la misère et l’aventure 2022

Il se nommait Archiloque. Il naquit à Paros, un bloc de marbre étincelant de la mer Égée. Il était le fils de Télésiclès, un aristocrate, et d’Énipo, qui était esclave. Il était bâtard ; à ce titre, il fut exclu de l’héritage. Il était pauvre. Il dut s’expatrier ; en amour, il ne fut pas plus heureux. Il aimait Néoboulé, la fille de Lycambe. Il se fiança ; les fiançailles furent rompues. Il en conçut toute sa vie une violente amertume. Il se répandit en injures et calomnies, telles <putain obèse> et <courtisane défraîchie>. Il fut qualifié d’ <Archiloque l’insulteur> par Pindare. Il arriva à Thasos, l’île boisée, poussé à l’exil par la misère ou les manœuvres politiques. Il n’aimait pas les figues, surtout celles de Paros qui sont tristes et peu goûteuses. Il accompagna les Thasiens dans leurs campagnes de Thrace, où il perdit d’ailleurs son bouclier. Il défendit de nombreuses fois sa nouvelle cité. Il était combatif. Il reprit la mer, invitant ses concitoyens à le suivre. Il voulait fonder une colonie plus équitable. Il se fit mercenaire. Il courut les mers et les pays. Il se battit contre des Eubéens qui n’usaient ni d’arcs ni de frondes mais préféraient l’épée et <sa besogne gémissante>. Il visita Sparte, comme la grande Grèce ; de la première, il fut ignominieusement chassé (bien que cela, rien ne l’atteste). Il mourut les armes à la main, sous les coups d’un Naxien qui s’appelait Corax, funeste présage !

AC / AS entretien

AC Adrien, bonjour. Rebonjour plutôt. Tu as écrit pour nous, à notre demande, la misère et l’aventure, qui est une biographie du poète Archiloque. Comment as-tu procédé ? Quel a été ton abord ? Connaissais-tu Archiloque ?

AS Ça fait beaucoup de questions pour un si petit cerveau ! Je n’ai retenu que la dernière. Donc, non je ne connaissais pas Archiloque. Je suis plus intéressé, au départ, par des auteurs comme Lucien ou Pétrone, Apulée, plus tardifs, irrévérencieux.

AC Ce n’est pas le cas d’Archiloque ? Je veux dire, l’irrévérence ?

AS Si, si, bien sûr. C’est justement pour ça que ça m’a beaucoup intéressé.

AC Alors, peux-tu nous parler de comment tu as fabriqué ce petit texte, et d’abord son titre ?

AS Le titre dit tout, la misère et l’aventure, c’est pour moi une donnée de la poésie, et de la nature humaine. Je pense à Villon, je pense à Rimbaud, à beaucoup d’autres. J’ai d’abord travaillé, enfin, les éléments dont je me suis servi proviennent de l’édition de Bonnard. Je crois même que mon titre vient de là, qu’il est quelque part dans son introduction (j’en profite pour le lui rendre !). Voilà un homme, Archiloque, en proie à la misère, au désamour, de sa fiancé, de sa famille, de sa patrie. Il est exclu de l’héritage, le fils d’une esclave. C’est un hors-caste, en quelque sorte. Et il laisse éclater sa colère, son ironie, son amertume. Il part, il s’exile, il voyage, il se jette dans la mêlée, il perd son bouclier, rien n’est grave. C’est un anarchiste, je crois. Il écrit une poésie très cynique (avant l’heure !), très acide et très belle. Il y mêle l’injure, la pornographie, un peu comme dans le Roman de Renart, très beau, là aussi.

AC Tu parles de Bonnard. Tu connais son parcours politique ?

