l’expédition du taygète ou la cryptie

[…]

Prenant l’air inspiré, je débutai alors mon récit : « Une houle infinie roulait la vaste pleine herbeuse au-dessus de laquelle les noirs nuages de l’orage s’amoncelaient. Deux cavaliers, seuls, traversaient cette mer et leurs chevaux, fréquemment, renâclaient et se cabraient comme devant quelque présence hostile ou quelque danger —

— Mais qui sont-ils ? me coupa aussitôt Loukios, s’inquiétant de savoir à qui il avait affaire.

— Je ne sais pas, lui répondis-je, des types —

— Quels types ?

Il n’en démordait pas.

— Je n’en sais pour l’instant rien ! répliquai-je pour couper court.

Devant son air, je compris que je ne pourrais pas m’en tirer à si bon compte et qu’il me faudrait fournir d’autres explications. En un sens, il me fit penser à toi, manifestant la même vive impatience.

— C’est une image, Loukié, dis-je. On entre dans le roman par une image. Le lecteur — potentiel, s’entend — comme l’auteur, ne sait pour l’instant rien. Deux cavaliers — l’orage — les hautes herbes ondoyant sous la bourrasque, voilà tout. En définitive, si je devais réfléchir, je dirais ceci : il n’est pas impossible qu’elle provienne de Giono. « Deux cavaliers de l’orage ». Tout un roman tient dans ces simples mots, nul besoin de l’écrire. Que s’est-il passé avant, que se passera-t-il après ? Nous n’en savons rien. Toutefois, et ainsi que le dit le vieil Horace, nous entrons in media res — c’est cela seul que nous devons savoir.

Je vis que cet éclaircissement n’était pas du goût de mon Loukios, je corrigeais donc :

— Disons que l’un se nomme Hermotime et que nous appellerons l’autre « le Platéen ».

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas pourquoi, fis-je, tu m’ennuies ! Doit-il y avoir une raison à tout ? J’ai dit ces noms au hasard, est-ce qu’il y a plus de sens à ce qu’on t’ait donné celui de Loukios, oui ?

Il y eut un silence — un peu long, puis il recommença :

— Mais quand est-ce que ça se passe ?

Les bras m’en tombèrent ! Je vis que ce démon de la précision ne le quitterait pas et qu’il me faudrait sans nul doute consulter mon catalogue des archontes. Je rectifiai donc :

« C’était au mois d’Élaphébolion, sous l’archontat d’Isarchos — la première année de la 89e olympiade, dans la vaste plaine de Messénie —

Au fond, nous étions enfin tombé d’accord. Quoique je pouvais dire, avec plus d’exactitude :

« C’était par un matin du mois d’Élaphébolion — qui, d’ailleurs, aurait pu lui-même être froid — donc, par un froid matin du mois d’Élaphébolion, sous l’archontat d’Isarchos — etc. etc.

Ou encore :

« C’était le 8 d’Élaphébolion, la première année de la 89e olympiade, dans la vaste plaine de Messénie. Isarchos était alors archonte à Athènes et Zeuxippos éphore de Sparte. Or, donc, c’était le 8 d’Élaphébolion ou même le 6 du mois de Gérastios, puisque telle était la concordance cette année-là entre le calendrier athénien et le calendrier spartiate et que nous nous trouvions en territoire désormais lacédémonien.

Ainsi, c’était le 8 d’Élaphébolion, la première année de la 89e olympiade — qui était, en outre, la huitième de la guerre que se menaient alors les deux coalitions — dans la vaste plaine de Messénie, laquelle est sise en bas de la région du Péloponnèse, à gauche —

Et pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté, j’ajoutai encore :

« Cela se passait donc le 17 mars 423 avant notre ère, quelque part du côté de l’actuel Plati ou même de Valyra — quoique, suivant les divers auteurs consultés, cette date puisse être non plus celle du 17 mais du 22 mars de la même année —

Fort de ces précisions, je vis que mon Loukios était pleinement satisfait, d’autant qu’il connaissait par cœur le territoire en question et les propriétaires de chaque culture — à l’olivier près.

Je repris à l’endroit où celui-ci venait de m’interrompre, c’est-à-dire au tout début :

« Au milieu de rien, sinon de cette immense étendue d’herbes mêlées de roseaux et les montagnes l’encadrant de part et d’autre — ils s’arrêtèrent. Les robes de leurs chevaux, au poitrail surtout, palpitaient et fumaient dans la fraîcheur matinale. Toujours nerveux, ils piaffaient, donnant de grands coups de tête dans le vide.

Les deux hommes, aussi, semblaient préoccupés — et tandis que le Platéen, d’un air sombre, scrutait la plaine alentour, Hermotime, tête basse, marmottait, enveloppé dans son grand manteau. C’était l’un de ces vêtements à la mode thrace, avec rabat de col, tel qu’il s’en portait alors en hiver à Athènes, surtout chez les jeunes gens de la classe équestre.

À bien y regarder, toutefois, ni l’un ni l’autre ne donnaient l’impression d’appartenir à cet ordre et paraissaient plutôt, selon le mot d’Aristophane, des « chevaliers du Soleil ». La zeira d’Hermotime ne portait aucun riche décor, pas même ces motifs crénelés que l’on observe à l’ordinaire, mais était plus noire que l’Érèbe ou les chlamydes des éphèbes athéniens. Quant à son compagnon, il était vêtu d’une éphaptide rustique en poils de chèvre, tout aussi noire, quoiqu’on y décelât, par places, quelques touffes blanches. Tous deux portaient en dessous une simple exomide et étaient chaussés de karbatinai. Enfin, et en plus des pétases qui leur battaient le dos en grands disques de cuir, serrés tout contre la cuisse mais faisant saillie sous les manteaux, se devinait, chez Hermotime, une dague, tandis que le Platéen —

— Ne peux-tu lui donner un nom, à la fin !

C’était Loukios qui s’emportait, considérant que « Platéen » était une détermination par trop vague pour donner corps à un personnage.

— Va pour Euphrynès ! répondis-je alors, comme il m’embêtait.

— Mais ce n’est pas un nom ! répliqua mon Albanais.

— Es-tu philologue maintenant, m’enquis-je, non ? Eh bien, laisse cela !

« … tandis qu’Euphrynès, lui, dissimulait un glaive, ajoutai-je pour achever la phrase que l’on m’avait coupé.

Mais le plus remarquable entre tout était, d’évidence, les montures de nos cavaliers : deux magnifiques chevaux thessaliens, l’un et l’autre bai-bruns, à la tête forte, au profil noble et droit. Le contraste d’avec nos héros, chevauchant à cru, sans même le molleton d’une housse, et conduisant d’une bride rudimentairement bricolée à partir d’une longe de cuir, achevait de rendre ces derniers semblables à ce qu’ils étaient en réalité : des brigands.

Depuis plus de six jours, ils étaient partis d’Athènes, cheminant par des voies écartées, évitant, autant que faire se pouvait, la plupart des cités-étapes. Ce fut Loukios, euh ! pardon… Euphrynès qui, découvrant ces bêtes alors qu’ils suivaient une route bordant le domaine d’un gentilhomme campagnard, tout près de Corinthe — fort bien administré, par ailleurs, — en tomba immédiatement fou et décida de les voler. Certes, il avait fallu pour cela assassiner quelques serviteurs mais, rassura-t-il Hermotime : n’étions-nous pas en territoire ennemi ? De fait, la qualification de vol ne s’appliquait nullement ici, car ces chevaux ne représentaient rien qu’une « prise de guerre ». Quant aux esclaves, le glaive ne leur avait-il évité la croix, mort assurément plus lente, pour la perte inestimable que ce propriétaire venait de subir ? Devant de tels arguments, et sachant qu’en ces questions il était impossible de raisonner son ami, Hermotime acquiesça donc à tout.

