appauvrissement

La réalité augmentée telle qu’elle devrait se concevoir : l’imaginaire, la culture, l’esprit (c’est-à-dire le monde plus l’imaginaire, le monde plus la culture, etc.) — et comprendre à quel point toute béquille technologique n’est qu’un appauvrissement, un amoindrissement de l’homme en quelque sorte, et non un enrichissement. La perte d’une partie de son identité et de son sens.

Cette horrible et stupide ʻsociété du boutonʼ — laquelle ne réclame d’ailleurs même plus un doigt pour appuyer dessus.

Et la virtualité qui est une prérogative de l’esprit, réduite à l’image seule d’un pseudo-monde.

Répétition, idiotie.

CAHIER DES PROBLÈMES II – 2021

les agents secrets

« Ce grand coup porté, il compta les
morts ; il n’y en avait pas moins de sept […] »
Les Frères Grimm, Le valeureux petit tailleur.

Par un froid matin de février, un jeune homme traversait le centre de G. ou de H. ou de E. en direction de ***. Il s’avançait d’un pas pressé et portait à la main un attaché-case en cuir brun, ou quelque chose de la sorte, dont le mouvement régulier battait sa cuisse. Son visage, aux traits cassants, était chaussé de fines lunettes à monture d’acier — munies de verres neutres. Depuis quelques heures déjà, les bombardements s’étaient tus. Autour, la ville semblait déserte. Les rues débordaient de gravats. Un peu partout, des pans de murs tenaient seuls, avec leurs fenêtres béant sur le ciel pâle. La lumière laiteuse du petit jour baignait l’avenue. Une brise légère s’était levée, transportant avec elle une forte odeur de bombes et de chair brûlée.

De temps à autre, dans le ciel, des avions de combat passaient haut, trouaient de leur vacarme assourdissant le silence, disparaissaient.

Il obliqua, quitta l’avenue et s’enfonça dans les décombres d’un quartier complètement détruit. L’attaché-case contenait du matériel d’enregistrement et divers documents reliés qui constituaient un épais dossier. Dans la poche intérieure de sa veste, une carte de presse dont l’agrafe métallique pointait sous le tissu. Des papiers, un passeport, un portable et un petit carnet garnissaient ses autres poches. Il ne sentait pas le gel qui transperçait ses membres. L’esprit tendu vers un seul but, il continuait d’avancer. À tout moment, un tireur embusqué pouvait le prendre pour cible. Qui tenait la ville ? Nul ne le savait. Elle avait été prise, et perdue, et reprise tant de fois ! Les derniers renseignements indiquaient que des partisans occupaient la ligne de crêtes et les montagnes alentours, dont les mortiers, chaque nuit, pilonnaient les lambeaux de murs, les toits crevés des immeubles, les places et les rues. Les rares bâtiments encore debout étaient prêts à s’effondrer et criblés d’éclats. Elle avait été évacuée quelques semaines auparavant.

Lorsqu’il était dans le ciel, survolant la région, il avait vu ces longues colonnes de civils qui remontaient les routes en lacets, fuyaient, désespérément. Forêts. Lacs. Montagnes. Tout était minuscule. Convois pareils à des fourmis. Le conflit rapetissait tout, rapportait les hommes à des insectes et leurs réactions à celles d’instincts primordiaux, à quelque chose qui venait de très loin — par-delà l’Histoire et les millénaires de culture — et qu’ils retrouvaient là, intact. Quant à lui, cela faisait plusieurs jours qu’il était en silence radio. Entièrement seul.

Seul. Cela voulait dire qu’il ne devait plus compter que sur ses propres ressources et les gestes techniques qu’on lui avait inculqués. Il était une machine à réagir — et réagir signifiait, dès lors, sa survie. Vivre. Qui pouvait comprendre cela ? Cet instant où les gestes les plus simples prenaient leur pleine signification. Vivre voulait alors dire : continuer à se mouvoir, — à penser, — à respirer, — à agir. Tout ceci dans un monde parfaitement hostile, dans un monde dont la perfection même se manifestait dans cette pleine hostilité qui s’exerçait à son endroit. Tout concourait à vouloir le détruire.

Lui, voulait survivre.

*

Son pas, peu à peu, ralentit. Il progressait maintenant avec plus de difficultés. Parfois, rue et immeubles se chevauchaient. De grands écroulements frayaient des couloirs et des portes au milieu des ruines — là où des personnes auparavant vivaient. Ailleurs, l’asphalte disparaissait complètement sous les éboulis et le niveau de la rue s’élevait alors jusqu’à deux ou trois mètres. Tout était sens dessus dessous. Telle était la guerre, où le monde entier paraissait seulement se précipiter vers son indétermination. D’énormes plaques de béton émergeaient çà et là, avec leurs gueules hérissées et hurlantes. Tenant l’attaché-case serré tout contre sa poitrine, il gravissait à présent ces monticules, hésitant, aux aguets, se coulant dans d’étroites crevasses, traversant des murs, sa main libre agrippant fortement les anfractuosités, les ferrailles tordues, le hissant. Ainsi, continuait-il de progresser dans ce dédale, mais à la façon de ces animaux qui réalisent parfois des chemins infiniment complexes afin de rejoindre leur terrier. Enfin, il s’arrêta, mais ce n’était que pour prendre une longue inspiration puis, concentrant tous ses efforts sur la tension de son poignet — accroché à ce qui semblait être, au-dessus de lui, le rebord d’un étage —, il se détendit brusquement et son corps décrivit une courbe élastique à laquelle le mouvement pendulaire de l’attaché-case s’ajouta comme un démultiplicateur, le haussant jusqu’en haut.

C’était un édifice dont le rez-de-chaussée se trouvait intégralement enterré et, redescendant cette fois par les escaliers, c’est ce niveau-là qu’il rejoint. Quatre murs le protégeaient. Il était sauf.