AS Oui, extrêmement à gauche, un idéaliste en fait. Il aura d’ailleurs des soucis, je crois, avec l’université. C’est pour ça que je trouvai intéressant de travailler à partir de ce qu’il a écrit. Ce sont des insoumis. Jo (Joseph Ardiè) est comme ça. Ce qu’il écrit sur Valéry, à Sète, ce poème. Il est là depuis une semaine, il vit dans son fourgon, il pleut sans discontinuer. Il passe la nuit entre le musée et le cimetière marin (il y a un petit parking là). Et puis tous les matins, il voit cet autre fourgon arriver, chargé d’Africains (et c’est une entreprise de bâtiment ou de travaux publics portugaise, en fait). Sur le musée, on projette cette citation de Valéry <La beauté> ou <Rien de beau>, je ne me rappelle plus.

AC <Rien de beau ne peut se résumer>.

AS Oui, c’est ça. Et lui il saisit ça, il met les deux en relations. Valéry, la beauté, ces pauvres immigrés. Pourquoi <pauvres> d’ailleurs ? Jo m’a raconté que là-bas il allait dans les douches publiques pour faire sa toilette, et qu’il n’entendait que des voix, des accents immigrés, et, qu’au fond, ce qu’il entendait dans ces voix c’était un pays. Pas le pays d’origine, non, l’immigration comme un pays. Et que la mémoire de ce pays lui donnait une grande nostalgie. Il m’a dit que, plusieurs fois dans sa vie, il s’était retrouvé entouré seulement d’immigrés (parfois immigré lui-même, parfois non), et que dans ces instants, il savait qu’il se tenait dans le vrai, dans un lieu où l’on ne peut mentir, où l’on ne peut tricher, où l’on ne peut raconter des histoires. C’est aussi la seule personne que je connaisse qui soit intimement persuadée que la pauvreté est une vertu.

AC Un peu comme les Romains de la république ?

AS Oui, peut-être. Enfin, son poème m’a servi. C’est-à-dire que j’ai songé à Apollodore, à son résumé. Et que je l’avais à l’esprit en écrivant ma biographie.

AC Et cette distance, ce <il>, <il>, <il>, qui martèle ton texte ?

AS C’était un rappel de île, de Philippe. Île, il.

AC Tu travailles beaucoup comme ça, j’ai l’impression, avec des échos, des relations, un tissage… Ce que tu disais de Joseph est très intéressant. L’immigration, comme un pays. Et puis le rêver ce pays, le vivre, le vivre en rêve. Peut-être comme le domaine propre à la poésie, à sa poésie du moins. Quand j’ai écrit mon édito, j’ai commencé par <la nostalgie est un état>, et Joseph, qui était là, qui passait par là, a immédiatement répondu <l’Albanie en est un autre>. Alors, bien sûr, en commençant, j’avais bien songé à l’emploi d'<état> comme <pays>, à ce jeu, cette polysémie. Et n’importe qui aurait pu dire <la Belgique>, <l’Italie>, etc., mais il n’y a que Joseph pour dire <l’Albanie>. C’est pour ça que je l’ai gardé. Et aussi, parce qu’il y a une réversibilité, c’est-à-dire qu’en même temps, l’Albanie, pour lui, est un état mental. Je ne sais pas comment l’expliquer autrement. La nostalgie est un pays, un lieu, on peut l’habiter, et l’Albanie un état mental. Elle nous habite.

AS C’est comme le choix d’Archiloque, pour débuter la revue. A comme Archiloque, c’est présenté comme ça, en passant, très simplement : le poème d’untel, l’âne, l’abécédaire, etc. C’est aussi commencer par l’Antiquité (grecque, de surcroît), commencer par les Anciens, jusqu’au choix du nom, ce n’est pas n’importe lequel, Archiloque, qui débute lui-même par archè, ce qui est à l’origine, ce qui commence, etc., mais aussi, en remontant plus loin encore, ce qui marche le premier, ce qui est en tête…

AC C’est très intéressant ce que tu dis, au fond, sur l’origine, sur le fait de marcher le premier, bien que je ne pense pas que le comité de rédaction de BNE se soit posé tant de questions. En réalité, île nous a plu, et nous avons organisé la revue tout autour, comme un pari. C’est plutôt quelque chose de lancé en l’air, nous attendons que ça retombe. En fait, si nous avions pensé du point de vue de l’origine, nous aurions peut-être démarré par la Préhistoire, ce qui vient avant, nous aurions peut-être intitulé la revue <Ouk>, ça fait très préhistorique, très primitif.