Du moment où ils traversèrent l’isthme, ils se firent passer pour des gens de Thèbes puisque tous deux parlaient l’éolien (quoique Hermotime fort mal), qui est le dialecte de la Béotie. Après avoir dérobé les chevaux, ils s’écartèrent plus encore des routes et, lorsqu’ils ne pouvaient faire autrement que de les emprunter, ils marchaient à pieds, tirant leur butin par la longe et répétant à l’envi qu’ils étaient les palefreniers d’un riche Thébain, convoyant pour leur maître ces deux étalons jusqu’à une certaine propriété que celui-ci possédait du côté de l’antique Phères. Mais ceux qu’ils croisaient les regardaient de travers et les marchands, surtout, s’en défiaient. On cachait les femmes.

Ils allèrent à flanc de colline, parmi les buissons épineux et les pierres, non dans la plaine sinueuse. De là-haut, ils surveillaient tout. Les chevaux étaient bons et leurs sabots ingénieusement durcis par des exercices réguliers — c’est ainsi qu’ils arrivèrent sans encombre jusqu’en Messénie.

Dans le bus, les passagers commençaient à s’approcher de nos places pour écouter l’histoire et Nonnos, de son siège, s’écriait sans arrêt :

« Qu’est-ce qu’il dit ? Mais qu’est-ce qu’il dit ? »

Et si Véli-Ghalas, à intervalles réguliers, ne l’en avait informé, celui-ci aurait conduit le reste du trajet la tête tournée vers l’arrière. Tous, d’ailleurs, et comme à l’accoutumée en Grèce, désiraient moins entendre que participer et chacun avait son mot dire : untel spéculait sur ce qui s’était produit avant, un autre sur ce qu’il désirât qu’il arrive, et si je les avait laissé faire ils auraient revêtu mes personnages des armures étincelantes des guerriers de l’Iliade ou, mieux encore, leur auraient enseigné le karaté !

« Taisez-vous tous à la fin ! m’écriai-je car, de cette manière, je ne pouvais improviser.

Où en étais-je ?

— La Messénie, dit Kira Astérô.

Oui, la Messénie, donc :

« Immobiles, et les traits creusés par les fatigues du voyage, les deux hommes attendaient tandis que, provenant de la mer qu’ils imaginaient derrière, un immense rideau, noir, tendu entre la terre et le ciel, s’avançait. Effrayés par ce spectacle, les chevaux ne pouvaient rester en place et allaient de travers pareils à des crabes ou reculaient, toujours à grands coups de tête. Alors qu’Euphrynès roulait élégamment comme un centaure sur l’échine de sa monture, montrant par là même le cavalier émérite qu’il était, la bride enroulée autour du poignet gauche et la main tenant ferme la base de la crinière, flattant de la droite l’encolure du cheval pour le rassurer, les jambes ballant avec science le long des flancs de la bête et, d’une simple pression des cuisses ou, à un autre moment, des mollets, la replaçant dans l’axe qu’il désirait sans qu’aucun de ses gestes ne sembla exécuté autrement que par le plus grand naturel, Hermotime, lui, paraissait un sac de froment, dont on ne comprenait pas pourquoi on l’avait juché sur un si bel animal.

Le Platéen continuait d’inspecter les alentours. C’était un pays de marécages et de rivières où l’on pouvait, à chaque endroit, creuser un puits et que l’humidité rendait plus froid que les régions de la côte — un pays méconnaissant, aussi, l’usage de la pierre et dont les quelques rares constructions étaient de terre crue.

Euphrynès cherchait des feux, afin de se fixer sur les habitations mais, hormis l’orage, on ne décelait rien.

Je décrivis alors le paysage avec plus de détails, notamment cette petite montagne qui se nomme ici « volcan », cône parfait, se trouvant à main droite de mes personnages. Loukios l’avait immédiatement reconnue et s’en félicitait. Je donnais, en outre, des précisions d’ordre physique sur Euphrynès et Hermotime, ajoutant qu’ils étaient respectivement âgés de trente-quatre et trente-cinq ans. Je vis que de pareils hommes ne laissaient pas indifférente Kira Astérô et Véli-Ghalas désirait les voir pourfendre tout le monde — ce qui fait que les petites vieilles autour de nous n’en finissaient pas de se signer.

« Qu’est-ce qu’il a dit ? Qu’est-ce qu’il a dit ? » interrogea Nonnos.

On lui répéta.

Hermotime, la tête toujours dans son manteau et comme un portant le deuil, continuait de ruminer sans fin la même et unique phrase que son compagnon, lui, n’entendait pas mais pouvait deviner sans peine et qui, en substance, disait :

« Pourquoi je ne sais pas tenir ma langue ! Malheur de moi, pourquoi je ne sais pas tenir ma langue ! »

Ou, du moins, quelque chose d’apparenté.

Les paumes appuyées sur le garrot, le Platéen se dressa au-dessus de lui-même, tendant l’oreille. Quelque chose l’intriguait, là-bas, qu’il n’aurait pu définir.

— Tais-toi, fit-il sèchement.

— Tu vois, qu’est-ce que je te disais ! rétorqua l’autre. J’aurais effectivement bien mieux fait de me taire…

Et il allait rajouter quelque chose lorsque Euphrynès, plus sèchement encore, gronda :

— Mais tais-toi donc ! Il y a quelque chose, là.

D’un mouvement du menton, il indiqua la direction.

Tout aussitôt, Hermotime porta la main au poignard et se tint aux aguets. Les deux hommes étaient maintenant complètement absorbés par le « quelque chose » dont Euphrynès parlait. Ce « là » était une grande houppe de roseaux, peut-être large de deux voire trois brasses et située à moins d’un stade d’eux, que le vent agitait en tous sens. Plus loin, c’est-à-dire à environ une dizaine de brasses encore d’elle, creusé dans la terre noire et disparaissant complètement sous l’enchevêtrement de hautes tiges et les sortes de plumets qui oscillaient tout en haut, le lit d’une rivière sinuait à travers la campagne pareil à un dragon ou quelque grand serpent. Mais c’était cette houppe, comme détachée et oubliée là, qui avait retenu l’attention d’Euphrynès. Non qu’il y eût quelque incongruité en cela ni même que le Platéen eût réellement vu quoi que ce soit mais, instinctivement, peut-être communiqué par les chevaux, peut-être, encore, par l’intervention d’une divinité, il ressentait le danger ou, du moins, la nécessité de rester sur ses gardes — et, précisément, à cet endroit-ci.

Les yeux grands écarquillés, son compagnon tournait la tête à droite et à gauche. D’une impulsion du bassin, Euphrynès donna le départ à sa monture. Celle-ci s’avança alors avec d’infinies précautions à travers les hautes herbes— elles montaient jusqu’au poitrail des chevaux. Par mimétisme plus que par la conduite de son cavalier, le second lui emboîta le pas.