Parvenu à ce point, tout devait aller très vite. Des semaines durant, il avait étudié dans le détail le plan de la ville et du bâtiment, jusqu’à les intégrer. Aussi, était-il lui-même sa propre carte. Mais, la ville détruite, il avait fallu tous les ressorts d’un esprit habitué à se modeler en permanence sur les événements pour réactualiser son parcours.

LES AGENTS SECRETS – 2004

hypérion

[10 03 21]

Lu Hypérion ces derniers jours dans la très belle traduction de Jaccottet.

Koroni — le nom se retrouve sous la plume d’Hölderlin comme une abstraction. Et Mystra. J’y ai connu chaque pierre, chaque touffe d’herbe, chaque nuage. Cette heure où l’air même devient odorant — l’odeur de la chaleur.

Vénitiens et Francs.

Ce caractère composite et factice, qui en fait une œuvre scintillante — comparable en cela à Paul et Virginie, ou Aucassin

Cette naïveté splendide du cœur. Elle-même factice, mais qui pourtant nous touche l’âme, et fait naître en nous un désir identique de simplicité et de beauté.

Cette naïveté et cette fraîcheur sont celles des grands mythes à leur orée (ce que l’on pourrait nommer leur « orée », je veux dire : leur fixation dans la langue écrite) — laquelle nous semble toujours une aurore, quand bien même s’agirait-il de vagues atteignant au rivage après avoir franchi des océans.

CAHIER DES PROBLÈMES II – 2021

limite au paysage

« Temple altar light »
Louis Zukofsky

α

sourde parole sourde mémoire sourde
lieux sourds côte barbelés
chanson drame mer tôles
vivante désemparée fouillée foulée en foule
gencives segment poreux fer fer ligne ligneux lignite effondrement bleu
bleu
bleu dense bleu ogival bleu ciel bleu
soleil ciel soleil
puissant silencieux ondulations rives
opaque permanent
soleil soleil permanent
sourde
sourde sourde sourdre
essorement
neige soleils soleils jeux
blanc disque blanc espacement arbres disque disque espacement arbres
soleil cris soleil soleil cris
aire
aire silencieuse
disque
soleil bruyant masques
masques masques figures masquées cris
cire
appels cris

β

ère
ère ère
tunnel matière tige os œuf
variables
pyramide tronc seiche
ère
frontière
esprit reins brume temps âcre esprit esprit fine marée tesson jour
ère ère lumière
feston braise
vaste vaste tumulte clameur ciel
ciel
coraux froide forêts enseveli
vert vert
pierre nuit chapeau pâleur grave
grève bande bande grève
arbre
haut cime son vaste
vaste vaste clameur intense ciel broie
ciel
nuage coquilles nuage esprit brume craie temps

γ

minerai
palmier palmier coquillage salpêtre
langue marée jour nuit effondrée creux
écume écume écume
écume blanc faible
tumulte éclat os galet os
pierre fumier figue don arbre
frêle jour filaments frêle
cercle
copeaux tégument ongles
lampe
pluie silence jour cris

δ

ciel ciel parole arbres
lourde mémoire lourde
arbres ciel sourd soleil chair
noir noir arbres marbre
parole fruits terre œil marbre
arbres arbres ronces arbres
rayonnant
abstrait
inapparents

ε

lame lame
huître fond bleu
or
vie
rêves
terre ciel trêve
terre terre mica myrte don lèpre
ployant progressif décidé seule
pleuve pleuve feux feux foyer feux
arbre arbre mythe
arbre
nerf nervures nervuré éléments nerfs liquide ligaments froid
dents pluie ère dents dents pluie frêle lèvres fraîche
pelage coton mastiquant creux
flèches flèches pelage air flèches
âpre sèche rêche
nerfs
élastique puissant corde corps cornes
médian fleuve fleuve fleuve
ouest corbeaux ouest ouest corbeaux
écru jusqu’au point âcre
écorce suie sienne ton ce
ouest ouest osseux os tesson os oignon os os tesson vaste
herbe
simple ossature éphémère
herbe
étoile
verte feux sac
vitre vitre bûche plomb cône
creux évasé souple

ζ

grain pures
pures grain pures
lumière
axe cerf corde
prairie
citernes tronc soleil
œil

η

chambre cippe tombe
oblong pilier pile
fracas fleuve fracas fracas fleuve
splendeurs tertre étendue
tertre
tertre puissant
tertre terre terre hêtre
incidence écho lumière cependant houle
écueil
oreille nerfs fissuré nœuds
segment segment segment sureau cœur peuplier larmes
menthe menthe bord brousse
col
éclat
enneigé bleui silencieux

θ

ondée onde ombre décombres
ligne ligne talus courbe fil nombre
albumine
soleil mimosa roches

ι

os écorce os pâle
noir maigre bloc noir
aigre aigre règle
temple chêne flamme fil droit
aile fosse fougères fosse fourche fougères
fuit fuit dimension huile
graminées ambre
ambre ambre graminées ambre
ambre ambre ruisselant marbre
gerce
cendre
pommelle
emmuré bleue

κ

lézard blonds
blonds
lézard blonds

λ

JE CRIE :
haute voix haute
JE CRIE :
haute voix haute
JE CRIE :
haute voix haute

μ

disperse éparpille disperse disperse éparpille fuit fait
faisceau fait
fait fait faisceau
frêle froide puissante
flamme flamme
flanc
acéré délicat orbe don sale
herbe herbe
splendeur abîme front masse
os mouvement matière os os mouvement
entier
dents scie cône mer son
site site cible
èbre èbre ténèbres
trois front fer
os os tempe
tempe tempe temple graminées cible son masse
faisceau bœufs bœufs faisceau
bœufs bœufs faisceau frange
le je me
écrin limon limoneux membre
maigre
fèves fruits eux

ν

obscur obscurité noir nuit fertile fer feu vitesse ongle ongle glace fémur bâton bâtiment nacre poussière laine poussière gemme gemmes gémellité raide maigre désemparé traces restes lobe draps constellation aube sillons signe signaux ivoire chevelure crabe sel fer strates strates sillons paroi ciel feux face face mammifères face facette ardent biseautées bleu branche plaine saillie flammes figure flammes flammes figure cheval cheval chevaux ossature soc stèles

