hypothèse du seuil

« Nul n’entre ici s’il n’est géomètre. »

Hypothèse du Seuil. Le Voyage d’Odysseus.

Puisque, en définitive, tout seuil est un « lieu », il nous reste à prendre en vue que celui-ci tient à cette particularité qu’il échappe, en quelque sorte, aux lois de la physique. Proposition étrange, certes, et qui commanderait de se livrer à quelque explication ésotérique, laquelle aurait sans nul doute le bénéfice de nous faire perdre notre but, si nous en avions un. Que l’esprit aime à déraisonner sur des notions aussi graves que cette vieille idée d’espace signe à quel point cette dernière s’origine mathématiquement — c’est dire qu’elle entretient un rapport plus qu’étroit au vaste domaine des idéalités. Un physicien exprimerait possiblement l’hypothèse qu’elle n’est, au fond, qu’un préalable, le sol à partir duquel peut s’édifier cette bizarre construction qui se nomme métaphysique. Ainsi, cette nouvelle formule ou, du moins, son abord étymologique se peut lui-même concevoir comme un seuil, ce lieu d’un irrémédiable écart entre le monde tangible et des territoires immatériels incommensurables.

Un ami m’a un jour expliqué que la philosophie, lorsqu’elle s’assignait la tâche d’une quelconque élucidation, se devait toujours de viser à côté. Non que celle-ci soit approximative mais que la richesse de son historicité, celle de ses concepts, en premier lieu, tient à ce léger débord. Ainsi, pour parler d’espace, notre physicien s’étendrait longuement sur les notions de temps ou de mouvement, là où le poète parlerait simplement de l’immensité noire battue par les rames des fins vaisseaux. Au fond, n’est-ce pas la même chose ? Envisager cette question, donc, c’est-à-dire mettre le champ de l’esprit en travail, porterait, dès lors, l’exigence de cet emboîtement continu des concepts, une trame prismatique ou réticulée s’étendant progressivement à l’infini. Il va sans dire qu’une telle exigence, laquelle ne se réalise toujours qu’en partie, confine très précisément à la psychose ou, du moins, revêt l’obsédante anxiété d’une pensée confrontée à l’inconnu. Les anciennes cartes marines possèdent un tel aspect, qui n’est pas sans évoquer, encore, dans leur géométrie complexe, les schématisations symboliques des lames du Tarot. Par ailleurs, comme pour l’esprit philosophique, le déplacement au sein d’un espace dénué de point fixe ne peut s’effectuer sans la visée décentrée que constitue, d’une certaine façon, le calcul d’une position définie par le cours régulier des astres, ce qui fut longtemps le cas.

Entendre ce qui différencie le terme « seuil » de son concept implique de dépasser le caractère nécessairement restrictif de toute définition pour porter notre regard sur des constellations si vieilles, elles aussi, que leurs lueurs nous sont depuis longtemps éteintes. Ce qui se nommerait l’Aufhebung du langage, cet excès de sens rivé au mot sans qu’il soit possible de dire lequel occulte l’autre. De l’invisibilité, ou de l’aveuglement qui est le rayonnement du concept, se peuvent du moins distinguer les franges. Continuant de tisser cette robe embroussaillée d’orties qui est le vêtement choisi de la critique, nous ne refuserons nulle direction, si ténue soit-elle, nul chemin, aussi paradoxal, car l’irréductible, ici, tient peut-être moins à un défaut du sens qu’à notre propre indigence. S’il fut donc quelque auteur pour écrire que « les mots d’origines étrangères sont de petites chambres funéraires linguistiques », ceux d’une langue morte sont à considérer comme de véritables tombes royales. Que cette conception soit résolument parascientifique, le fait est sans conteste, mais l’amoureux du discours partage ceci avec le profanateur de cadavres qu’il sait tout aussi bien déceler les traces infimes du sens dans la dissection des organes internes.