Du ciel, s’apercevait le sillage des deux bêtes, d’herbes couchées, — imprimé à la plaine, et qui venait de loin, suivait la courbe de la rivière et le dos ondulant des roseaux, ce serpent, toujours, disparaissant parfois sous l’épaisse et haute ramée d’un noyer, arbre cher à Artémis, ou contournant encore le massif de quelque figuier sauvage, vaste comme un taillis. On voyait, ensuite, le piétinement statique des chevaux, leur piaffement impatient dessinant de grands disques irréguliers ainsi que dans les champs le faucheur abat l’herbe tout autour de lui. Puis, les sillages repartirent bientôt, — les cavaliers : Euphrynès d’abord, ouvrant la marche et, quatre pas derrière, Hermotime, qui fredonne une chanson.

« … quand les jeunes filles telles des pouliches bondissent sur les rives de l’Eurotas… »

— chantait-il, quoique sa voix trahisse pourtant de l’anxiété — et c’était effectivement bien pour se donner du courage qu’il feignait d’être enjoué. Comme à son habitude, le Platéen ne disait mot, mais la pression de sa mâchoire — seul accroc dans la trame impassible de ce visage, — indiquait à quel point celui-ci se tenait sur le qui-vive.

« … quand les jeunes filles bon-on-dissent.. »

Ils prirent par la gauche pour contourner cette houppe et Hermotime, toujours, regardait de tous côtés, main crispée sur sa dague.

Soudain, et d’une façon tout à fait inexplicable, celui-ci éternua et son cheval fit un écart. Au même moment, à un demi-stade devant eux, un homme se leva brusquement, qui était jusque-là caché dans l’herbe. C’était un archer. Cette apparition effraya plus encore le cheval d’Hermotime. Il s’emballa.

L’arc était bandé, l’homme ajusta et la flèche partit dans un feulement sec. Cavalier et monture s’affaissèrent.

Hermotime roula sur lui-même. C’était le cheval que l’on avait touché.

Aussitôt, un groupe d’hommes sortit de derrière la houppe, armé de javelots et d’épieux en bois de cornouillers. Euphrynès en compta six — sept avec l’archer, distant de dix à quinze brasses plus à gauche et en avant d’eux de près du tiers d’un stade.

Ils se déployèrent et avancèrent en courant vers nos deux cavaliers tandis que l’archer s’apprêtait à décocher une seconde flèche, à destination du Platéen cette fois.

Sans plus se préoccuper de son ami, celui-ci rejeta à terre son éphaptide puis, agrippant la crinière à la base et serrant fermement, piqua des deux et fondit sur l’archer.

« Ek ek ek ek ek !!! »

— criait-il, encourageant son cheval. Et aussi :

« Hiya hiya ! Deï deï deï deï !!! »

La bête bondissait comme si le Dieu lui-même l’avait conduite : la mécanique formidable de muscles, de nerfs, de corne et de tendons broyait l’espace entre Euphrynès et l’archer, pour bientôt le réduire à presque rien.

« Ek ek ek ek ek !!! »

Le cavalier, face couchée sur sa monture, balançait tout le poids de son corps de gauche et de droite, imprimant par réaction un mouvement contraire, et fouettant alternativement de la longe les flancs de l’animal, donnant à sa course zigzague l’apparence du guerrier qui, lors même qu’il va sus à l’ennemi, essaye toutefois contre lui des feintes.

L’archer continuait d’ajuster — hésitait.

La flèche partit et rata Euphrynès. Ce dernier avait déjà parcouru plus de la moitié de la distance.

L’archer en tira une autre du carquois, ajusta de nouveau, plus vite cette fois, mais la main était moins assurée et la flèche, encore, manqua son but. Euphrynès était déjà sur lui.

Alors, devant la puissance de cette masse de près de quinze talents lancée au grand galop, l’homme soudain prit peur et, jetant son arc, s’enfuit à toutes jambes.

Arrivant à sa hauteur, le Platéen, lestement, se servit de la longe comme d’un lacet, passa la boucle autour du cou de son adversaire et, penchant cette fois tout le corps en arrière, fit ainsi faire une volte à la bête laquelle, se cabrant et repartant aussitôt en sens inverse, brisa là net les vertèbres de l’homme qui s’effondra comme un sac ; puis, sautant à bas, Euphrynès détacha le lacet, s’empara du carquois et courut, tenant toujours son cheval par la bride, jusqu’à l’arc qu’il récupéra —

« Et Hermotime ?! »

C’était Kira Astérô, la voix blanche, et l’ensemble des passagers du bus qui m’interrogeaient.

Hermotime ? Ah, oui, pris par l’action, je l’avais oublié celui-là !

Hermotime, donc :

Hermotime avait roulé à terre. Étourdi par sa chute, il resta recroquevillé sur lui-même quelques instants puis, — se releva. Les six hommes, courant dans sa direction, allaient bientôt le rejoindre ou, du moins, atteindre la distance critique d’une portée de javelot.

Alors, à l’instar de son compagnon, celui-ci se débarrassa de son manteau et, implorant Apollon Boêdromios, attendit d’un pied ferme ses ennemis — dague en main. Était-ce là du courage ? Était-ce qu’il ne songeât même pas à ce qu’il aurait pu s’enfuir ou tenter de le faire ? Était-ce de l’inconscience ou de la témérité ? Nul n’aurait pu le dire mais, le fait est qu’il resta là.

Les six s’aperçurent alors que l’archer se trouvait en mauvaise posture et, soit que ces hommes fussent les plus désorganisés du monde, soit qu’ils comprissent qu’Euphrynès, seul, présentait un véritable danger, mais ils tournèrent les talons et se portèrent immédiatement à sa rencontre. Il n’y en eut qu’un qui, dans l’indécision, lança malgré tout son javelot contre Hermotime, trop court toutefois, et la pointe s’enfonça dans le sol à quelques brasses de notre ami —

Le temps de se retourner — l’archer était déjà mort.

Euphrynès, lui, avait ressauté en croupe et, tel l’Hercule des oiseaux de Stymphale ou même Ulysse distribuant la mort parmi les prétendants, le Platéen, galopant à bride abattue, banda son arc — et le coup partit.

Les javelots se tenaient prêts, mais le cavalier était trop loin. Le premier des acontistes tomba, une flèche fichée dans l’œil gauche. Au deuxième, l’unité du groupe se défit et les quatre restants se dispersèrent, chacun tentant vainement de sauver sa vie.

« Comme les petits du lièvre détalent et bondissent en tous sens lorsque, du toit du ciel, l’aigle majestueux fond sur eux, ainsi, c’était merveille de voir la mort faire irruption au milieu de ces hommes et prendre l’un après l’autre sans qu’aucun ne pût y échapper. »

Manœuvrant son cheval sans nul besoin de bride, grâce aux simples inflexions communiquées par le bas de son corps, voire les différences de répartition de son poids sur le dos de l’animal, de la même façon que si monture et cavalier avaient longuement répétés ces divers exercices, Euphrynès disposait de la plus grande vélocité et de toute liberté quant au maniement de son arc. Il y avait là quelque chose de véritablement divin — et c’était cela, sans doute, qui avait semé la panique et l’effroi parmi les combattants.

Enfin, il n’en resta plus qu’un.

L’homme hésitait encore à se séparer de son javelot — bien que le Platéen se fût approché à la bonne distance, mais le cavalier le dépassa en trombe, sans décocher. Alors, prenant toute l’extension nécessaire et visant le dos que son adversaire lui offrait, l’acontiste s’apprêtait à lancer quand Euphrynès, se retournant soudain et tirant à la mode des Parthes, lâcha un trait qui siffla et toucha l’autre au ventre, le traversant de part en part. Celui-ci, agrippant la flèche dont seul l’empennage lui dépassait des mains, tomba en avant et mourut.