AS Par rapport à la littérature, ça aurait peut-être été un peu compliqué comme origine, non ?

AC Tu crois ? Je ne sais pas. Cette relation de la littérature à l’écrit, c’est quelque chose de récent, en fait. Du moins, je le vois comme ça. Mais les sens, les significations peuvent venir après-coup, c’est vrai. Et je souscris donc complètement à ton analyse. (J’ai l’impression de me faire psychanalyser, en fait.)

AS <A> c’est très intéressant, c’est un mot aussi. En anglais, c’est l’article indéfini <un>. Zukofsky, (Z), en a fait le titre d’un recueil. La littérature débute là, et non pas dans une grotte !

AC Peut-on être antique, ou plutôt archaïque et primitif ?

AS Peut-être. C’est une autre question. Je ne sais pas.

AC On en reste là ?

AS Pour cette fois, oui.

polar (extrait) 2021

chapitre 8

Il est vingt heures, l’homme sort du 20 de la rue Caffarelli, il fait nuit depuis deux heures déjà. Des gens rentrent, rejoignent des amis, partent travailler. L’homme est vêtu seulement d’un blouson léger, il ne sent pas le froid, ou à peine. Dans sa poche, il y a le papier plié en quatre, des adresses, de grandes ratures, rien de neuf. Des voitures roulent, éclaboussent, clignotent, s’égrènent dans les rues à côté, les enseignes criaillent, les trottoirs sont des flaques, il a plu, il pleut par intermittence. C’est loin, très loin.

Des bus remontent sur Bayard, à la file.

À Belfort, une femme traverse la rue, mince, le visage hâlé, les cheveux rattachés en chignon à la va-vite, elle porte à la main une grande enveloppe blanche, franchit Jaurès d’un trait et continue sur Riquet en direction de Saint-Aubin.

Des pommes frites n’en finissent pas de tiédir dans une rôtissoire, on ferme, nettoie, un rideau métallique grince et craque. Des pensées sont là, éparses, elles se mêlent aux bruits, aux odeurs, aux corps, elles habitent les cœurs, les âmes, les têtes, s’y insinuent, et des gens vont s’aimer, s’indifférer, souffrir, se haïr, bien que tout ceci n’ait aucune espèce d’importance.

Un bout de papier oublié à l’extrémité de Stalingrad se désagrège dans l’eau sale.

L’homme est sur Jaurès, il descend, un chien vadrouille, noir, furète, flaire, pisse, tourne sur lui-même et repart. Il est la nuit, il est l’image même de cette nuit, avec ses oreilles dressées, cet aguet, son pelage mouillé et odorant. Il est comme l’Anubis des anciens Égyptiens, le maître de la nécropole. Il passe près de l’homme, fait un écart, s’arrête, reconnaît. L’homme s’approche, flatte le museau du chien, palpe.

Boulevards, silhouettes, phares, luisent un instant, disparaissent, il poursuit sa course. Cette nuit, toutes les nuits. Il se rappelle, c’est.

Un grand câble pend, le ciel par-dessus.

Restaurants illuminés, soir de semaine, brasseries et cafés. Dans son saladier, patientant, une douzaine d’œufs. Des verres, des plateaux, des serviettes. Dressant ou débarrassant, vite, vite.

Alignées, piles d’assiettes, la soucoupe où resplendissent deux citrons replets.

Nicole descend Saint-Michel, emboîte l’avenue de l’URSS, traverse Saint-Agne, continue sur Jules Julien.