Dire que le seuil est un lieu, ce qui semble inscrit dans son code génétique, est la seule assertion non réfutable. Ainsi, l’italien soglia, l’anglais sill ou l’allemand Schwelle partagent-ils avec lui, selon toute apparence, la racine commune SOLEA — autant d’arbres à partir desquels se pourrait épanneler cette pièce de bois que l’on nomme parfois « sole ». Chacune de ces essences, pourtant, possède des déterminations propres et des développements sémantiques pareils, sinon à des greffons, du moins à des rejets, et que la taille même de la dialectique ne parviendrait à émonder intégralement. À soglia, entendu comme limine ou limitare, ne peut manquer de s’associer, par une proximité contaminante, soglio, fondé sur SOLIUM, et qui partage avec lui cette idée de « trône » ou de « royaume » (SOLIUM prenant encore, toutefois, le sens de « cuve », de « baignoire », de « sarcophage », de « cercueil », de « reliquaire » ou de « châsse »). Si de tels rapprochements n’ont pas plus de valeur, au premier chef, que des collages surréalistes, c’est peut-être qu’il nous faut apprendre le jeu de l’esprit par lequel nous arriverons à nous en saisir. L’adhérence serait-elle plus grande entre suolo, « terre », « sol », et suola, « semelle », dérivés tous deux de SOLUM ? Rien n’est moins sûr, quand bien même ils seraient soudés l’un à l’autre comme les deux faces d’un seul objet. L’étymologie rattachant SOLEA à SOLUM, comme possiblement à SOLIDUS, voilà que nous n’avons pas quitté un instant les régions du seuil.

Si le terme sill produit, quant à lui, l’effet d’une stase, autant pouvons-nous frayer un passage à partir de threshold, dont le spectre gravitationnel va du domaine de la physique nucléaire jusqu’à l’ennui (to have a low boredom threshold) — lorsque thresh désigne l’action de « battre le blé » et, par extension, des opérations successives comme « vanner », « cribler ». Threshing floor circonscrit précisément un lieu, celui de l’ « aire de battage », espace infiniment soumis au désordre réglé du mouvement. Qu’il y ait une relation complexe du grain de blé à la logique des déplacements, cela va sans dire, de même, d’ailleurs, qu’à l’arithmétique, ce qu’un conte perse ou peut-être indien exprime mieux que le crible d’Ératosthène. Déporter notre regard implique donc de ne pas seulement scruter le mot jusque dans ses marges mais de prêter attention aux empiétements possibles des termes immédiatement précédent et suivant. L’ordre du dictionnaire n’étant qu’une convention de hasards, cette méthode n’a de justification que la rigueur d’une critique qui n’excepte rien — pas même l’absurde. Cela n’étant pas moins inquiétant. Ainsi, trouvons-nous threnody et threw (throw), le « chant funèbre » (« thrène ») et quelque chose comme le « jet » (« lancer », « jeter », etc.). Aussi faut-il que le lecteur comprenne que les petits cailloux blancs semés ici ne signalent pas tant les traces que leur effacement, pas tant le sujet que sa limite, le bord étroit où le sens ne se peut contenir sans verser à tout moment d’un côté ou de l’autre.

Schwelle, enfin, dans la proximité d’Anfang (« commencement », « début », « origine ») ou de Grenze (« frontière », « confins », « limite »), est, sans équivoque possible, le plus propre à la spéculation. Que celui-ci nous mène, par des sentiers scabreux, en direction de schwellen (« enfler », « gonfler », « se dilater » ou « se tuméfier »), comme de Schwellkörper (« corps caverneux »), n’a pas le moindre effet que de nous révéler cette existence autonome de la langue dans ses relations biologiques secrètes. À l’image du vivant, le sens est soumis à la loi d’occupation maximale, si bien qu’il n’est pas une parcelle du mot qui n’en soit véritablement saturée. Prêter, cette fois, notre oreille à ce battement, cette pulsation dont le seuil d’audibilité paraît si faible, en réalité, qu’il faudrait entièrement réformer cet appareil interne que l’on nomme cerveau pour en saisir la somme des implications, c’est, encore, non juste considérer dans ses parties ce muscle élastique du langage mais entendre le balbutiement de concepts pareils à des vieillards pourvus de têtes d’enfants. L’allemand a ceci de particulier que, procédant de façon agrégative, à l’instar de cette autre grande langue de la philosophie, il permet d’effectuer la plupart des opérations dialectiques, sertissant ainsi dans un vocable les facettes miroitantes du sens. Si nous relevons, dans Schwelle, ce seuil, la coupure le scindant en Ursprung, d’une part, et, de l’autre, en Brett, respectivement et restrictivement traduits par « origine » et « planche », pour les réassembler aussitôt, nous ne manquons pas d’élaborer, avec cette nouvelle terminologie, un montage conceptuel non dénué d’intérêt. Ursprungbrett, le mot est radieux, certes, et ne désignerait presque rien si l’histoire de l’art ne s’en était précisément saisie dans les fresques d’Arezzo.