ξ

elle
elle elle
améthyste hangar anguille poutres poutrelles
stries lames
bâtons bâtons cônes corps coutures
cône corne
courroies

ο

troc
ocre
ocre
nacre
perle
pont
corde
cordeau
cordon
sommeil
sommeil
clos
parcelle
têtes
orage
orageux
opaque
orge
orge
orage
ogre
orge
gorge
stries
lampes
sporadique
étêtés
intestins

π

vertèbres visage
monolithe

ρ

têtes sardines soleil globes
nasse
boucle boucle vitre musc
grillage grille grille treille
visage hanche soleil
clef
soleil soleil socle champs
noix sel suc
ôte ôte flaques
sable
pluie
clair
fin

σ

chant
écho voix écho
souple

τ

bleu / par-
nuit / sème
dense / plage

éclair / trêve
vivan- / cœur
te nue / vient

υ

étoile fleur cheval

φ

azur brosse brousse broussaille
lieu clair lieu distant lieu
puissant puissant lieu
éclat tesson
lieu
rouge cube rouge amande écartelé
torche torche céréales béton
noir
poteau
noir noir poteau
statues perle pont feuille
immobile close
cosse cosse
monumental précipité stellaire
lieu clair lieu puissant
lieu
flamme décembre obscurci
flamme flammes diamant
flammes
immobile dépossédé
lustrales

χ

ondine cadavre insecte neige bleu bleuissant bleu bleu bleuissant cuivre doux ciel soc seul seuil seuil image nuée nuée nue seuil volée oiseaux ondes

grésil disparate épaisseur ténèbres grésil consolidé rives rive rivière œil son simple citadelle silence vague vague plomb pollen source

crête plume pluie cimes bûcher bûcher peuple plomb feu cadre cadre clarté verdeur âcre haut peuplier haut pâle pelure cécité pollen pourpre

index herbage index pyramides cône tronc seul mélodie stuc feuillage nuages nuage nuageux nues

ardent pourpier gouffre lisière violet violet violet cobalt feu

été eaux étés tranchant copeaux fils

ψ

vert grillage vert vigne vert aurifère vert vert
vert
troène vert butte falaises eucalyptus
vert fumée vert ajonc vert rouille vert barbelé
vert lisière vert
acacia vert silence
urine montagne troupeaux
verdeur âcre
colline acier suie
vert fourneaux mûriers buissons
serpents verts
gaine farine équarris désemparé
vert
aube

ω

portique
porte
portillon
fronton
colosse
temple

LIMITE AU PAYSAGE – 2021

sonnet n°II

J’avance — à présent — mais ce ne sont ni les pentes du Pélion, ni les contreforts du Taygète — peut-être la Néda ? Sans doute, ce grand temple d’Apollon tel qu’en ce jour une vaste structure le couvre (comme un chapiteau, une tente, et dont il semble l’ossature en quelque sorte).

Il y a cette palpitation du silence — partout dans l’air. Tu te tiens près de moi et tu goûtes à cette solitude des dieux. Le marbre — ou, du moins, sa douceur a quelque chose de vivant. Autour : blocs descellés, fûts, plinthes éparpillées — jeu de cubes.

Nous voilà désormais ici, à ce lieu du temps.

ÉLÉMENTS – 2019

poésie sans recueil (2)

Les racines des mots

non comme un exercice abstrait

mais une évocation

Ici

la fosse même du savoir et des gestes simples

répétés —

·

La lune croît sur l’horizon faible

Où est mon pays ?

·

J’ouvre le temps

une fleur déployée dans la lumière absente

le monde, l’image du monde

autour de cela

Et dans ce temps ouvert

que déposer ?

·

Rives de l’existence

délaissées

où meurent d’étranges poissons

comme

ceux des fleuves allant à la mer Morte

POÉSIE SANS RECUEIL – 2020

deux notes sur sade

Les quatre protagonistes des 120 journées jouissent au départ non de l’exposé des passions simples mais de la certitude des atrocités qui vont nécessairement suivre. En un sens, nous pouvons dire qu’ils jouissent d’une jouissance à venir.

Chez Sade, l’esprit tourne sur lui-même comme un fauve en cage et, par quelque biais qu’il se présente, n’aperçoit tout autour que barreaux. La société entière n’est qu’un frein à cet appétit terrible. Voilà les chaînes qu’il faut briser : famille, religion, mœurs, lois, conventions…

CAHIER DES PROBLÈMES – 2004/2010

dialogue

« Donc la dialectique n’est ni le commencement, ni la fin ; de par son essence, elle est le milieu, elle apparaît comme un chemin. »

Pavel Florenski.

*

Laissant le Monument aux Morts, nous continuâmes sur les allées François Verdier.

Une brocante se tenait là. Toute une foule se pressait entre les arbres, sur cette longue bande de terre battue bordée de stands. Nous nous y engageâmes.

— C’est peut-être le sens de l’aporie, dis-je.

— Comment ça ?

— Non, pas le sens… mais la fonction. Nous avons tendance à considérer le sol comme une assise, une base… ce qui est « bas » justement, même s’il n’y a aucune relation. Ce sur quoi les choses peuvent s’assurer, fonder — et j’insistai sur ce mot — leur assurance.

— Oui, une figure de stabilité, en quelque sorte…

— C’est cela, mais pourquoi pas un mur ?

Cet entretien avait commencé il y a bien longtemps ; du moins, de combien de ces discussions était-il la conséquence ? Autour, la foule était à la fois obstacle et inconsistance.

Des mots, sens dessus dessous — nous parvenant, sans rapport aucun les uns avec les autres. Bribes de phrases. Elles flottaient dans l’air.