Le fleuve est là, en dessous, avec les hauts murs de briques, les quais, vaste. Le fleuve est là, noir, comme un ruban de soie noire, il s’enroule ou se déroule, étrangle la ville, l’attache à lui. Le fleuve est là, absent à tout événement, bien qu’événement seul. Le fleuve est là, chargé d’ordures et de reflets, passementé, charriant ses eaux depuis les montagnes jusqu’à la mer, inlassable, et revenant à lui. Il s’étend, large, il s’étend, long, il rêve, s’évapore ou s’emplit, actionne la turbine d’une quelconque centrale, coule, lumineux, se propage, s’éteint.

Dans les bars à hôtesses, les filles se déshabillent, se maquillent, se préparent.

On vide un bac huileux, une main fourrage dans un placard, dérange tout. Une devanture éteinte, des hommes fument sans un mot.

Un convoi s’ébranle pesamment vers Bonnefoy. Blocs d’immeubles, feux, halos.

Un homme enlève ses lunettes, remet ses lunettes. Une benne descend en direction du Grand Rond, un fourgon de CRS, une voiture banalisée avec sirène et gyrophare contourne le Monument aux morts, revient, pénètre place Dupuy, disparaît vers le canal. Quelques enseignes clignotent, des flèches, une carotte.

À Jeanne d’Arc, bouquets rutilant sous les éclairages, la fontaine mécanique crépite. Des passants.

Malia fourre l’argent dans un porte-monnaie cousu de perles oblongues et diversement colorées, met le tout dans une commode, serre son corps large, plein, potelé, puissant, toute cette chair, à l’intérieur d’une robe courte qu’elle couvre d’un manteau, zippe ses longues bottes vinyles, jette un coup d’œil au miroir, ajuste sa perruque et sort. Glace ébréchée, tain tavelé de taches brunes, quelle heure est-il déjà ?

Canal, de part et d’autre. Des files de voitures, montent, descendent, stationnent.

Bouteilles, cartons et fûts entreposés dans une vaste cave, éclairage aux néons.

Rue Denfert-Rochereau, une prostituée interpelle en faisant claquer un chewing-gum dans sa bouche, des Maghrébins arrivent, la dévisagent, elle les fixe, caresse son ventre, crache par terre, marmonne, rit, rire aigu, obscène, provocant.

Nicole rêve, rêveuse, regarde rêveusement par la vitre hors du bus. Tout s’irréalise peu à peu, prend la consistance opaque et cotonneuse que la fatigue mêle à toute chose. Quelle est sa vie ?

L’homme pénètre dans un café, s’assied à une table, commande. Une serveuse très maquillée, avec des seins pochant sous le chemiser, inexpressive, apporte sa consommation. L’homme prononce quelques mots, la serveuse sourit. L’homme fouille son blouson, tire un billet, paye. Elle doit aller sur ses cinquante-cinq, cinquante-sept, plus vieille en tous cas que Simone. L’homme contemple cette poitrine comme une chose détachée et qui sague au-devant, balle, il plaisante toujours, la serveuse étouffe un petit rire, glousse. L’humidité virgule largement le sous-bock, il songe à Mina, cette image, cette nuit, ce corps. Le désir pèse sur lui et l’écrase, pèse sur lui et l’écrase, désir et désir, il n’en sortira pas.

À deux pas des Thermes, un petit immeuble noiraud dont le rez-de-chaussée est intégralement obturé de grandes tôles grises, dessus, et peint en capitales, DÉFENSE D’AFFICHER.

Derrière le Pont-Neuf, magma d’ombres. Cours Dillon, des tantes.

Rue Héliot, une prostituée décatie entrouvre son manteau, reins ceints d’une fine ceinture dorée, avec de larges bourrelets débordant par-dessus et seins flasques, très blanche. Les voitures ralentissent, lorgnent, s’arrêtent, repartent, elle ressemble à une aile de poulet frit à demi rongée.