Ainsi que Collodi, nous pourrions écrire, à ce sujet :

« — Il était une fois…

UN ROI, direz-vous ?

Pas du tout, mes chers petits lecteurs. Il était une fois… UN MORCEAU DE BOIS ! »

Que l’ébénisterie relève de la mathématique ou, si l’on en croit certains auteurs, que le rabot lui-même soit l’un des instruments privilégiés de la géométrie, voilà qui ne doit pas nous étonner. L’équerre, le fil à plomb, comme le compas, n’appartiennent-ils pas, quant à eux, aux métiers de la pierre ? Débitant indifféremment notre seuil dans l’un ou l’autre matériau, nous n’aurons, au fond, qu’à nous inquiéter de la traversée qui sera la nôtre. Il est évident, toutefois, que le premier nous entraînera vers les territoires les plus reculés, les régions les plus archaïques, des confins où l’économie d’une poutre placée à la verticale signale la présence du dieu. L’étymologie n’est pas la recherche de souches mais de carrefours, et le nœud est en cela non la moindre de ses figures. Si nous prêtons attention à cette dimension physique du seuil, telle qu’exprimée par SOLUM, le mot fait signe vers « la partie la plus basse d’un objet », sa « base », son « fond » ou « fondement », celui-ci prenant également le sens de « plante des pieds », de « semelle », de « base de la terre » ou « surface », « aire », « sol », comme de « pays », de « contrée », jusqu’à désigner la mer elle-même, « le support des navires ». SOLIDUS resserre davantage ce caractère, signifiant « dense », « solide », « massif », « compact » ou « consistant », autant qu’ « entier », « complet », « réel », « ferme », « inébranlable ». Toutefois, une de ses acceptions nous intéresse ici particulièrement : AUREUS SOLIDUS, la « pièce d’or ». Les liens seraient des plus lâches si elle n’était, à proprement parler, l’unique accessoire du seuil. Ainsi, tout passage implique donc de posséder quelque menue monnaie dans le fond de sa poche, ce que Lautréamont et Le Dernier Nabab semblent avoir exprimé, puisqu’une pièce seule permet de nous faire pénétrer dans les domaines secrets de la fiction. Comme celle du grain de blé dans l’aire de battage, la trajectoire d’une pièce est tout aussi mathématisable mais la possibilité de son « seuil », c’est-à-dire sa tranche, est tellement infime qu’elle est ordinairement exclue du champ des probabilités. S’il faudrait que le régime de l’attraction terrestre s’inverse pour que cette même pièce ne retombe pas, quelques en soient les circonstances éternelles comme les déterminations arbitraires, c’est la courbe de son jet qui fraye dans l’air l’espace franchissable et non l’instant de son arrêt.