J’avais rêvé d’une lionne. Sur une route. Je courais. Elle s’était d’abord retournée — puis rugit. Jusqu’à cet instant : simple échine puissante roulant et sa queue, au mouvement de balancier. Gueule ouverte et crocs, maintenant. Je m’arrête. Il faut que je m’échappe. Quoique ma fuite risque seulement de précipiter la bête, je le sais. Sur le bord de la route, un grillage. Un champ, derrière. Une haie. Tout ceci, sans aucune utilité ni rien qui puisse me garantir du danger. La lionne, dont j’avais espéré qu’elle poursuive son chemin, file droit sur moi — avec cette sorte d’amble que vont parfois les fauves, puis elle accélère aussitôt, galope. Il n’y a aucune issue et courir ne sert à rien. Je dois mourir ici (ce qu’absolument je refuse).

L’espace se rétrécit dangereusement.

Alors je me réveille.

Je comprends cela : que le réveil est pareil à la résolution dialectique ; ou, plutôt, que celle-ci est identique à l’échappatoire offerte par le réveil. Mais il n’a rien à voir avec un quelconque discours sur l’anamnèse. Seulement, une porte magique s’ouvrant au cœur du labyrinthe.

Je conserve pour moi cette idée.

— C’est-à-dire ?

— Comme si nous nous heurtions au réel, au tangible, ou à ce que tu veux. C’est une chose, dans toute sa dureté de chose…

Je fis une pause, repris :

… ce sol, cette « assise » dont je parlais, la philosophie en a besoin pour s’établir — encore une fois : se fonder. Sans doute ne peut-elle tout passer à la moulinette dialectique, je le crois.

— De là, la fonction du présupposé.

— Effectivement…

Des voitures filent sur les allées, de part et d’autre. Des bus. Ciel de ramées sur nos têtes. Je continue :

… du présupposé ou du postulat. Mais qu’est-ce qui les fonde, eux ?

— L’évidence, peut-être. Ou quelque nécessité, possiblement logique.

— La Vérité est. Nous pouvons en discuter sans fin et l’affaire de la philosophie est la reprise inlassable de ce même motif, pourquoi pas ?

— De ce motif et de quelques autres.

— Oui, évidemment. Mais une fois posé cela ?

— Nous nageons dans une mer d’opinions…

— Je ne l’aurais pas mieux dit ! C’est là que l’aporie possède sa raison d’être, et qu’elle n’est nullement l’arrêt de la pensée, bien plutôt cette stabilisation dont je parlais, cette base. Et à partir de laquelle quelque chose peut enfin s’édifier. Non, l’aporie est un tel mur plutôt, contre quoi la pensée vient en butée…

— Et s’y cogne la tête !

Je l’avais bien dit : « dans toute sa dureté de chose ».

— Blague à part, je l’imaginais plutôt au sens d’appui ou de soutien. C’est-à-dire la seule chose ferme où puisse s’adosser le raisonnement dialectique. Ce n’est peut-être qu’une vue de l’esprit…

Aussitôt, cela me fit songer à l’idée de perspective et, corollairement, à celle de décor — dans cet espace ouvert, me dis-je. Nous ne connaissons des choses que le seul visage qu’elles nous offrent. Mais Kant ne décrète-t-il pas : « ce dont nous les investissons » ? Aussi, était-ce assez approximatif. Et mes yeux erraient sur tout ce bric-à-brac, comme à la recherche d’un argument — cet appui dont, effectivement, je parlais. Il m’apparut soudain que la philosophie pouvait ressembler à cela. Sorte de dépôt (dans le sens le plus large du terme), caractère factice. Ne pas oublier cette idée.

… qu’une vue de l’esprit ; mais qui me fait penser à Pavel Florenski, du moins à ce qu’il dit de la dialectique…

— Oui, dans Hamlet. Je ne m’en souviens pas exactement. Quelque chose comme : l’épreuve de l’intégrité, non ?

— À ce qu’il me semble. Je n’en ai, moi-même, qu’une vague réminiscence. Ne parle-t-il pas de « science expérimentale » ? Je crois. Disons, pour simplifier, qu’il transpose cette expérience dans le domaine de l’esthétique. Oui, on peut démonter Hamlet. On peut intégralement le soumettre à cette épreuve dont tu parlais ou, du moins, dont parle Florenski, et l’en sortir peut-être plus pur encore, je veux dire intouché : joyau étincelant de son intégrité propre. Pourquoi non ? On pourrait en discuter longtemps. Mais ce n’est pas ce qui importe ici…

— Alors quoi ?

— Bataille l’avait bien deviné, ce qui résiste : la scorie, le rebut, le déchet. L’aporie offre avec tout ceci une certaine ressemblance. Nous avons tendance à écarter d’emblée la difficulté. La pierre d’achoppement…

— … est, pour cette raison, laissée de côté. Mais par qui ? Les bâtisseurs de l’édifice glorieux de la logique ?

— Imaginons cela : qu’il subsiste un résidu, un irréductible…

— Et que celui-ci ne puisse simplement être écarté ?

— Oui, un défaut, une erreur… En définitive, est-ce réellement une erreur ou le signe de notre insuffisance ?

— Un peu comme ce que tu disais précédemment de l’erreur en tant qu’elle est constitutive de la vérité ?

— C’est ça ! Mais au sens d’un état de la vérité, non d’une étape dans sa recherche. Quelque chose de l’ordre de la métamorphose… Ce n’est pas à écarter l’erreur afin d’y découvrir derrière une vérité. Non, c’est à entendre comme son état plasmatique.

— Donc l’erreur pourrait être une « vérité en devenir » ?

