors, qu’est-il ? Nous pourrions hasarder la réponse suivante : une mémoire et, comme telle, profondément soumise à l’oubli. Selon les mots d’un très vieux monsieur, il est « celui qui oublie par où passe le chemin ». Une seconde réponse offrirait : un personnage dont l’existence est purement solipsiste ou, bien plutôt, le produit de ce solipsisme ordinairement désigné par « fiction ». Plus certainement, l’un et l’autre à la fois, c’est-à-dire, encore, l’impossible et le rêve.

Il ne nous appartient pas de dresser ici l’inventaire des seuils tels qu’ils pourraient se disposer au long de l’Odyssée, tâche infiniment fastidieuse, mais de nous intéresser à deux exemples qui, pour notre propos, présentent le plus vif intérêt. Le premier donne : « Elle était arrivée au seuil en bois de chêne que l’artisan jadis en maître avait poli et dressé au cordeau ; il en avait aussi ajusté les montants et les portes brillantes. » Cet extrait, si anodin qu’il paraisse, une typique description homérique dont l’aspect de τέχνη (τέκτων) possède la plus grande part, est, à ce point du récit, conçu comme un moment nodal — non sans implications psychologiques, puisque nous n’avons d’autre terme — et croise en lui diverses efflorescences, telle l’adresse, au chant deuxième, de Télémaque aux prétendants. Le seuil, tout physique, que s’apprête à franchir Pénélope introduit, de plus, le développement du chant final, dont le caractère apocryphe n’est pas sans conférer à l’Odyssée une sorte d’inachèvement. Que l’on puisse comparer cette construction du poème d’Homère à un complexe travail de tissage (τέκτων, TEXO), ce que nous n’avons fait que suggérer, n’est pas, non plus, sans rapport avec notre sujet : une intrication d’espaces divers qu’il traverse comme la flèche le fer des haches.

Le second, lui, concerne Odysseus aux Enfers, puisque, s’il est un seuil, c’est bien celui-là même. Si le lieu, en ce cas, n’est matérialisé que par le rite d’évocation, pareil, en cela, à la trajectoire de notre pièce, nous pourrons toujours nous demander si le séjour des morts est un réel espace. Question sans fond, certes, mais qu’il nous revient de poser. Le texte indique : « je prends le glaive à pointe qui me battait la cuisse et je creuse un carré d’une coudée ou presque ; puis, autour de la fosse, je fais à tous les morts trois libations, d’abord de lait miellé, ensuite de vin doux, et d’eau pure en troisième ; je répands sur le trou une blanche farine […]. Quand j’ai fait la prière et l’invocation au peuple des défunts, je saisis les victimes ; je leur tranche la gorge sur la fosse, où le sang coule en sombres vapeurs, et, du fond de l’Érèbe, je vois se rassembler les ombres des défunts qui dorment dans la mort ». Que le seuil infernal soit un lieu géométriquement défini, quoique de façon tout approximative, c’est ce qu’il ressort de la relation qu’en donne Odysseus : « un carré d’une coudée ou presque ». Mais qu’en est-il de cet au-delà du seuil ? Deux faits, si éloignés soient-ils, peuvent parfois s’éclairer mutuellement. À la fin de l’année 1587, devant l’Académie, le jeune Galileo Galilei prononce Deux Leçons sur la forme, le site et la grandeur de l’Enfer de Dante ; une « topographie géométrisée du gouffre », cette fois placée sous l’autorité d’Archimède.

Atteignant à cet endroit, il nous faut rejeter de ces pages toute conclusion — sinon signifier que le seuil n’est autre que « ce vers quoi l’on va » ou, encore, le mouvement de cet « aller ». En ce sens, celui d’Ithaque, peut-être, n’est rien moins que le voyage d’Odysseus.

Un punto solo m’è maggior letargo che venticinque secoli a la ’mpresa che fé Nettuno ammirar l’ombra d’Argo…

« Hypothèse du Seuil » a été écrit et publié à l’occasion de l’exposition collective — SEUIL (Bordeaux, Galerie des Étables, 17 mai au 28 juin 2014) réalisée par Pleonasm.