SOLEA, enfin, apparaît comme le rivage — non à atteindre mais précisément celui sur lequel nous nous tenons. Considéré dans la totalité de ses aspects, SOLEA découvre un lieu sans mesure ou, du moins, incirconscriptible, puisque qu’il signifie tout autant « sandale » que « garniture du sabot » (d’une bête de somme), « sabot » (des animaux), « pressoir » ou « entraves ». À cela, s’ajoute encore la désignation d’un poisson plat, « sole », comme d’une sorte de machine portant le nom de « plancher ». Attardés sur cette grève du sens, nous n’attendons rien moins que le lever d’un astre. De lui, n’espérons nulle lueur si nous n’avons, du moins, accoutumé nos yeux. Que le chemin que nous nous sommes assignés jusque-là mène à cette dispersion ne signe en rien le défaut de notre méthode, sinon le caractère sciemment incomplet de son exposé. Comprendre ce qui réside sous le concept de seuil exigerait de continuer d’errer longuement sur cette plage couverte du scintillement minuscule des grains de quartz et des bris de coquilles — monnaie de la mer sauvage…

Nous approchons, désormais, de cette étoile en vue de laquelle se devrait fixer notre navigation. Comme toute étoile, celle-ci restera, évidemment, hors de notre portée. Le même parcours nous inviterait à considérer avec attention LIMEN, ce terme dont l’antique signification se pourrait traduire par « seuil » et, progressivement, à travers ses racines (λέχριος, λέχεται, λοξός), atteindre enfin ce noyau dur qui, une fois encore, n’est pas l’origine mais ses confins, la frontière conservant une séparation étanche avec de vastes étendues protohistoriques. En elles, si le sens se diffracte en toutes directions, irradiant ainsi dans cette obscurité mythique, restent des royaumes où les arbres possèdent tout autant l’aptitude au langage, quand il ne s’agit pas de vertus proprement oraculaires. La voix du dieu, alors, nous invitant au voyage, prononcerait ce mot : βαίνω.

Ce que βαίνω désigne, en excès du dictionnaire, pour ces guerriers de l’Âge du Bronze, nous ne le saurons sans doute jamais mais nous pouvons pressentir qu’il résonnait peut-être d’un sens analogue à celui de LIMEN (du moins, tel que ce dernier devait apparaître aux légions postées aux marches de l’Empire). Que les latins aient honoré une divinité à l’épithète bifrons devrait toutefois nous éclairer, quelque porte que nous passions — qu’elle soit d’ivoire ou de corne — pour toucher enfin au cœur de notre propos, cette autre rive… Si nous revenons à nos Achéens aux longs cheveux, le seuil d’Ilion n’est, en réalité, pas tant une porte à franchir dans le tracé des remparts que la bataille au-devant des vaisseaux ou le ventre de bois d’un quelconque animal. Espace indécis, plus que mouvant, dont la dimension temporelle est loin d’être la moindre des caractéristiques. À l’évidence, envisager ainsi cette notion fait certainement l’effet d’infinis débats sur une tête d’épingle mais l’image n’est pas si mauvaise, en ce cas, puisque c’est vers elle que nous nous dirigions. L’hypothèse a été émise, en début de texte, que le seuil serait un lieu non régi par les lois de la physique. Il reste maintenant à nous expliquer. Parlant, ici, de temps si reculés, on nous pardonnera l’usage d’une définition énonçant que « l’espace est la somme des lieux occupés par des corps ». Le fait que ces mêmes corps soient mus ne change, soit dit en passant, rien à l’affaire. Ainsi, si tout ce qui reçoit un corps est indubitablement un lieu, il nous faut, à présent, concernant notre seuil, concevoir un lieu dans lequel nul corps ne peut tenir. Dès lors, nous devrons envisager deux types de lieux et autant de notions distinctes d’espace, comme de mathématique : l’une réglant le problème des corps et l’autre, si l’on nous permet ce mot, celui des âmes. Cette seconde sorte se pourrait d’ailleurs nommer métamathématique, si le terme n’était déjà utilisé.