Émeraudes et mouchetées de blanc sur le trottoir maculé de chiures. Sentant, sautant, dansant entre ses trois ombres mêlées. Boulevard de Strasbourg, un sac plastique débordant de canettes oscille quelques mètres devant, vert et frappé d’un logo.

Vers Saint-Pierre, la base indigo du ciel, le trône du ciel, le ciel. Tout est noir, dévoré par la nuit, tout est noir, dévoré par l’ennui.

Nicole songe, il faudrait que.

Lentement, le bus sort de son axe. Cela, il y a des chiffres, des nombres, des traits ou des segments, des points, on les relie, il y a là un réseau. La ville, les abords de la ville, cette structure, ce grand squelette, du vivant au milieu.

L’homme se souvient qu’un soir avec Rody, ils. La serveuse débarrasse, des voix au-dehors, des voix au-dedans, inaudibles.

L’averse reprend, plus forte, plus intense, plus serrée, elle oblique, s’intensifie encore, frappe tout le bas de la vitrine, rigole sans arrêt.

Matabiau, des ouvriers travaillent en bordure des voies, les dents d’une pelle fouillent, raclent, hersent, choc régulier d’un marteau heurtant un objet lourd, voix, ronflements de moteurs, de grands projecteurs éclairent à cet endroit. Diagonale des gouttes dans les faisceaux.

Des filles, des couples, des types seuls attardés sous la pluie. On court, on s’abrite.

Gyrophare, un taxi fait sa caisse. Friches, touffes d’ombre, noirceur.

Un train de voyageurs démarre, crevant le silence, il creuse sa tranchée nocturne. Deux sacs à gravats posés sur le trottoir, carton alvéolé et débris de plâtre, humant l’air, toujours.

Et c’est ça qu’on observe, dit-il, cette incohérence de la réalité malgré qu’elle soit toute d’un bloc, mais ce bloc est friable, infiniment, et c’est le privilège de la conscience que de pouvoir l’effriter, pourquoi, afin d’offrir cette cohérence qu’elle ne possède résolument pas, voici le premier leurre, et il poursuit, argumente, trace sur une feuille un petit schéma au stylo, et l’autre de reprendre, et l’histoire alors ? Ce n’est que cela, rien d’autre, il y a cette division entre l’histoire au sens hérodotéen, et celle élaborée par Thucydide, au fond, la même différence qu’entre un mur des Propylées et un tas de cailloux. Dans ce tas, tous les éléments servent ou, du moins, s’accordent, car l’un n’a pas plus d’importance que l’autre, tous sont là, dans le mur on a rejeté, taillé, organisé, orné, en vue d’une fin qui lui est parfaitement étrangère, tu comprends, oui, je crois, une forme illusoire, tandis que le tas, lui, est peut-être, sans doute, sa propre fin, on pense que le tas est destiné au mur, on le désire, on le souhaite, notre esprit est programmé pour ça, il ne peut penser autrement, je te l’ai dit, c’est un leurre, on enlève les assiettes, mais alors, alors je crois qu’il y a deux modèles pour écrire l’histoire, la stèle ou le cénotaphe, il allume une cigarette, aspire, rejette la fumée, des voitures klaxonnent, le cosmos, poursuit-il, au sens des anciens Grecs, c’est ce tas, ce n’est nullement le mur, si beau et ouvragé soit-il, d’ailleurs l’archéologie démontre que le destin du mur est bien ce tas, non le contraire, voilà ce qu’il faut comprendre, il y a ce fragment d’Héraclite aussi qu’on peut saisir par plusieurs biais et qui dit, « le plus bel ordre du monde est comme un tas d’ordures rassemblées au hasard », c’est en cela que je veux croire, oui, en cela, alors il faut apprendre à penser différemment, à déjouer ces leurres,

Des taxis, lumineux éteints, un fourgon passe, file, disparaît, nodosités des platanes, dalle de béton, quelques types.