On voyait les corps dispersés comme des pétales au milieu des herbes.

Interdit, Hermotime n’avait bougé d’un pouce, pas plus qu’il ne comprenait quoi que ce soit à ce qui venait de se passer et le javelot, toujours fiché devant lui, selon l’inclinaison de plus ou moins soixante-dix degrés, était désormais débarrassé de toute réalité menaçante : simple hampe de bois plantée dans le sol. Pour lui-même, il semblait avoir été frappé par la foudre, ou le jouet des dieux. À peine entendait-il, à présent, cette sorte de mugissement rauque, non plus hennissement, que faisait la bête blessée, gisant à terre, et qui tentait par tous les moyens de se relever sans toutefois y parvenir. C’était un bruit horrible.

Euphrynès sauta à bas de sa monture, l’entrava avec la longe, fixa l’arc court au carquois, les remisa dans le dos, puis rejoignit son compagnon.

— Tu n’as toujours rien appris de Délion ! lui dit-il.

Et, ôtant le poignard des mains d’Hermotime, s’avança vers le cheval. S’accroupissant devant lui, il serra dans ses bras, doucement, cette grosse tête à l’œil terrorisé et dont les naseaux exprimaient une écume rosâtre. L’animal ne râlait plus, mais on entendait son souffle court et cet ébrouement qu’il produisait par intermittence, le poitrail s’élevant et s’abaissant irrégulièrement dans un sifflement.

Le Platéen invoqua alors Poséidon Hippokourios et, lorsqu’il eut terminé sa prière, trancha d’un coup net la gorge du cheval dont le sang noir bouillonna sur l’herbe. En peu de temps, la tête retomba. L’une des pattes arrière eut un dernier soubresaut. C’était fini.

Euphrynès se releva et retira la flèche du flanc de la bête. Dans la culbute, celle-ci avait été brisée. Il la rejeta au loin. Du sang maculait l’exomide, lui conférant ainsi l’étrange allure d’un boucher. Il alla ramasser son manteau puis, arrachant la javeline de devant les pieds d’Hermotime, la lui tendit.

— Tiens, suis-moi, ordonna-t-il.

Ce ton, qui ne souffrait de réplique, acheva de sortir notre ami de sa torpeur.

— Comment as-tu fait ça ? demanda Hermotime stupéfait, qui désignait à présent le massacre.

— J’ai seulement observé les cavaliers scythes s’entraîner cet hiver, répondit l’autre — comme plaisantant.

C’était donc à cela qu’Euphrynès avait passé ses journées lorsqu’il disparaissait, comprenait-il enfin. Homme ô combien étonnant ! se dit-il. Mais Hermotime savait encore que le Platéen possédait ou, du moins, avait possédé des chevaux, là-bas, dans la fertile Béotie, bien qu’il n’eût découvert l’extraordinaire cavalier qu’était son ami que depuis le passage de Corinthe et le combattant à cheval, qu’à l’instant. Se pouvait-il, d’ailleurs, qu’il eût réellement passé l’hiver à s’exercer — avec des Scythes ? Il y avait bien deux cents de ces archers qui servaient alors dans la cavalerie athénienne, mais ces gens-là étaient des barbares et vivaient à l’écart. Par quel moyen s’était-il mélangé à eux ?

Les deux hommes marchèrent de corps en corps afin d’achever les blessés et récupérer les flèches, Euphrynès disant qu’ils ne pouvaient laisser de témoins derrière eux. Mais la plupart agonisaient déjà et le coup de lance qui les délivrait était presque une délicate attention. C’étaient des jeunes gens ayant à peine une vingtaine d’années et dont certains portaient la longue chevelure. Des spartiates. Deux semblaient des valets ou des compagnons de moindre rang, inférieurs de quelque groupe que ce soit : mothakès ou mothônès, peut-être.

Certainement, il n’y avait pas là de Messénien.

— C’est eux qui nous ont attaqué, dit Euphrynès voyant le trouble de son ami, nous, nous n’avons fait que nous défendre.

Hermotime ne dit rien. Il connaissait l’avis d’Euphrynès sur le sujet : Thébains, Spartiates, Corinthiens, celui-ci éprouvait pour eux une haine sans fond. À juste titre, sans doute, puisque ces gens-là avaient causé la ruine de sa cité et l’exécution de centaines de ses concitoyens. Aussi, haïssait-il tout autant Cléon pour le traitement qu’il avait réclamé à l’encontre de ceux de Mytilène. Mais était-ce l’amour pour son ami ou la haine de ces gens qui avait conduit le Platéen à l’accompagner dans sa mission ?

— Quelle mission ? demandèrent en chœur les passagers du bus.

— Quelle mission ? répéta Nonnos en écho.

— Nous le verrons bien assez tôt, répliquai-je. Pour l’instant, poursuivons — ce que je fis incontinent, laissant mon auditoire partagé.

Ils arrivèrent enfin au cadavre de l’archer qui gisait sur le sol dans une posture comique. De la pointe du pied, le Platéen toucha la tête de cet homme et dit :

— Cet imbécile a causé la mort de tous ses camarades…

La chose était possiblement vraie puisqu’en se dévoilant trop tôt celui-ci n’en avait que précipité l’attaque. Un peu plus tard, un peu plus près, ou s’il n’avait bêtement raté Euphrynès, peut-être que nos deux compagnons seraient déjà morts ou garrottés ensemble. Mais c’était surtout le cheval — que l’homme eût tiré sur cette bête ! voilà qui provoquait l’ire du Platéen. C’était un cheval magnifique !

Tous étaient tués, les sept.

— Celui-ci non plus n’est pas un Spartiate, affirma Euphrynès. D’ailleurs, dit-il désignant l’arc, ils jugent que ce n’est pas digne des « Égaux ». Il avait prononcé ce dernier mot avec une pointe de mépris, le même dont il avait fait preuve à l’égard du cadavre.

Le Platéen réfléchit, comme humant l’air, tournant la tête vers l’est, vers l’ouest.

— Est-ce que ce sont des cryptes ?

C’était Hermotime qui hasardait cette question car, pour sa première incursion en territoire lacédémonien, ce dernier ne désirait pas moins que de l’extraordinaire.

— Des cryptes ! fit Kira Astérô, le souffle coupé.

— Des cryptes ! rugit quant à lui Véli-Ghalas.

— Des cryptes ! se signèrent en gémissant les petites vieilles rabougries dans leurs robes noires.

— Qu’est-ce qu’il a dit ? Mais qu’est-ce qu’il a dit ?! gueulait Nonnos, à s’en faire péter les poumons.

— Des cryptes, dit Loukios en me regardant fixement, qu’est-ce que c’est ?

Je stoppai là net mon auditoire. Des cryptes — voilà un problème bien compliqué, fis-je pour commencer, — et l’immense plaisir que je prenais à discourir devant telle assemblée fit, bien évidemment, tout le reste :

« Les cryptes, entonnai-je, ou la cryptie, bien plutôt, est une institution lacédémonienne des plus controversées sur laquelle on a donné les interprétations les plus variées, fait courir les bruits les plus étranges, construit les paradoxes les plus grands ! Les cryptes, m’écriai-je, c’est la souche ou le cep autour duquel philologues et anthropologues de tous bords s’affrontent sans fin ! La cryptie, dis-je encore, levant le doigt au ciel et comme menaçant que l’Univers s’effondre, c’est la Pierre Philosophale des Hellénistes, leur quadrature du cercle — un Grand Œuvre interprétatif ! La cryptie, mes chers, et il ne faut pas s’y tromper, est, telle le Vieux de la Mer qu’affronte Ménélas, protéiforme et propre à assimiler les idéologies de toutes les époques, et c’est bien évidemment en cela que réside son plus grand danger !