— Oui, potentiellement. Est-ce si dur à accepter ? Nous ne savons pas ce qu’est la vérité. Pas plus que le bien, le beau, ou toutes ces choses. Nous — je veux dire : nous autres, humains — n’avons bâtis que des hypothèses, et, par retour, ces mêmes hypothèses nous ont informés, nous ont construits. Nous ne savons pas plus si elle est — cette vérité, comme je le disais tout à l’heure. Aussi bien, peut-elle n’être pas

— Je connais ton point de vue : « La recherche de la vérité ne doit pas faire l’économie de la non-vérité mais, au contraire…

— … elle doit précisément s’enrichir d’elle ». Bien sûr ! Mais, à partir de ça, ne pouvons-nous penser sérieusement ? Je veux dire : avec tout le sérieux que requiert une telle question ? De ce point de vue, n’est-il possible ainsi de la dialectiser ? Je le crois, et je pense que c’est le rôle de l’aporie dans le dialogue platonicien : non un arrêt, non un blocage dans le processus dialectique, ou une impasse, mais le point de départ…

La pierre rejetée par les bâtisseurs devient la pierre d’angle ?

— Et quelle autre le pourrait ? Ces dialogues ne sont pas accidentellement aporétiques, ou du fait de quelque défaut interne, par exemple, c’est — comment dire ? — une donnée de leur structure même, une nécessité de leur nature : la fin qu’ils se proposent.

— Comment ça ?

— Nous sommes face à un matériau archéologique. À leur façon, des bribes ou des fragments. Mais il y a toute une partie qui, elle, est irrémédiablement perdue… Les dialogues ne sont que la part visible de l’enseignement — et, justement, sans doute, son appui : ce à partir de quoi il est possible de discuter.

— De dialectiser… à partir de l’aporie ?

— Bien sûr, selon toute évidence ! Celle-ci n’est qu’un relais du processus dialectique. Je l’ai déjà affirmé : le moment où la pensée se stabilise parce qu’elle reçoit un frein. C’est, avant tout, une affaire de « résistance » … à l’instar des sports de combat ; et Socrate, le premier, l’a montré. Ce frein, cette résistance, cette force d’arrêt ou cette inertie — la pensée doit s’en saisir et la convertir en autre chose. En sa puissance propre, pourquoi pas ? De la manière dont un combattant se sert de la force adverse afin de la tourner à son avantage — comme de la sienne propre : son poids, sa vitesse, etc., voire, ainsi que le boxeur ou le catcheur use des cordes.

Je le réaffirme encore : ce n’est pas une impasse mais un appui —

— Mais le postulat peut être passé au crible dialectique. Là est sa validité !

— Oui, mais la force de la philosophie réside précisément dans cette résistance. Au fond, il ne s’agit pas d’apporter des réponses ; ça, c’est le rôle de la religion, ou de la science, si elle y parvenait. La philosophie, elle, ne pose que des questions. Mieux : met le monde en question. Telle est sa tâche. Chaque époque, chaque penseur reprend inlassablement ces objets : beau, bien, etc. Il y a ce terme : « aufheben », dont Hegel, le premier je crois, a distingué l’usage.

— Ce qui dissipe et conserve…

— Tout à fait. L’Aufhebung est cela — il est un terme éminemment dialectique, par essence et non par extension. Et c’est le mouvement aussi des concepts, le travail que la pensée effectue sur eux. Je le répète : chaque époque, chaque penseur.

— Exactement, leur dimension ou, plutôt, leur densité historico-critique… Ainsi, tout nouvel éclaircissement dissipe les significations antérieures sans pour autant les annuler. Benjamin en parle quelque part. Cette sorte d’usure, de polissage par l’usage, des idées, autant que des choses.

— Cela me fait penser à cette déesse, dans l’Odyssée

— Athéna ?

— Elle est comme la nuée qui enveloppe et cache aux yeux… et, en même temps, révèle.

— Mais ne s’agit-il pas d’apparence, plutôt ?

Je songeais à la mutité des dieux — et, pourtant, ils parlent. Mais comment l’expliquer ? Tout ceci, cette confusion. Les pensées les plus disparates. Je songeais à un temple magnifique et inhabité. La Grèce merveilleuse dans laquelle j’avais vécu, où la pierre, l’arbre, la touffe d’herbe, le nuage, l’air même vous parlent, silencieusement — ou, du moins, font écho en vous, consonent. J’étais ce temple. Cette base de marbre au sommet des collines.

— Je me méfie de l’apparente certitude logique, je me méfie des grandes constructions, dis-je, des systèmes. La pensée ne va pas seulement en ligne droite, réglée selon un mouvement articulatoire calculable et précis. Non, elle procède aussi par saut, par bond ou par association libre…

— Parfois, oui. Et c’est le rôle de l’intuition.

— Bien sûr, rien de neuf là encore… Il y a quelque chose de ce genre chez Musil : ce « saut » dans la logique mathématique, et qui désoriente tant le jeune Törless. En fait, je songeais surtout à la prose de Claude Simon, ces phrases sans fin qui, avançant, se déployant, reprécisent ou recentrent en permanence ce qu’elles énoncent : « non, pas cela… mais plutôt… ou plutôt… ou encore, etc. ».

— Pour le coup, voici une image claire de la dialectique…

— Oui, peut-être, mais je pense qu’il s’agit davantage du labyrinthe… Tu as dit : « c’est le rôle de l’intuition » — je rajouterai : « c’est le rôle magique de l’intuition ». Il y a cela, aussi, qu’il ne faut pas perdre vue…

— Quoi ?

— Cette relation du cheminement dialectique et du labyrinthe.

— Comment, encore ?

— Ce labyrinthe, ou ce parcours labyrinthique, c’est la dialectique elle-même qui le dresse : couloirs, portes, murs — et qui le dresse au fur et à mesure qu’elle s’avance dans la question. Celui-ci ne préexiste pas à l’analyse dialectique. Nous ne sommes pas des Thésée… Nulle Ariane logique… ni fil… ni rien.

— Et l’aporie, pas même un Minotaure ?

— Non. Au mieux, le dialecticien joue le rôle de son propre Dédale…

— Donc, ce serait cela… ce mur, dont tu parlais. Non le sol, mais le mur.

— Oui, la seule chose solide… de quelque façon, un mur de soutènement… Bien que « sol » et « solide » aient tous deux part à sǒlum… mais c’est une autre affaire.

