aeyx – notes & descriptions

AEYX – NOTES & DESCRIPTIONS
80 pages
13 x 14 cm
1997 / 2003
Première édition décembre 2006 (photographie : exemplaire appartenant à Matthieu Séry)
Janvier 2021 pour la présente édition numérique

AEYX – NOTES & DESCRIPTIONS est un livre élaboré à partir d’une série de notes prises sur le vif entre 1997 et 2003.

Il est consultable sur issuu à l’adresse suivante :

https://issuu.com/labrasserienoireediteur/docs/aeyx_notes___descriptions_2

EXTRAIT

« Livres ouverts, épars sur la table. Notes, feuillets recouverts de petits signes noirs. Pattes de mouche. Flèches, rébus, géométrie. Les figures s’alignent ainsi que des conjonctions astrales. Clarté. Il leva brusquement la tête, elle entra, silhouette noire découpée de lumière, traversant le seuil, arrivant depuis le jour, ses longs cheveux blonds baignant autour d’elle comme un voile d’or fin. Onde libérant l’esprit. »

*

labrasserienoireediteur vous souhaite le meilleur pour l’année 2021

épingles (extraits)

À l’entrée de Jaurès, une grue immense barrait la nuit.

Un SDF, parfaitement soûl, s’écria tout à coup : « Mon cul, mon cul ! Enculé ! » ; gueulant au milieu de l’avenue ou, plutôt, beuglant d’une façon quasi incompréhensible ; y mêlant des gestes obscènes, indiquant, par là, le fait de se torcher et marmottant quantité d’insanités, plus grossières les unes que les autres ; grognant, bavant, s’étranglant.

Un peu plus haut, un fil électrique sectionné battait sèchement la façade.

Près d’un container de recyclage, à l’intersection de deux rues, une gazinière abandonnée gisait sur le trottoir ; aux angles disjoints.

« Sandwiches spéciaux chauds à la viande », « Plats à emporter ou sur place » — claironnait une devanture. Néons, cuistots s’affairant dans le fond des cuisines. Odeurs moitelant l’air.

Sur les boulevards, guérites de tôle des fleuristes, kiosques, auvents. Longs filets suintant des caisses ruisselantes en lacis sombres, flaques. Humant l’air, brassées emmaillotées dans leurs étuis plastiques. Éclats, agapanthes, pervenches, gauras blancs ou roses, digitales fichées par bouquets et serrées au fond d’étroits baquets ou de seaux.

Fleuve luminescent de parfums fleuves. Paquets rutilants. Éclaboussures.

À l’angle de Belfort, une carcasse de poulet à demi dévorée séchait sur le trottoir. Lambeaux de chair noircie adhérant au bréchet. Éperon translucide. Cartilages, bris d’os déchiquetés. Chaos de ce qui formait auparavant un être, si fruste soit-il. Mais quel était ce mot de Tertullien ? Le cherchant par devers son crâne, aux régions les plus reculées. Fondrières, cette préhistoire où tout s’étonne. Il traça mentalement une ligne. — Là commence l’esprit, se dit-il. C’est-à-dire l’explication, quand bien même celle-ci serait pré-rationnelle. Cette idée lui plut énormément. Cela, oui : non pas irrationnel, pré-rationnel plutôt. Ce qui veut dire, la raison ne peut manquer d’advenir. Ce n’est pas, elle doit. Ne peut manquer, oui. Mais inhérente quoi qu’il en soit, non pas un accident.

Il s’ébouriffa, serra dans sa poche La crise du monde moderne qu’il venait d’acquérir, repartit. Deux francs, tranche couverte de petites biffures et taches. Cette idée lui plaisait énormément, oui. Voir les choses sur un plan pré-rationnel. Les considérer ainsi. Mais n’était-ce pas cela la poésie, cet émerveillement ? I wonder, répéta-il plusieurs fois pour lui-même.

Le Taxiphone, à côté du Cosmos — un hôtel sur Caffarelli.

Les SDF, à Belfort. Garde-robe ambulante.