On objectera très certainement que les conceptions physiques mises en œuvre sont quelque peu dépassées mais, par bien des aspects, et s’il se trouvait quelqu’un pour en donner des éclaircissements, le lecteur attentif s’apercevrait alors que nombres des points abordés ne sont pas sans relations à la théorie des cordes : tout seuil étant une faille pratiquée dans l’espace-temps ou, bien plutôt, son aplatissement. De fait, penser cette notion comme un lieu sans dimension implique moins de l’envisager comme pur non-lieu que de voir, en elle, cela seul qui accorde et disjoint ces deux sortes d’espaces et de mathématiques. Sous ce point de vue, encore, le seuil se pourrait comparer à la barre de fraction d’une équation dont la résolution permettrait de continuer à désigner sous ce même vocable, « mathématique » ou « espace », des ensembles apparemment sans relations. Délaissant ce pseudo-scientisme pour lequel, dans le meilleur des cas, nous ne faisions figure que d’apprenti sorcier, il nous reste à considérer que si dimension il y a, celle-ci serait à définir selon un axe purement psychologique, du moins si l’on est capable d’oublier tout ce qui s’est dit depuis saint Augustin sur le sujet, et d’accorder à ce terme une extension délicate au simple sens de « vie de l’esprit ». Faisons donc l’hypothèse que le seuil est un lieu psychophysique, analogue au genius loci, que son image soit indifféremment un bloc de bois ou une nymphe. Ceci posé, il paraît clair que ce caractère d’intermédiaire en soit la clef. Si ce long détour semble ne produire rien qu’une lapalissade, c’est peut-être, encore une fois, parce que nous n’avons pas suffisamment saisi que, dans le monde de la pensée, le visage familier d’un mot n’est qu’un leurre. Comprendre par quels liens secrets et opérants, cet « entre-deux », INTER, présente non l’image inversée mais le cœur même du seuil, non une deuxième face, frons, mais la distance intérieure nous séparant du sens, non quelque enrichissement, perçu dans la somme de ses acceptions, mais la dépossession qui fonde le concept et constitue le moment privilégié de la dialectique. Ce dernier mouvement est toutefois à entendre comme ce qui, littéralement, nous échappe des mains et gît à terre, tel un miroir brisé, et dont il s’agirait, après-coup, de remonter entre eux les éclats. Que cet article de bazar, ou de conte — selon —, se puisse également concevoir comme paradigme du seuil n’est pas la moindre de ses qualités, si l’on songe précisément au fait que son genius réside dans la zone d’adhérence du tain à la glace, emprisonné. Objet spéculatif par essence, enfin, le miroir, sous forme de psyché, renvoie de notre propre corps une image non décollée du monde, une image sans seuil, donc, lorsque la phénoménologie désignerait vraisemblablement ce qui fait seuil en lui, le séparant du monde autant que l’y reliant, et non seule sa surface, puisque à tout instant nous l’incorporons. Dès lors, penser l’aplatissement de ce lieu que l’on nomme « seuil » exige de ne rien négliger de ses possibilités d’étirement topologique, même si ne sont concernées là que les régions inexplorées du psychisme. Clore notre série d’items — d’épingles ou de post-it, plus qu’un discours véritablement articulé — implique un retour sur cette notion d’ « entre-deux ». Avec exactitude, μεταξύ désigne rien moins qu’un concept opérant dans le régime réglé de la Vérité, quelque chose de semblable à une croisée des chemins, ce seuil à partir duquel, au sein même de λάθος ou λανθάνω, l’émanation se peut produire. Si nous nous reportons à μετά, dont la signification de « consécution » est depuis longtemps fixée, nous ne manquerons pas de découvrir avec, encore, bon nombre de dérivés, le sens originel d’ « au milieu de ». Μετά est un tel intermédiaire, dont la fortune tient au long voyage de cette formule-seuil évoquée en introduction :

Μετά τά φυσικά.

*

Poème du seuil s’il en est (des seuils, à vrai dire), l’Odyssée ne nous raconte pas l’histoire d’un homme qui tente indéfiniment de rentrer chez lui, mais le récit mythique d’un être égaré dans cet espace intermédiaire. La proposition suivante ferait, sans nul doute, figure d’aporie, mais Odysseus n’est pas un corps, au sens où nous l’entendons habituellement. Alors, qu’est-il ? Nous pourrions hasarder la réponse suivante : une mémoire et, comme telle, profondément soumise à l’oubli. Selon les mots d’un très vieux monsieur, il est « celui qui oublie par où passe le chemin ». Une seconde réponse offrirait : un personnage dont l’existence est purement solipsiste ou, bien plutôt, le produit de ce solipsisme ordinairement désigné par « fiction ». Plus certainement, l’un et l’autre à la fois, c’est-à-dire, encore, l’impossible et le rêve.