Devant de telles précautions oratoires, mes compagnons restèrent bouche-bée.

Alors, je leur récitai la plupart des grandes théories ayant cours.

[…]

ER, chapitre 2, Le voyage en bus à destination de Tiranë – 2016 / 2018

attendant harassé

Attendant harassé sur la grève éternelle de l’Être

contemplant

le mouvement des vagues

ce flux et ce reflux

·

La mer

lamée d’écailles claires au ventre de poisson

à l’éternité

qui peut attendre

·

au ciel

à la pointe de la vague parvenant de si loin

et roulant

incessante

depuis l’aube

·

jusqu’au crépuscule

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aux étoiles

— nos sœurs

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à l’attente elle-même qui attend harassée

ÉLÉMENTS – 2019

et in arcadia ego

Et in Arcadia ego.

Les images ont la plus grande vitesse de réception — celle de la lumière, en définitive —, mais leur connaissance, leur saisie, est nécessairement réglée par un mouvement plus lent que celui de révolution des planètes. Regarder, voir, dans une image, veut toujours dire « déceler » : dénicher, dans leur fond, cette trame singulière d’être.

Une dernière fois cet Éden, cette Arcadie, nous fit signe au travers des Grandes Baigneuses — revêtant ainsi la forme d’un adieu empreint d’une irrémédiable tristesse. Un monde trouvait là son achèvement dans l’inachèvement même et, dans la conscience crépusculaire de celui-ci, celle, encore, d’avoir manqué sa tâche…

CAHIER DES PROBLÈMES – 2004 / 2010

hypothèse du seuil

« Nul n’entre ici s’il n’est géomètre. »

Hypothèse du Seuil. Le Voyage d’Odysseus.

Puisque, en définitive, tout seuil est un « lieu », il nous reste à prendre en vue que celui-ci tient à cette particularité qu’il échappe, en quelque sorte, aux lois de la physique. Proposition étrange, certes, et qui commanderait de se livrer à quelque explication ésotérique, laquelle aurait sans nul doute le bénéfice de nous faire perdre notre but, si nous en avions un. Que l’esprit aime à déraisonner sur des notions aussi graves que cette vieille idée d’espace signe à quel point cette dernière s’origine mathématiquement — c’est dire qu’elle entretient un rapport plus qu’étroit au vaste domaine des idéalités. Un physicien exprimerait possiblement l’hypothèse qu’elle n’est, au fond, qu’un préalable, le sol à partir duquel peut s’édifier cette bizarre construction qui se nomme métaphysique. Ainsi, cette nouvelle formule ou, du moins, son abord étymologique se peut lui-même concevoir comme un seuil, ce lieu d’un irrémédiable écart entre le monde tangible et des territoires immatériels incommensurables.

Un ami m’a un jour expliqué que la philosophie, lorsqu’elle s’assignait la tâche d’une quelconque élucidation, se devait toujours de viser à côté. Non que celle-ci soit approximative mais que la richesse de son historicité, celle de ses concepts, en premier lieu, tient à ce léger débord. Ainsi, pour parler d’espace, notre physicien s’étendrait longuement sur les notions de temps ou de mouvement, là où le poète parlerait simplement de l’immensité noire battue par les rames des fins vaisseaux. Au fond, n’est-ce pas la même chose ? Envisager cette question, donc, c’est-à-dire mettre le champ de l’esprit en travail, porterait, dès lors, l’exigence de cet emboîtement continu des concepts, une trame prismatique ou réticulée s’étendant progressivement à l’infini. Il va sans dire qu’une telle exigence, laquelle ne se réalise toujours qu’en partie, confine très précisément à la psychose ou, du moins, revêt l’obsédante anxiété d’une pensée confrontée à l’inconnu. Les anciennes cartes marines possèdent un tel aspect, qui n’est pas sans évoquer, encore, dans leur géométrie complexe, les schématisations symboliques des lames du Tarot. Par ailleurs, comme pour l’esprit philosophique, le déplacement au sein d’un espace dénué de point fixe ne peut s’effectuer sans la visée décentrée que constitue, d’une certaine façon, le calcul d’une position définie par le cours régulier des astres, ce qui fut longtemps le cas.

Entendre ce qui différencie le terme « seuil » de son concept implique de dépasser le caractère nécessairement restrictif de toute définition pour porter notre regard sur des constellations si vieilles, elles aussi, que leurs lueurs nous sont depuis longtemps éteintes. Ce qui se nommerait l’Aufhebung du langage, cet excès de sens rivé au mot sans qu’il soit possible de dire lequel occulte l’autre. De l’invisibilité, ou de l’aveuglement qui est le rayonnement du concept, se peuvent du moins distinguer les franges. Continuant de tisser cette robe embroussaillée d’orties qui est le vêtement choisi de la critique, nous ne refuserons nulle direction, si ténue soit-elle, nul chemin, aussi paradoxal, car l’irréductible, ici, tient peut-être moins à un défaut du sens qu’à notre propre indigence. S’il fut donc quelque auteur pour écrire que « les mots d’origines étrangères sont de petites chambres funéraires linguistiques », ceux d’une langue morte sont à considérer comme de véritables tombes royales. Que cette conception soit résolument parascientifique, le fait est sans conteste, mais l’amoureux du discours partage ceci avec le profanateur de cadavres qu’il sait tout aussi bien déceler les traces infimes du sens dans la dissection des organes internes.

Dire que le seuil est un lieu, ce qui semble inscrit dans son code génétique, est la seule assertion non réfutable. Ainsi, l’italien soglia, l’anglais sill ou l’allemand Schwelle partagent-ils avec lui, selon toute apparence, la racine commune SOLEA — autant d’arbres à partir desquels se pourrait épanneler cette pièce de bois que l’on nomme parfois « sole ». Chacune de ces essences, pourtant, possède des déterminations propres et des développements sémantiques pareils, sinon à des greffons, du moins à des rejets, et que la taille même de la dialectique ne parviendrait à émonder intégralement. À soglia, entendu comme limine ou limitare, ne peut manquer de s’associer, par une proximité contaminante, soglio, fondé sur SOLIUM, et qui partage avec lui cette idée de « trône » ou de « royaume » (SOLIUM prenant encore, toutefois, le sens de « cuve », de « baignoire », de « sarcophage », de « cercueil », de « reliquaire » ou de « châsse »). Si de tels rapprochements n’ont pas plus de valeur, au premier chef, que des collages surréalistes, c’est peut-être qu’il nous faut apprendre le jeu de l’esprit par lequel nous arriverons à nous en saisir. L’adhérence serait-elle plus grande entre suolo, « terre », « sol », et suola, « semelle », dérivés tous deux de SOLUM ? Rien n’est moins sûr, quand bien même ils seraient soudés l’un à l’autre comme les deux faces d’un seul objet. L’étymologie rattachant SOLEA à SOLUM, comme possiblement à SOLIDUS, voilà que nous n’avons pas quitté un instant les régions du seuil.