— Mais pourquoi s’appuyer sur un problème ou une difficulté ? Pourquoi l’aporie, plutôt que l’évidence ou le fondement logique ?

— Parce que la pensée… le rôle de la pensée est plus qu’une seule mise en ordre du monde. Je l’ai dit : elle n’avance pas en ligne droite…

Le sept modes du mouvement me vinrent alors à l’esprit.

… ne procède par démonstration, ou pas simplement, mais aussi : enchevêtrement, intrication, retour…

— Oui, par hésitation aussi, et de toute autre manière…

— L’aporie est ce qui oblige la pensée à se durcir, à s’aiguiser… mais le Logos est-il soumis à la logique ? Nous sommes bien plus assurés du contraire…

— C’est-à-dire ?

— Que la logique — elle — est soumise au Logos, et très étroitement ! Je crois à la nécessité du doute… de la mise en doute, du renvoi systématique. Je crois à la critique radicale…

— Et quel serait l’étalon de cette critique, un dépassement de conception ?

— Voilà une belle aporie ! Et je vois tout à fait ce que tu veux dire… mais, là, nous retombons dans la science ou la religion… Tout cela est très complexe, effectivement.

— Ta notion de vérité…

— J’ai dit que possiblement l’erreur devait être… assimilée — pourquoi pas ? — à une vérité en devenir… Mais je n’ai dit là rien de l’erreur ni de la vérité, rien d’autre. Et, l’énonçant, je n’affirme d’ailleurs pas la réciproque…

— Qu’une conception scientifique soit invalidée ne la transforme donc pas obligatoirement en erreur ?

— Nous étudions des calculs que nous interprétons… Tout est là ! Je veux dire : qu’appelons-nous vérité ? Ce dont tu parles, c’est d’une hypothèse admise selon un ensemble d’apparences… Que nous l’entendions sous le chef de la vérité est un tout autre problème, et répéter un milliard de fois une stupidité ne la transforme pas en vérité pour autant… Pour te répondre franchement : je pense que c’est une erreur dès l’abord. Après, qu’elle ait, ou qu’elle prenne part au cheminement… C’est comme ceux pour qui l’évidence sensible dit tout de la vérité…

— Oui, le ciel est bleu. Je le vois bleu et l’énonce comme tel : l’accord de l’énoncé au réel ou, du moins, à l’évidence…

— Belle ânerie ! Plus jeune — il y a vingt ans, en fait — j’avais écrit : « La vérité est ce point où la contradiction se résorbe ».

— La formule n’est pas mal…

— Oui, mais insuffisante. J’imaginais la vérité à la manière d’une révélation ; que l’esprit, par je ne sais quel biais, pouvait fondre entre elles les contradictions, etc. À l’époque, il y avait cet aspect mystique chez moi. Ce que je voyais, sous la résolution dialectique, c’était cela : une transformation, ou une « réélaboration ontologique ». Fusion et transformation…

— Une sorte de métamorphose ?

— Oui, mais j’émettais aussi l’idée que cette révélation — ou sa possibilité, — réclamait une reconfiguration intégrale de nos organes de perception, d’intellection, etc. Au fond, la métamorphose était moins celle des choses elles-mêmes que de l’homme, moins de l’objet que du sujet pensant… du sujet percevant et pensant… C’était de la science-fiction, mais ce n’en était pas moins une hypothèse…

— Un peu comme les desseins de Dieu ?

— Oui, tout à fait ! On dit toujours cela : ils sont impénétrables, cachés… Dans la complexité du monde nous ne voyons qu’une intrication vide de sens, cette friche ; là où Dieu, si nous en faisons l’hypothèse, — si nous le posons comme donnée — contemple peut-être simultanément les facettes d’un prisme irradiant de toute sa perfection. Ce n’est pas plus ni moins vide de sens que le Big bang, non ?

— C’est-à-dire ?

— Il faut toujours poser Dieu comme hypothèse, se réserver cette possibilité. Le balayer d’un revers de la main est tellement facile. Disons que c’est à la portée du premier imbécile… Dieu et non-Dieu, voilà la position d’un agnostique tel que moi…

Il y a ce vers dans le Paradis : « un seul point m’est plus d’oubli… » — je crois que c’est à ça que ressemble la transformation dont je parlais. Fusion, transformation, nous ne pénétrons plus les choses — au sens de la connaissance, je veux dire —, nous sommes pénétrés par elles. Voilà la force des illusions de ma jeunesse… La croyance en cette illumination…

Regarde, enfin : « la vérité est ce point où la contradiction se résorbe ». Désormais, cela me fait penser à l’escargot. Quand on lui touche les antennes, elles se rétractent d’abord ; puis celui-ci se recroqueville bientôt ; enfin la coquille seule reste là.

— Mais alors, comment considérer tout ça, s’il n’y a pas dépassement de contradiction ?

— Il semble qu’un labyrinthe commande bien plus que de tourner trois fois à main gauche, à ce que j’en sais…

Les phrases de Simon se rappelèrent à moi, labyrinthiques — et bien que ce ne fut pas à elles que j’avais primitivement pensé. C’étaient celles de Rodanski qui m’avaient le plus frappé : à chaque embranchement, la phrase présente un cul-de-sac et ne débouche finalement que sur le vide de l’être.

Je songeai aussi à celles de Broch, magnifiquement diagrammatiques —.

— Mais j’y vois, moi, quelque chose de l’ordre de l’Aufhebung, là encore. Cette métamorphose ou cette fusion, c’est une dissipation…

— Peut-être, mais là n’est pas le sujet.

— Alors où ?

— Au cœur du labyrinthe. Observe ceci : qu’est-ce que la dialectique ?

— L’épreuve dialogique ou discursive par laquelle l’intégrité d’une notion ou d’un concept est validée ou infirmée.

— Oui, pourquoi pas ? On pourrait dire, aussi : la remontée séparative vers l’essence… Mais où allons-nous avec cela, dans quelle direction ?