Il ne nous appartient pas de dresser ici l’inventaire des seuils tels qu’ils pourraient se disposer au long de l’Odyssée, tâche infiniment fastidieuse, mais de nous intéresser à deux exemples qui, pour notre propos, présentent le plus vif intérêt. Le premier donne : « Elle était arrivée au seuil en bois de chêne que l’artisan jadis en maître avait poli et dressé au cordeau ; il en avait aussi ajusté les montants et les portes brillantes. » Cet extrait, si anodin qu’il paraisse, une typique description homérique dont l’aspect de τέχνη (τέκτων) possède la plus grande part, est, à ce point du récit, conçu comme un moment nodal — non sans implications psychologiques, puisque nous n’avons d’autre terme — et croise en lui diverses efflorescences, telle l’adresse, au chant deuxième, de Télémaque aux prétendants. Le seuil, tout physique, que s’apprête à franchir Pénélope introduit, de plus, le développement du chant final, dont le caractère apocryphe n’est pas sans conférer à l’Odyssée une sorte d’inachèvement. Que l’on puisse comparer cette construction du poème d’Homère à un complexe travail de tissage (τέκτων, TEXO), ce que nous n’avons fait que suggérer, n’est pas, non plus, sans rapport avec notre sujet : une intrication d’espaces divers qu’il traverse comme la flèche le fer des haches.

Le second, lui, concerne Odysseus aux Enfers, puisque, s’il est un seuil, c’est bien celui-là même. Si le lieu, en ce cas, n’est matérialisé que par le rite d’évocation, pareil, en cela, à la trajectoire de notre pièce, nous pourrons toujours nous demander si le séjour des morts est un réel espace. Question sans fond, certes, mais qu’il nous revient de poser. Le texte indique : « je prends le glaive à pointe qui me battait la cuisse et je creuse un carré d’une coudée ou presque ; puis, autour de la fosse, je fais à tous les morts trois libations, d’abord de lait miellé, ensuite de vin doux, et d’eau pure en troisième ; je répands sur le trou une blanche farine […]. Quand j’ai fait la prière et l’invocation au peuple des défunts, je saisis les victimes ; je leur tranche la gorge sur la fosse, où le sang coule en sombres vapeurs, et, du fond de l’Érèbe, je vois se rassembler les ombres des défunts qui dorment dans la mort ». Que le seuil infernal soit un lieu géométriquement défini, quoique de façon tout approximative, c’est ce qu’il ressort de la relation qu’en donne Odysseus : « un carré d’une coudée ou presque ». Mais qu’en est-il de cet au-delà du seuil ? Deux faits, si éloignés soient-ils, peuvent parfois s’éclairer mutuellement. À la fin de l’année 1587, devant l’Académie, le jeune Galileo Galilei prononce Deux Leçons sur la forme, le site et la grandeur de l’Enfer de Dante ; une « topographie géométrisée du gouffre », cette fois placée sous l’autorité d’Archimède.

Atteignant à cet endroit, il nous faut rejeter de ces pages toute conclusion — sinon signifier que le seuil n’est autre que « ce vers quoi l’on va » ou, encore, le mouvement de cet « aller ». En ce sens, celui d’Ithaque, peut-être, n’est rien moins que le voyage d’Odysseus.

Un punto solo m’è maggior letargo che venticinque secoli a la ’mpresa che fé Nettuno ammirar l’ombra d’Argo…

« Hypothèse du Seuil » a été écrit et publié à l’occasion de l’exposition collective — SEUIL (Bordeaux, Galerie des Étables, 17 mai au 28 juin 2014) réalisée par Pleonasm.

citations

Citations.