Si le terme sill produit, quant à lui, l’effet d’une stase, autant pouvons-nous frayer un passage à partir de threshold, dont le spectre gravitationnel va du domaine de la physique nucléaire jusqu’à l’ennui (to have a low boredom threshold) — lorsque thresh désigne l’action de « battre le blé » et, par extension, des opérations successives comme « vanner », « cribler ». Threshing floor circonscrit précisément un lieu, celui de l’ « aire de battage », espace infiniment soumis au désordre réglé du mouvement. Qu’il y ait une relation complexe du grain de blé à la logique des déplacements, cela va sans dire, de même, d’ailleurs, qu’à l’arithmétique, ce qu’un conte perse ou peut-être indien exprime mieux que le crible d’Ératosthène. Déporter notre regard implique donc de ne pas seulement scruter le mot jusque dans ses marges mais de prêter attention aux empiétements possibles des termes immédiatement précédent et suivant. L’ordre du dictionnaire n’étant qu’une convention de hasards, cette méthode n’a de justification que la rigueur d’une critique qui n’excepte rien — pas même l’absurde. Cela n’étant pas moins inquiétant. Ainsi, trouvons-nous threnody et threw (throw), le « chant funèbre » (« thrène ») et quelque chose comme le « jet » (« lancer », « jeter », etc.). Aussi faut-il que le lecteur comprenne que les petits cailloux blancs semés ici ne signalent pas tant les traces que leur effacement, pas tant le sujet que sa limite, le bord étroit où le sens ne se peut contenir sans verser à tout moment d’un côté ou de l’autre.

Schwelle, enfin, dans la proximité d’Anfang (« commencement », « début », « origine ») ou de Grenze (« frontière », « confins », « limite »), est, sans équivoque possible, le plus propre à la spéculation. Que celui-ci nous mène, par des sentiers scabreux, en direction de schwellen (« enfler », « gonfler », « se dilater » ou « se tuméfier »), comme de Schwellkörper (« corps caverneux »), n’a pas le moindre effet que de nous révéler cette existence autonome de la langue dans ses relations biologiques secrètes. À l’image du vivant, le sens est soumis à la loi d’occupation maximale, si bien qu’il n’est pas une parcelle du mot qui n’en soit véritablement saturée. Prêter, cette fois, notre oreille à ce battement, cette pulsation dont le seuil d’audibilité paraît si faible, en réalité, qu’il faudrait entièrement réformer cet appareil interne que l’on nomme cerveau pour en saisir la somme des implications, c’est, encore, non juste considérer dans ses parties ce muscle élastique du langage mais entendre le balbutiement de concepts pareils à des vieillards pourvus de têtes d’enfants. L’allemand a ceci de particulier que, procédant de façon agrégative, à l’instar de cette autre grande langue de la philosophie, il permet d’effectuer la plupart des opérations dialectiques, sertissant ainsi dans un vocable les facettes miroitantes du sens. Si nous relevons, dans Schwelle, ce seuil, la coupure le scindant en Ursprung, d’une part, et, de l’autre, en Brett, respectivement et restrictivement traduits par « origine » et « planche », pour les réassembler aussitôt, nous ne manquons pas d’élaborer, avec cette nouvelle terminologie, un montage conceptuel non dénué d’intérêt. Ursprungbrett, le mot est radieux, certes, et ne désignerait presque rien si l’histoire de l’art ne s’en était précisément saisie dans les fresques d’Arezzo.

Ainsi que Collodi, nous pourrions écrire, à ce sujet :

« — Il était une fois…

UN ROI, direz-vous ?

Pas du tout, mes chers petits lecteurs. Il était une fois… UN MORCEAU DE BOIS ! »

Que l’ébénisterie relève de la mathématique ou, si l’on en croit certains auteurs, que le rabot lui-même soit l’un des instruments privilégiés de la géométrie, voilà qui ne doit pas nous étonner. L’équerre, le fil à plomb, comme le compas, n’appartiennent-ils pas, quant à eux, aux métiers de la pierre ? Débitant indifféremment notre seuil dans l’un ou l’autre matériau, nous n’aurons, au fond, qu’à nous inquiéter de la traversée qui sera la nôtre. Il est évident, toutefois, que le premier nous entraînera vers les territoires les plus reculés, les régions les plus archaïques, des confins où l’économie d’une poutre placée à la verticale signale la présence du dieu. L’étymologie n’est pas la recherche de souches mais de carrefours, et le nœud est en cela non la moindre de ses figures. Si nous prêtons attention à cette dimension physique du seuil, telle qu’exprimée par SOLUM, le mot fait signe vers « la partie la plus basse d’un objet », sa « base », son « fond » ou « fondement », celui-ci prenant également le sens de « plante des pieds », de « semelle », de « base de la terre » ou « surface », « aire », « sol », comme de « pays », de « contrée », jusqu’à désigner la mer elle-même, « le support des navires ». SOLIDUS resserre davantage ce caractère, signifiant « dense », « solide », « massif », « compact » ou « consistant », autant qu’ « entier », « complet », « réel », « ferme », « inébranlable ». Toutefois, une de ses acceptions nous intéresse ici particulièrement : AUREUS SOLIDUS, la « pièce d’or ». Les liens seraient des plus lâches si elle n’était, à proprement parler, l’unique accessoire du seuil. Ainsi, tout passage implique donc de posséder quelque menue monnaie dans le fond de sa poche, ce que Lautréamont et Le Dernier Nabab semblent avoir exprimé, puisqu’une pièce seule permet de nous faire pénétrer dans les domaines secrets de la fiction. Comme celle du grain de blé dans l’aire de battage, la trajectoire d’une pièce est tout aussi mathématisable mais la possibilité de son « seuil », c’est-à-dire sa tranche, est tellement infime qu’elle est ordinairement exclue du champ des probabilités. S’il faudrait que le régime de l’attraction terrestre s’inverse pour que cette même pièce ne retombe pas, quelques en soient les circonstances éternelles comme les déterminations arbitraires, c’est la courbe de son jet qui fraye dans l’air l’espace franchissable et non l’instant de son arrêt.

SOLEA, enfin, apparaît comme le rivage — non à atteindre mais précisément celui sur lequel nous nous tenons. Considéré dans la totalité de ses aspects, SOLEA découvre un lieu sans mesure ou, du moins, incirconscriptible, puisque qu’il signifie tout autant « sandale » que « garniture du sabot » (d’une bête de somme), « sabot » (des animaux), « pressoir » ou « entraves ». À cela, s’ajoute encore la désignation d’un poisson plat, « sole », comme d’une sorte de machine portant le nom de « plancher ». Attardés sur cette grève du sens, nous n’attendons rien moins que le lever d’un astre. De lui, n’espérons nulle lueur si nous n’avons, du moins, accoutumé nos yeux. Que le chemin que nous nous sommes assignés jusque-là mène à cette dispersion ne signe en rien le défaut de notre méthode, sinon le caractère sciemment incomplet de son exposé. Comprendre ce qui réside sous le concept de seuil exigerait de continuer d’errer longuement sur cette plage couverte du scintillement minuscule des grains de quartz et des bris de coquilles — monnaie de la mer sauvage…

Nous approchons, désormais, de cette étoile en vue de laquelle se devrait fixer notre navigation. Comme toute étoile, celle-ci restera, évidemment, hors de notre portée. Le même parcours nous inviterait à considérer avec attention LIMEN, ce terme dont l’antique signification se pourrait traduire par « seuil » et, progressivement, à travers ses racines (λέχριος, λέχεται, λοξός), atteindre enfin ce noyau dur qui, une fois encore, n’est pas l’origine mais ses confins, la frontière conservant une séparation étanche avec de vastes étendues protohistoriques. En elles, si le sens se diffracte en toutes directions, irradiant ainsi dans cette obscurité mythique, restent des royaumes où les arbres possèdent tout autant l’aptitude au langage, quand il ne s’agit pas de vertus proprement oraculaires. La voix du dieu, alors, nous invitant au voyage, prononcerait ce mot : βαίνω.