Une vieille décatie mollets bouffis débordant des bas troués, poussant devant elle un landau rempli d’effets invraisemblables, massive, engoncée dans une foule de vêtements : pantalons, robes, gilets, jupes, pulls dépenaillés et manteaux — tous, autant sales que grotesques, et affreusement. Air d’hébétude barbouillée sous l’espèce de nuage plastifié qui dressait au sommet de son crâne, chapeau imperméable. Maquillage de crasse, rimmel, coagulats. Pénétrant Stalingrad de sa pesante lourdeur et lente, lente, lentement s’éloigna, pachydermique. Mais, était-ce un homme ou une femme ?

Vers Jaurès, la façade d’un immeuble presque entièrement démoli était couverte d’une treille d’ampoules clignotantes.

Rue de Stalingrad, Chez Mamie. Le Guépard, bar américain.

En soirée.

Adossés à la vitrine du Guépard, quatre jeunes africains, les bras nus et ramenés croisés sur le devant du torse, masques figés, défiant, dévisagèrent Aeyx. Celui-ci détourna le regard lentement, et passa.

Le sol pavé de marbre du Taxiphone.

Fleuristes. Les stands en vis-à-vis sur JDA, deux. Ouverts en nocturne.

Boulevards, derrière Wilson. Fleuve lumineux, tout un spectre. Le petit fleuriste avec le nez en bec d’aigle dans son échauguette. Presque bossu, tant il était courbé. Distribuant des pots qu’une jeune femme alignait quatre à quatre par-dessus les tréteaux. Elle, vivacité potelée des mains roses, rondeur grasse de l’épaule, chair pleine, les hanches emprisonnées dans l’étroit tablier de coton. Cela bouffait dessous et le nœud avait un drôle de sursaut tandis qu’elle s’affairait, les reins ceints par ces laborieuses lanières. Aeyx l’observa un instant. Un klaxon retentit. Guérites illuminées, va-et-vient, passants. Bouquets taffetés d’or resplendissant sous les auvents. Souffle délicat. Prière silencieuse adressée à la déesse nocturne. Silencieuse, érotique prière. Le glouglou d’une fontaine mécanique giclait en continu dedans sa grille brune. Plus en retrait, les autobus parqués. Néons et spots. Plots luminescents des carrefours. L’immeuble-îlot de la Compagnie Française, à l’enseigne « TOUS LES TISSUS ». Fenêtres condamnées par des planches, vacant. Balayeuses aux brosses relevées filant le long des trottoirs. Jet sale, tourbillons de papiers et vrombe. Des taxis fonçaient, cartouches allumés ; disparurent aussitôt.

JDA. La statue hiératique et les trombes des feuilles alentours, s’inclinant, le saluèrent tandis que pour lui-même, pensif, monologua ce vers, désireux de noter : « aux ailes de bronze aux yeux d’airain porteur de l’unique torche ». Cela néanmoins, toujours. Et toujours pensif, roulant chaque terme comme ses roches le torrent, masses lourdes, compactes, rondes, choquées et entrechoquées dans sa bouche, les soupesant. Toujours désireux, néanmoins. Un rectangle d’étui de papier gommé pourrait donc suffire. Superfin, chéchia et barbe, le déchira. En l’absence de crayon, s’essaya à divers procédés mnémotechniques. Une pensée l’amusa fort. Cet orateur, comment s’appelait-il ?

Eaty Bon Appétit.

Bifurquant aussitôt vers Bayard, dépassant à l’angle du boulevard la vitrine d’une brasserie briquée de lumière crue, laissant derrière l’écailler et sa devanture vert-varech, Huîtres chez Jeannot, coquillages et crustacés, il pénétra dans la sandwicherie-boulangerie. Une étroite bande carrelée servait de salle. Dehors, grésil de néon, tortillon bleu, violet, infini : « 24H/24H ». À deux pas, une adolescente, quinze à dix-sept ans, assise à même le sol, ses sandales posées auprès d’elle, écornait l’arête nue du trottoir, songeuse, entre les barrières de ville et les quilles anti-stationnement, vertes elles aussi, quoique d’un vert tout municipal, genoux hauts embrassés, menton juché dessus, orteils à l’aplomb, raides et droits. Tiède pâle ciment. Ongles badigeonnés à la hâte, teinte griotte écrasée. Frêle suavité molle et rembrunie.