Nous atteignîmes la guérite qui fermait les allées. Clôture de tables, autour. Des Vietnamiens, ou des Cambodgiens la tenaient — du moins les supposais-je tels, par défaut. Toutes les places étaient déjà prises. Devant, s’ouvraient les portes du Square Boulingrin. Arbres gigantesques, jardin, grilles. Nous quittâmes l’ombre des platanes et bifurquâmes à droite, récupérant le trottoir.

Derrière nous, maintenant : étals, passants, clients, vendeurs ; tous, ne tenant ensemble — je veux dire : maintenus ensemble dans ce rapport — que par quelques objets, vieux et cassés pour la plupart. Oui, la philosophie ressemble bien à cela.

Métamorphose, encore. Hamlet. Le nuage et la vérité, cet état plasmatique. Joyau étincelant, prisme. Toujours les mêmes images, revenant. Des images, des mots —.

Si peu de choses en fait. Le mouvement du devenir, flux et reflux.

L’attente.

— Procédons méthodiquement, dis-je.

— C’est-à-dire ?

Je sortis de la poche de ma veste un de ces feuillets génériques (format A4) que je dépliai soigneusement tout en marchant.

— Mais de façon philologique, bien évidemment !

— Tout était donc préparé ?

— Et avec un art consommé, tu vas le voir…

Nous continuâmes de tourner à l’extérieur du square et prîmes une rue plus calme et petite, bordée elle aussi d’un jardin. Nous en longeâmes nonchalamment la grille, guide de fer forgé.

— Observe donc ! repris-je.

— Par quoi allons-nous commencer ?

— La dialectique, science séparative ou agrégative par excellence ! Prenons διά, par exemple. Le sens originel est celui de division : « en divisant ». Par suite, il prend le sens d’ « à travers » ou de « complètement ». Encore, de façon temporelle, il peut exprimer la durée, l’intervalle, la succession. Par la notion d’intermédiaire, il est le « ce-par-quoi » : l’agent, l’instrument, la manière. Διά devient : « l’entreprise où l’on s’engage » …

— Une entreprise de démolition, peut-être ?

— Non, toi et moi sommes ici dans une entreprise qui s’attache à la vérité… Et qui s’y attache fermement, quand bien même s’agirait-il de la révoquer en doute, ou de la renvoyer au néant…

— C’est bien ce que je disais !

Je ne regardais que peu mes notes. Le plan, au préalable tracé dans mon esprit, avait subi — comme de coutume — nombre d’amplifications, transformations ou ratures, et son motif paraissait à présent perdu ; labyrinthique, avais-je dit. M’étais-je égaré — et de quel côté ?

Je poursuivis mon exposé :

— En composé, il peut exprimer encore, en plus du sens précédent de division, les notions de distinction ou de différence, de rivalité, de dispersion, etc. Enfin, et toujours en composition, un des emplois de la préposition a même conduit à lui conférer la signification de « jusqu’au bout ».

— Est-ce tout ?

— Oui, pour διά. Ces trois petites lettres, à elles seules, ne disent-elles pas beaucoup de notre sujet ?

Il y avait, également, ce sens plus fort : « en déchirant ». Voilà bien ce qu’était διά, « déchirer, diviser, traverser ». Un passage de l’Odyssée me revint en mémoire, celui où la flèche vole à travers les fers des douze haches.

— Mais, peut-être, ne devrions-nous pas oublier ici διάνοια ? Ou, du moins, le tenir haut dans notre esprit, de toute la hauteur de l’acte de penser —

Ainsi que les Idées ou les Formes, me dis-je en moi-même.

— Tu as tout à fait raison, répondis-je à mon ami. Διάνοια, les pensées, les intentions.

Une voiture passa ; nous frôlant lentement dans cette rue déserte.

— Te rappelles-tu ? demandais-je.

— Quoi ?

— Ce que tu disais… cette nécessité, pour la philosophie, lorsqu’elle envisage une quelconque question, de « taper » toujours à côté…

— Oui, l’enrichissement du concept.

— Il y a quelque chose de semblable chez Heidegger : l’interrogation de l’étant doit toujours prendre en vue l’essence. C’est-à-dire, la visée se fixe sur l’essence…

— Oui, c’est très différent. Il y a un texte où tu avais comparé cela, cette visée, au calcul d’une position d’après les astres. Ce qui m’avait frappé, c’est cette manière des philosophes d’affirmer : « Je vais parler du Beau, du Bien, du Vrai » et, immédiatement après, les voilà fouillant méticuleusement des notions contiguës. Oui, « fouillant », c’est tout à fait ça. Tu parlais d’étoiles ; moi, cela me paraît toujours de l’archéologie. On pense qu’ils vont déterrer la statue d’or du Vrai mais, armé d’un pinceau ou d’une brosse à dents, ils n’exhument qu’à grand peine quelques fragments d’argile ou d’os.

— Et, à partir de cela, reconstruisent idéalement cette statue…

J’imaginais la destruction de la grande architecture ontologique — cette structure adossée au réel et qui semble même le porter, alors que celle-ci l’échafaude seulement.

— Et donc ?

— J’ai, de plus en plus, cette tentation : le refus de l’ontologie… et l’inconnaissable.

— C’est-à-dire ?

Il y eut un blanc.

— J’ai écrit quelque chose dernièrement. En substance, il s’agissait de cela : le Beau n’existe pas dans la Nature… Je crois même avoir écrit : « le Beau n’existe pas à l’état natif dans la Nature », et je prenais l’exemple du fer. Mais à dessein, parce qu’on ne trouve ce dernier sous forme native qu’en provenance des météorites. Enfin, je crois. Ça me semblait amusant… Cette idée de fer, d’Âge du Fer, de temps protohistorique, etc.