Ce que βαίνω désigne, en excès du dictionnaire, pour ces guerriers de l’Âge du Bronze, nous ne le saurons sans doute jamais mais nous pouvons pressentir qu’il résonnait peut-être d’un sens analogue à celui de LIMEN (du moins, tel que ce dernier devait apparaître aux légions postées aux marches de l’Empire). Que les latins aient honoré une divinité à l’épithète bifrons devrait toutefois nous éclairer, quelque porte que nous passions — qu’elle soit d’ivoire ou de corne — pour toucher enfin au cœur de notre propos, cette autre rive… Si nous revenons à nos Achéens aux longs cheveux, le seuil d’Ilion n’est, en réalité, pas tant une porte à franchir dans le tracé des remparts que la bataille au-devant des vaisseaux ou le ventre de bois d’un quelconque animal. Espace indécis, plus que mouvant, dont la dimension temporelle est loin d’être la moindre des caractéristiques. À l’évidence, envisager ainsi cette notion fait certainement l’effet d’infinis débats sur une tête d’épingle mais l’image n’est pas si mauvaise, en ce cas, puisque c’est vers elle que nous nous dirigions. L’hypothèse a été émise, en début de texte, que le seuil serait un lieu non régi par les lois de la physique. Il reste maintenant à nous expliquer. Parlant, ici, de temps si reculés, on nous pardonnera l’usage d’une définition énonçant que « l’espace est la somme des lieux occupés par des corps ». Le fait que ces mêmes corps soient mus ne change, soit dit en passant, rien à l’affaire. Ainsi, si tout ce qui reçoit un corps est indubitablement un lieu, il nous faut, à présent, concernant notre seuil, concevoir un lieu dans lequel nul corps ne peut tenir. Dès lors, nous devrons envisager deux types de lieux et autant de notions distinctes d’espace, comme de mathématique : l’une réglant le problème des corps et l’autre, si l’on nous permet ce mot, celui des âmes. Cette seconde sorte se pourrait d’ailleurs nommer métamathématique, si le terme n’était déjà utilisé.

On objectera très certainement que les conceptions physiques mises en œuvre sont quelque peu dépassées mais, par bien des aspects, et s’il se trouvait quelqu’un pour en donner des éclaircissements, le lecteur attentif s’apercevrait alors que nombres des points abordés ne sont pas sans relations à la théorie des cordes : tout seuil étant une faille pratiquée dans l’espace-temps ou, bien plutôt, son aplatissement. De fait, penser cette notion comme un lieu sans dimension implique moins de l’envisager comme pur non-lieu que de voir, en elle, cela seul qui accorde et disjoint ces deux sortes d’espaces et de mathématiques. Sous ce point de vue, encore, le seuil se pourrait comparer à la barre de fraction d’une équation dont la résolution permettrait de continuer à désigner sous ce même vocable, « mathématique » ou « espace », des ensembles apparemment sans relations. Délaissant ce pseudo-scientisme pour lequel, dans le meilleur des cas, nous ne faisions figure que d’apprenti sorcier, il nous reste à considérer que si dimension il y a, celle-ci serait à définir selon un axe purement psychologique, du moins si l’on est capable d’oublier tout ce qui s’est dit depuis saint Augustin sur le sujet, et d’accorder à ce terme une extension délicate au simple sens de « vie de l’esprit ». Faisons donc l’hypothèse que le seuil est un lieu psychophysique, analogue au genius loci, que son image soit indifféremment un bloc de bois ou une nymphe. Ceci posé, il paraît clair que ce caractère d’intermédiaire en soit la clef. Si ce long détour semble ne produire rien qu’une lapalissade, c’est peut-être, encore une fois, parce que nous n’avons pas suffisamment saisi que, dans le monde de la pensée, le visage familier d’un mot n’est qu’un leurre. Comprendre par quels liens secrets et opérants, cet « entre-deux », INTER, présente non l’image inversée mais le cœur même du seuil, non une deuxième face, frons, mais la distance intérieure nous séparant du sens, non quelque enrichissement, perçu dans la somme de ses acceptions, mais la dépossession qui fonde le concept et constitue le moment privilégié de la dialectique. Ce dernier mouvement est toutefois à entendre comme ce qui, littéralement, nous échappe des mains et gît à terre, tel un miroir brisé, et dont il s’agirait, après-coup, de remonter entre eux les éclats. Que cet article de bazar, ou de conte — selon —, se puisse également concevoir comme paradigme du seuil n’est pas la moindre de ses qualités, si l’on songe précisément au fait que son genius réside dans la zone d’adhérence du tain à la glace, emprisonné. Objet spéculatif par essence, enfin, le miroir, sous forme de psyché, renvoie de notre propre corps une image non décollée du monde, une image sans seuil, donc, lorsque la phénoménologie désignerait vraisemblablement ce qui fait seuil en lui, le séparant du monde autant que l’y reliant, et non seule sa surface, puisque à tout instant nous l’incorporons. Dès lors, penser l’aplatissement de ce lieu que l’on nomme « seuil » exige de ne rien négliger de ses possibilités d’étirement topologique, même si ne sont concernées là que les régions inexplorées du psychisme. Clore notre série d’items — d’épingles ou de post-it, plus qu’un discours véritablement articulé — implique un retour sur cette notion d’ « entre-deux ». Avec exactitude, μεταξύ désigne rien moins qu’un concept opérant dans le régime réglé de la Vérité, quelque chose de semblable à une croisée des chemins, ce seuil à partir duquel, au sein même de λάθος ou λανθάνω, l’émanation se peut produire. Si nous nous reportons à μετά, dont la signification de « consécution » est depuis longtemps fixée, nous ne manquerons pas de découvrir avec, encore, bon nombre de dérivés, le sens originel d’ « au milieu de ». Μετά est un tel intermédiaire, dont la fortune tient au long voyage de cette formule-seuil évoquée en introduction :

Μετά τά φυσικά.

*

Poème du seuil s’il en est (des seuils, à vrai dire), l’Odyssée ne nous raconte pas l’histoire d’un homme qui tente indéfiniment de rentrer chez lui, mais le récit mythique d’un être égaré dans cet espace intermédiaire. La proposition suivante ferait, sans nul doute, figure d’aporie, mais Odysseus n’est pas un corps, au sens où nous l’entendons habituellement. Alors, qu’est-il ? Nous pourrions hasarder la réponse suivante : une mémoire et, comme telle, profondément soumise à l’oubli. Selon les mots d’un très vieux monsieur, il est « celui qui oublie par où passe le chemin ». Une seconde réponse offrirait : un personnage dont l’existence est purement solipsiste ou, bien plutôt, le produit de ce solipsisme ordinairement désigné par « fiction ». Plus certainement, l’un et l’autre à la fois, c’est-à-dire, encore, l’impossible et le rêve.