Là-bas, loin, très loin, réduite à la taille d’un pouce — une phalange presque, un ongle, rien — faisant la navette du kiosque des fleuristes à la colonne Morris, de la colonne jusqu’au kiosque, incessante et incessamment. Noire, vêtue de noir. Archaïque, pareille à ces vierges noires taillées à coups de serpe, primitive même. D’or et de bronze dessous les éclairages, une ombre. Quelle heure était-il donc ?

À l’autre bout, des maghrébines gueulaient, leurs voix répercutées jusqu’en haut de la rue.

De nuit, à la gare. — Une belle plante à la peau noire et aux jambes démesurément longues moulées dans un pantalon pailleté le frôla ; haute, fine, souple : une chatte ! et ce pantalon épousant les moindres aspects de son anatomie. Galbe élégant, hanches. Disparut.

Bâtiment de la gare. Long corridor. Cliquètement des panneaux d’affichage. Néons, lumière crue des plafonniers. Escalators déroulant l’infini de leurs marches. Journaux empaquetés déposés à l’entrée du Point presse, étroitement ficelés ou scotchés. Grandes enveloppes blanches et krafts à l’affranchissement automatique. De plus petites également. Criaillement d’un rideau éraillé remonté à demi. Un agent de nettoiement, avec chariot et balais. Une folle, un SDF boitillant sous un cabas synthétique bourré d’affaires et plusieurs sacs ; deux maghrébins, dans la trentaine — le premier, au visage piqueté de lupus — pérorent haut, insultant les passants. Les regards se font honteusement bas. Dans l’autre sens cette fois muni d’une béquille sur laquelle il s’appuie pesamment et chaloupe, le SDF à nouveau. Pantalon raide de crasse, et les yeux si bouffis qu’ils ne sont que des fentes. Des vigiles aussi, attendent. Silencieux.

Le bras mécanique de la motrice se déplia et s’éleva — accrochant le fouillis de câbles.

Ciel électrique. Sirènes, bruits étouffés, coupure définitive. Silence.

Graviers pilés et tessons de bouteilles. Traversa les voies en sautillant pour rejoindre aussitôt un distributeur de boissons.

Un groupe de jeunes filles passa, aux visages piercés : lèvres, langues, arcades sourcilières, nez, oreilles, joues — pareilles à des déesses.

Remonter vers les quais. Trains parqués, lignes électrifiées, motrices. En haut, la caténaire. Réseau, entrelacs, toile d’acier, signaux lumineux, feux, balises. L’ébranlement sourd d’un train — lanternes suspendues, files, ponts, ossature d’acier couverte de tôle grise. Bâtiments administratifs, longues allées, quais, aiguillages — vastes bras métalliques enjambant les voies. Câbles, tourelles, passerelles. Cheminots aux blouses maculées de cambouis. Pylônes en béton. Plus loin, les rangées de néons — chariots à bagages, salle d’attente, toilettes publiques, longues baies vitrées.

Rien à faire, ni. Cinquante francs. Vingt, peut-être. Cigarette. Heurtant le sol, incandescente et séparée, la carotte roula plus loin, brasilla, s’éteignit. Dix francs même. Palpant méticuleusement les poches de sa veste, intérieures et extérieures, puis son jean, fouillant, retournant, il en extirpa une pièce de nickel à la tranche cannelée. Une allégorie y distribuait le grain d’un geste ample dedans son octogone. Semeuse. Deux, examina la date.

Agents de sécurité, plates-formes chargées d’énormes troncs, wagons bardés. Annonceurs, débitant les immatriculations. Arrivées. — Départs. — Provenances. — Destinations.

Le hall d’attente, réservé aux voyageurs munis de billets.

Le jour commençait à poindre et, avec lui, l’interminable litanie des taxis. Dans le hall, un agent de nettoiement raclait le sol à la spatule : chewing-gums. Dehors, voies de stockage à perte de vue. Bonbonnes cylindriques. Motrice manœuvrant, s’alignant, heurtant bruyamment l’attelage d’un wagon, s’interrompant. Cri strident. On entendait relâcher la pression des freins. Souffle. Plus loin : les immeubles-bureaux en béton. Dents-de-scie des entrepôts. Passerelles d’acier. Ciel hérissé de câbles. Annonces. — Là-bas, le canal silencieux.