Je disais, qu’au fond, il appartenait à l’homme de l’inventer — ce qui sous-entendait la même chose pour toute autre notion. Mais j’usais aussi du verbe « déceler », c’est-à-dire que je posais Dieu, l’intention, le sens caché, à côté de l’inintelligibilité et du non-sens ; de même, je fabriquais encore, pour « inventer », une petite auréole, ajoutant : « si l’on entend l’ensemble des subtilités que recouvre ce terme ». Immédiatement après, j’écrivais : « La course du guépard n’est pas belle mais mortelle, et les grands singes de brousse que nous étions auparavant le savaient ». C’était, progressivement, une sorte de remontée en direction d’origines absolument oblitérées… Des lieux sans langage… du moins, articulé.

— Et comment tout cela se terminait-il ?

— De la façon la plus simple qui soit, j’affirmais : « les organes génitaux de la femme ne sont pas moins beaux que ceux de la guenon ».

— Oui, ou la plus péremptoire ! Mais la formulation est étrange… intéressante, mais étrange…

Où en étions-nous ? Notre sujet, lui, s’était enfui. Je me souvins alors d’un extrait de Diderot, une histoire d’abbé et de poussière, de désordre et de détermination. Tel était le discours, pareil à ces mouvements désordonnés de l’air et, pourtant, parfaitement mathématisables. Oui, tel. La trajectoire d’un fétu. Ainsi est le discours, car soumis au καιρός — à la puissance du καιρός. Il est réglé ou obéit à cette nécessité interne, et chaque argument attend son heure.

… Regarde ! poursuivis-je, cela que l’on nomme Beau, ou quelque nom qu’on lui donne ; et, maintenant, observe ce terme-là : « ὥρᾱ ».

— L’heure ?

— Oui, l’ « heure », en effet, mais aussi la « saison ». Le temps cyclique, quoi qu’il en soit.

— Et donc ?

— C’est un terme assez complexe…

Je repris alors mon papier.

DIALOGUE – 2019

uccello

sang pluie merde et feu dans l’éclatement stupéfiant dans la bouche d’encre dans les membres les os dans le craquement des morceaux jetés brisés dans le bouillonnement je parcours les espaces en pluie vertigineuse j’arrache jusqu’à mon ombre jusqu’à ce corps défait et refait sans cesse dans le grondement sourd le vertige le rire dans le souffle puissant de cent autres corps j’avance comme le fer se dresse et éclate comme le feu flotte et se disperse je cherche la vie interne et l’électrique pulsation je cherche la membrane de l’autre côté les arbres jaillissent comme des fils arrachés fusent et retombent bientôt et bientôt il n’y aura plus ni être ni temps soleil feu bruyant clignotement aurore j’avance tandis qu’autour de moi se relèvent les horizons défaits rejetés à l’autre extrémité fuyant arraché au déluge je lance des gerbes de feu j’extrais de la lumière la pâleur et le vide mais je ne grince pas j’existe en deçà du seuil où les mondes se touchent parmi les signaux brûlants les trombes je marche dans les vestiges des dernières civilisations stries blanches nuits caveaux je reviens jusqu’à l’aube j’avance encore je suis comme l’inattendue et ardente flamme comme le chant funèbre et merveilleux comme les yeux de la morte je cherche le sommet du crâne le point où toute chose fait écho il n’est pas de lieu où l’esprit tienne en place pas de sol pas d’assises ni ciel ni temps dans fureur écho ramassé amplifié creux lézard lumière travaillant arrachant à la langue ses dernières ressources or fer moite vent gangue bleutée je te suis dans l’ombre que convoquent tes pas dans les marées montantes je te suis à sainsbury dans les colonnes noires dans le bruit sourd et trépide à traflagar square remontant les nuées à picadilly tu marches devant moi à l’angle de stamford et de waterloo road plus loin dépassant shaftesbury et regent street dépassant oxford circus dépassant cavendish et portland m’enfonçant dans ce londres que j’ai tant aimé je me souviens de waterloo bridge balayé par la tempête fleuve impétueux fier tumulte ô ciel bleuté ô joie je traverse la nuit pour te rejoindre j’avance jusqu’au matin je me recouvre de silence et d’enivrants parfums je bois la lumière froide parmi les cabs bourdonnant les sirènes je remonte j’appelle ornière et silence je fends la foule fraîche du strand et les vapeurs amères uccello chaos des corps infiniment mobiles silence magnétique parcourant le tableau grésillement des écouteurs bruits de pas murmures et puis silence à nouveau je ferme les yeux le soleil crie par-dessus les arbres devant la ville se déplie toute entière je la lis d’une traite églises jardins palais quel est ton âge à l’orée des saisons dans les strates infernales où tout brusquement s’éveille et toi vieux peintre à la barbe torve c’est l’heure à laquelle tu achèves les derniers préparatifs et choisis tes pinceaux uccello flot bruissant qui fuse et s’emporte se ramène à lui-même en rayons argentés uccello feu de la nuit éclair dans l’éclair l’orage obscurcit l’espace à londres à florence à paris tu écris l’air de ta main électrique tu arraches l’ombre et t’en pares au plafond des forêts je te suis comme l’absent au langage comme l’étoile j’appelle je mâche chacune des syllabes de ton nom ma langue s’ébruite en fines lamelles en creux de sens irrésolus j’avance encore je romps la colonne des cieux je remonte dans la nuit taraudée et brûlante dans le crissement des freins et le souffle puissant des motrices je lance des étoiles et des ciels de tempêtes j’accorde les échos grinçants et les vertes nuées je reviens jusqu’à moi tandis que se déchirent un à un les pans du monde je refais le chemin inverse je retourne à l’existence sexe et sang

UCCELLO – 2001

*

Uccello est un texte écrit au début de l’année 2001, suite à un voyage effectué du 14 au 16 novembre 2000, au cours duquel je me suis successivement rendu à Londres, Florence et Paris, afin de voir dans le laps de temps le plus court les trois tableaux dits de La Bataille de San Romano peints par le Florentin Paolo Uccello et ordinairement datés du milieu du quinzième siècle, tableaux visibles à la National Gallery, à la Galleria degli Uffizi et au Musée du Louvre.