L’homme sort du café, il pleut encore mais plus légèrement. Il arpente le trottoir, d’un côté, de l’autre, ne sachant où aller, il tourne un peu, s’arrête, hésite. Ces adresses maintenant, que faire ? Extrait le papier de sa poche, l’y réenfouit aussitôt. Et puis merde, descend le bas de Jaurès, traverse Carnot, rejoint Wilson, une toxicomane se tient à l’angle du boulevard et de la rue des Trois Journées, la main enveloppée d’un pansement et d’une attelle, la droite, elle la perdra bientôt, il y aura un moignon à la place, rien d’autre.

Sol jonché de papiers gras, mégots, écales d’œufs, bouts de verre, boudin en simili cuir bordeaux, incompréhensible, vestige. Ça sent l’urine, ça sent la merde à plein nez, dans un coin de grandes coulures nacrent le parterre, huile de moteur et sécrétions.

Arbres sans frondaison des boulevards, un feu clignote.

Matabiau, dans le Centre de tri les équipes de nuit ont pris leur service, les lettres, les casiers, les caissettes, les structures, les bacs, les chariots. On affranchit manuellement, on trie manuellement, on marche, on porte, on pousse. Il y a là des hommes, des femmes, des mains. Elles s’activent dans les bacs, elles s’activent sur les tables, elles empilent, défont, parcourent, joignent ou rejettent. On fume aussi beaucoup, au milieu des papiers. Tout embaume cette odeur de travail.

À Belfort, un fourgon de police fait lentement le tour de la place, oblique sur Caffarelli, revient sur Jaurès.

Nicole achève son repas, relève son assiette, la remise dans l’évier, ouvre le robinet, l’eau jaillit, coule, remplit l’assiette, noie les couverts, les manches surnagent, déborde, elle éteint l’eau, elle éteint la télé, elle éteint la lumière, demain elle attaque à six heures, elle va se coucher, elle ôte ses habits un à un, elle est nue, elle est seule.

C’est un chien, un chien-chien, un chien-chien qui chie, un joli chien-chien, crottes noires, trois, la truffe ensachée dans les poubelles, fourgonne, déchiquette, le chien-chien efflanqué.

De grands golfes d’or sale pendent aux réverbères, des vélos passent.

Odeurs iodées, nappes blanches, l’écailler brasse la glace pilée, brasse, brasse à l’aide d’une petite pelle, la sème sur l’étal, un commis s’affaire à côté, rinçant et empilant des bassines bleues, à l’intérieur deux clients discutent, et c’est non plus de réalité ou d’histoire dont il s’agit mais de la structure même de l’univers, coquilles d’huîtres, pinces et carapaces broyées, tourteaux, araignées, déchets, on emplit les sacs-poubelle.

Gloria fait entrer le client, ôte son manteau, le client dépose l’argent sur un petit meuble bas, Gloria n’a rien dit, celui-ci s’est immédiatement exécuté, c’est un habitué, un homme entre deux âges, il retire son blouson, délace ses chaussures, déboutonne son pantalon, l’enlève, son slip, il reste là, devant une sorte de banquette-lit, en chaussettes et tricot, le sexe pend, Gloria dit, attends, attends, je vais m’installer, elle s’assied sur le rebord de la banquette, retrousse sa minijupe, ouvre ses jambes, on voit sa touffe claire entre les cuisses maigres, l’amas du ventre par-dessus, elle dénoue et ôte sa ceinture dorée, l’homme s’approche, alors, t’es propre mon grand, fait-elle, le client répond seulement, oui, elle caresse les grelots, de l’autre main le saisit, le décalotte, elle parle, elle parle, elle lui dit, ça fait longtemps que t’étais pas venu, entremêle sa conversation de paroles exprès pour l’exciter, tout est mécanique, les gestes, les mots, le sexe s’érige doucement, dresse la tête, je vais te faire une sucette maintenant, dit-elle, la chambre est surchauffée.