Il ne nous appartient pas de dresser ici l’inventaire des seuils tels qu’ils pourraient se disposer au long de l’Odyssée, tâche infiniment fastidieuse, mais de nous intéresser à deux exemples qui, pour notre propos, présentent le plus vif intérêt. Le premier donne : « Elle était arrivée au seuil en bois de chêne que l’artisan jadis en maître avait poli et dressé au cordeau ; il en avait aussi ajusté les montants et les portes brillantes. » Cet extrait, si anodin qu’il paraisse, une typique description homérique dont l’aspect de τέχνη (τέκτων) possède la plus grande part, est, à ce point du récit, conçu comme un moment nodal — non sans implications psychologiques, puisque nous n’avons d’autre terme — et croise en lui diverses efflorescences, telle l’adresse, au chant deuxième, de Télémaque aux prétendants. Le seuil, tout physique, que s’apprête à franchir Pénélope introduit, de plus, le développement du chant final, dont le caractère apocryphe n’est pas sans conférer à l’Odyssée une sorte d’inachèvement. Que l’on puisse comparer cette construction du poème d’Homère à un complexe travail de tissage (τέκτων, TEXO), ce que nous n’avons fait que suggérer, n’est pas, non plus, sans rapport avec notre sujet : une intrication d’espaces divers qu’il traverse comme la flèche le fer des haches.

Le second, lui, concerne Odysseus aux Enfers, puisque, s’il est un seuil, c’est bien celui-là même. Si le lieu, en ce cas, n’est matérialisé que par le rite d’évocation, pareil, en cela, à la trajectoire de notre pièce, nous pourrons toujours nous demander si le séjour des morts est un réel espace. Question sans fond, certes, mais qu’il nous revient de poser. Le texte indique : « je prends le glaive à pointe qui me battait la cuisse et je creuse un carré d’une coudée ou presque ; puis, autour de la fosse, je fais à tous les morts trois libations, d’abord de lait miellé, ensuite de vin doux, et d’eau pure en troisième ; je répands sur le trou une blanche farine […]. Quand j’ai fait la prière et l’invocation au peuple des défunts, je saisis les victimes ; je leur tranche la gorge sur la fosse, où le sang coule en sombres vapeurs, et, du fond de l’Érèbe, je vois se rassembler les ombres des défunts qui dorment dans la mort ». Que le seuil infernal soit un lieu géométriquement défini, quoique de façon tout approximative, c’est ce qu’il ressort de la relation qu’en donne Odysseus : « un carré d’une coudée ou presque ». Mais qu’en est-il de cet au-delà du seuil ? Deux faits, si éloignés soient-ils, peuvent parfois s’éclairer mutuellement. À la fin de l’année 1587, devant l’Académie, le jeune Galileo Galilei prononce Deux Leçons sur la forme, le site et la grandeur de l’Enfer de Dante ; une « topographie géométrisée du gouffre », cette fois placée sous l’autorité d’Archimède.

Atteignant à cet endroit, il nous faut rejeter de ces pages toute conclusion — sinon signifier que le seuil n’est autre que « ce vers quoi l’on va » ou, encore, le mouvement de cet « aller ». En ce sens, celui d’Ithaque, peut-être, n’est rien moins que le voyage d’Odysseus.

Un punto solo m’è maggior letargo che venticinque secoli a la ’mpresa che fé Nettuno ammirar l’ombra d’Argo…

« Hypothèse du Seuil » a été écrit et publié à l’occasion de l’exposition collective — SEUIL (Bordeaux, Galerie des Étables, 17 mai au 28 juin 2014) réalisée par Pleonasm.

citations

Citations.

Au lieu d’être ces glorieux ancêtres (figures d’autorité), ou ces amis que l’on convie au festin de la pensée, elles deviennent ces trublions ou ces esprits malins qui débarquent à l’improviste et sont porteurs d’entropie. Elles font dérailler ou déraisonner le texte et sont comme le spectre d’Hamlet mais n’est-ce pas le rôle en effet de l’esprit des morts ?

Cette proposition a été imaginée en rêve — ou, du moins, la première phrase de celle-ci a été clairement formulée au cours d’un rêve (et notée à mon réveil 05 : 25 très exactement, le 10 mai 19).

Il s’agit d’une discussion roulant sur la poésie et sur des questions particulières de poétique. Je suis dans un appartement assez vaste et clair, mais aussi assez vieux. Vaste, au regard du nombre de pièces, non de leur taille. Ce n’est pas un appartement de type bourgeois. Je discute avec quelqu’un. Comme dans les rêves — plutôt : comme ordinairement dans les rêves, la personne m’est familière sans que je puisse l’identifier. Nous parlons poésie (peut-être de façon générale). Il y a là un livre, un recueil. Je le saisis et m’aperçois que mon nom est imprimé dessus (mes nom et prénom), avec un titre dont je ne me souviens pas. Je sais tout à fait qu’il ne s’agit pas de moi mais d’un homonyme, quoique ce hasard, cette coïncidence m’étonne beaucoup. Je l’ouvre. À l’intérieur, ce n’est ni bon ni mauvais. Un moi mis en vers, réclamant l’attention d’autres moi et censés s’y reconnaître. En tournant les pages, j’y découvre un objet (qui, dans la réalité ne pourrait tenir dans l’épaisseur du livre) : sorte de petit bijou (boucle d’oreille ?) ou de clef, peut-être les deux. C’est un dispositif, le poème se trouve au-dessous, et peut être en relation avec l’objet. Je trouve la solution très démonstrative. Immédiatement, je songe aux calligrammes d’Apollinaire, puis à Sterne. Enfin, il y a toutes sortes de bruits qui, se manifestant, me perturbent : bruits provenant du dehors ; aussi, peut-être, un robinet qui coule, une ampoule qui grésille, un téléphone qui bipe, etc. Je les entends tous très distinctement et ensemble. Mon interlocuteur, lui, d’une part, ne les entend pas mais, d’autre part, ne comprend pas ma gêne. Alors, j’ai une intuition et, par analogie, j’imagine que les citations doivent opérer de la même manière (parasiter le texte ?). La voix des morts fonctionne comme un chahut face à l’ordre patiemment réglé du texte, comme des élèves turbulents — et l’auteur doit se sentir pareil à ces professeurs qui maintiennent à grand peine le calme dans leur classe, ou se laissent absolument déborder. C’est ainsi que l’on fait des auteurs morts autre chose que des statues ou des plaques. J’essaie de m’expliquer là-dessus, mais celui avec qui je parle n’arrive pas à concevoir cette idée (son intérêt ni même son sens). Je lui répond donc : « Au lieu d’être ces glorieux ancêtres, ou ces amis que l’on convie au festin de la pensée, ils deviennent ces trublions ou ces esprits malins qui débarquent à l’improviste et sont porteurs d’entropie ».

Je me réveille et je note cette phrase.

CAHIER MÉDÉE – 2019

sonnet n°IV

L’air — et l’eau. Autour, le ciel démesuré, la montagne, là-bas — les pierres, cette crique calcaire. Le ciel — et la mer.

L’air — et l’eau, tout autour. Et le ciel presque vert — (viride). Comme, ce cavalier couleur chlore. Des nuages duvettent — ou, plutôt, édredonnent le ciel.

L’air — et l’eau. La coiffe d’écume des vagues : un cimier ; ce bossellement d’une armée de têtes de bronze.

L’air — et l’eau. Et, l’air — à nouveau. Cette partition de cigales.

J’embrasse l’air. J’embrasse l’eau. Mon visage. Mes yeux. Ma bouche.

L’air, la pierre calcaire. L’eau, — l’éternité.

ÉLÉMENTS – 2019