Au lieu d’être ces glorieux ancêtres (figures d’autorité), ou ces amis que l’on convie au festin de la pensée, elles deviennent ces trublions ou ces esprits malins qui débarquent à l’improviste et sont porteurs d’entropie. Elles font dérailler ou déraisonner le texte et sont comme le spectre d’Hamlet mais n’est-ce pas le rôle en effet de l’esprit des morts ?

Cette proposition a été imaginée en rêve — ou, du moins, la première phrase de celle-ci a été clairement formulée au cours d’un rêve (et notée à mon réveil 05 : 25 très exactement, le 10 mai 19).

Il s’agit d’une discussion roulant sur la poésie et sur des questions particulières de poétique. Je suis dans un appartement assez vaste et clair, mais aussi assez vieux. Vaste, au regard du nombre de pièces, non de leur taille. Ce n’est pas un appartement de type bourgeois. Je discute avec quelqu’un. Comme dans les rêves — plutôt : comme ordinairement dans les rêves, la personne m’est familière sans que je puisse l’identifier. Nous parlons poésie (peut-être de façon générale). Il y a là un livre, un recueil. Je le saisis et m’aperçois que mon nom est imprimé dessus (mes nom et prénom), avec un titre dont je ne me souviens pas. Je sais tout à fait qu’il ne s’agit pas de moi mais d’un homonyme, quoique ce hasard, cette coïncidence m’étonne beaucoup. Je l’ouvre. À l’intérieur, ce n’est ni bon ni mauvais. Un moi mis en vers, réclamant l’attention d’autres moi et censés s’y reconnaître. En tournant les pages, j’y découvre un objet (qui, dans la réalité ne pourrait tenir dans l’épaisseur du livre) : sorte de petit bijou (boucle d’oreille ?) ou de clef, peut-être les deux. C’est un dispositif, le poème se trouve au-dessous, et peut être en relation avec l’objet. Je trouve la solution très démonstrative. Immédiatement, je songe aux calligrammes d’Apollinaire, puis à Sterne. Enfin, il y a toutes sortes de bruits qui, se manifestant, me perturbent : bruits provenant du dehors ; aussi, peut-être, un robinet qui coule, une ampoule qui grésille, un téléphone qui bipe, etc. Je les entends tous très distinctement et ensemble. Mon interlocuteur, lui, d’une part, ne les entend pas mais, d’autre part, ne comprend pas ma gêne. Alors, j’ai une intuition et, par analogie, j’imagine que les citations doivent opérer de la même manière (parasiter le texte ?). La voix des morts fonctionne comme un chahut face à l’ordre patiemment réglé du texte, comme des élèves turbulents — et l’auteur doit se sentir pareil à ces professeurs qui maintiennent à grand peine le calme dans leur classe, ou se laissent absolument déborder. C’est ainsi que l’on fait des auteurs morts autre chose que des statues ou des plaques. J’essaie de m’expliquer là-dessus, mais celui avec qui je parle n’arrive pas à concevoir cette idée (son intérêt ni même son sens). Je lui répond donc : « Au lieu d’être ces glorieux ancêtres, ou ces amis que l’on convie au festin de la pensée, ils deviennent ces trublions ou ces esprits malins qui débarquent à l’improviste et sont porteurs d’entropie ».

Je me réveille et je note cette phrase.

CAHIER MÉDÉE – 2019

sonnet n°IV

L’air — et l’eau. Autour, le ciel démesuré, la montagne, là-bas — les pierres, cette crique calcaire. Le ciel — et la mer.

L’air — et l’eau, tout autour. Et le ciel presque vert — (viride). Comme, ce cavalier couleur chlore. Des nuages duvettent — ou, plutôt, édredonnent le ciel.

L’air — et l’eau. La coiffe d’écume des vagues : un cimier ; ce bossellement d’une armée de têtes de bronze.

L’air — et l’eau. Et, l’air — à nouveau. Cette partition de cigales.

J’embrasse l’air. J’embrasse l’eau. Mon visage. Mes yeux. Ma bouche.

L’air, la pierre calcaire. L’eau, — l’éternité.

ÉLÉMENTS – 2019