Un Maghrébin dort, allongé sur un matelas sale dans un renfoncement en bout de Stalingrad.

Un type urine contre un arbre. Une fille aux lèvres peintes et extrêmement fardée traverse Belfort, en rejoint une autre, discute quelques minutes, repart.

Une motrice tirant des plate-formes à double pont quitte la gare et s’ébranle le long du canal.

Bof, je dis ça au pif, de quoi ? Hum, ah, c’est trop excessif, trop rapide, trouve autre chose, ça la fera fuir, je suis bien d’accord, c’est ce que je me disais, je t’appellerai, tu m’appelleras pas, alors commence par fermer ta gueule ! C’est pas la peine de nous attendre, non ? Si, elle m’a dit, je t’appelle, elle demande rien, elle est comme ça, c’est à cause d’elle, tu sais, je t’avais raconté au téléphone, quand t’as voulu appeler Cyril et que t’es tombé sur Nath, ça va mieux, Myriam, ça y est, non t’inquiète pas, je l’ai pris pour ça, tu le savais, je le sais, non mais tu veux que je te dise un truc, ah oui, vous vous y attendez comment ? Pourquoi vous avez pas téléphoné ? Non, je voulais être avec toi, je sais pas, je sais pas, il nous manque plus grand chose, des gens parlent, parlent, des mots sortent de leurs bouches, sonores, s’amassent, s’articulent, comme s’ils voulaient traduire des idées, des sensations, des sentiments, ils ne traduisent rien ou à peine, véhicules vides, et tout ce brassage, cette douleur, ce plaisir, ces émotions si individuelles, tout cela pourrait aisément se convertir en statistiques, et de ces statistiques pourraient se tirer des lois, se définir des principes, s’édicter des règles.

Encreur-enveloppe, encreur-enveloppe, encreur-enveloppe, encreur-enveloppe, le tampon vole, oblitère, tache, claque-claque-claque.

Toutoune remonte Bayard, suant et geignant, s’aidant de sa béquille, elle pousse ce corps éléphantesque devant elle, une jambe, l’autre, ce ventre, dandine, avance tant bien que mal.

Une chienne trottine, s’arrête, fléchit les pattes arrières, lâche un long jet, s’ébroue et repart, un chien la suit, noir, efflanqué, gambade, ficelle, tourne autour, lui renifle le derrière, sous la queue, là, frétille et frémit, son maître la siffle, elle file aussitôt, il se dresse, hume, tourne-tourne, passe devant des tôles sur lesquelles on peut lire, noir sur métal, DÉFENSE D’AFFICHER, continue, s’évanouit, disparaît.

Les tours, engluées dans le pétrole de la nuit. Des vigiles traînent.

Nicole entend les vibrations de la plomberie dans la cloison, elle ne trouve pas le sommeil, rassemble toutes ses forces dans cette direction, dormir.

L’homme tourne encore un peu, il ne sait que faire, hésite toujours, il ne veut pas revenir dans cette chambre, il ne veut pas revenir seul, il lui faut réfléchir, il emprunte la rue des Trois Journées, atterrit devant la vitrine du Zig-Zag, cinéma érotique, l’enseigne rose et bleue en lignes néons et lettres grésille alternativement, Zig- , -Zag, Zig- , -Zag, on y projette Belles à confesse, l’homme franchit les portes au vitrage aveugle, pénètre à l’intérieur, paye et gagne l’étage. Dedans c’est triste et sale comme d’évidence l’est un porno, il y a là des types seuls, des pédés, un travesti. La projection a démarré, certains se manualisent déjà, l’homme s’assied à l’écart, la salle baigne dans l’obscurité, une salle petite, étroite, avec son cône de poussières, cyclopéen.

[…]

à suivre