Au sortir de la gare, des clochards, enveloppés dans des couvertures crasseuses, somnolent — allongés à même le sol ou recroquevillés sur leurs bancs de béton. Matelas de cartons éventrés et journaux. Plein de bric-à-brac, un caddie stationnait à côté. À l’extrémité du parvis, des groupes d’Africains discutent vivement.

Notes de travail. 1993 – 2001.

Construction du métro. Tranchées ouvertes sur Jaurès, Esq., les boulevards, etc. Les inserts fonctionnent comme un sous-texte — quelque chose de souterrain, pareil à des caves ou des dépôts. Stations. Pourquoi ne pas simplement utiliser un système de renvoi ? Notes marginales, de la même façon que pour la seconde rédaction — ?

Se souvenir des inserts de Berlin Alexanderplatz. Aussi, Saint Augustin.

Des pigeons nichaient dans les contreforts massifs de la cathédrale. Le ciel était bleu pâle et gris-rosé.

Rue des Tourneurs, au Père Louis. Dans une rue attenante, on aperçoit un haut pan de mur à contrefort des Augustins.

Cela faisait plusieurs jours déjà que la température ne cessait de grimper et le cœur de l’été s’ouvrait à présent, pareil à un fruit odorant et trop mûr.

À l’angle de la rue des Arts et de la rue de Metz, un pan d’immeuble révéla tout à coup sa façade ouvragée.

Place de la Trinité, la clarté dense et laiteuse du dehors, comme filtrée, pénétrait l’intérieur du café, effleurant les chromes rutilants, glissant doucement au long des carafes et des verres, s’y ébarbant en myriades d’éclats, traçant, là, une étroite ligne lumineuse, dessinant, ici, des reflets ou rehaussant puissamment tel angle — à la pointe duquel elle rayonnait bientôt — éclatante — pour se dissoudre enfin dans la pénombre tiède des poutrelles et les recoins de l’escalier ; non sans avoir révélé, autant que la fumée bleutée s’élevant et panachant depuis le vaste cendrier de céramique qui patientait sur le comptoir, tout un cosmos en suspension.

Épais comptoir lustré de cire odorante. Tireuse au corps de porcelaine ventrue. Au-dessus du bac, petit robinet surmonté d’une tête de coq en laiton. Des mains nerveuses s’affairent à rouler une cigarette. Copeaux de tabac s’émiettant doucement. Papier froissé. Auréole des tasses. Noir jus sirupeux.

Près de lui, deux citrons replets resplendissaient dans une assiette.

Le soleil, au zénith, brillait d’un éclat de feu.

Place Dupuy, les quatre griffons de fonte de la fontaine ruisselaient sous le soleil florissant. La colonne, droite dressée au milieu des nuées.

Passant devant. Ses petits seins dansaient sous le tissu tendu ; dansaient naïvement ses deux petits seins blancs. Gorge blanche, riante, pigeons blancs : d’oblongs mamelons gonflés par le soleil avide. Au fond, cela n’avait pas d’importance. Elle, à peine entraperçue.

Il pénétra bientôt dans la clarté bourdonnante de la place.

TRINITÉ. VOIRIE. Un petit fourgon à battants, journellement chargé de vider les poubelles. Elles : métal, système à bascule et étui amovible (voir croquis).

Aeyx leva la tête — dans l’azur quasi minéral du ciel. Aussi, ressentait-il pleinement cela. À cet instant : une somme d’états difficilement décomposables, la puissance foisonnante de l’été.

Un chien, l’échine déjetée, trottelait librement ; tête bringant de droite à gauche, queue haut dressée, humant l’air, gai, joyeux, et sa course décrivait la courbe d’un grand arc. Effluves invisibles.

Place de la Trinité la fontaine d’Urbain Vitry. Sirènes, sous la ronde vasque de marbre, trois. Pierre maculée de coulures brunes ou rousses. Ruissellement. Un jet clair jaillit des gueules de lion, triples elles aussi. La place forme un triangle. Description des deux immeubles : l’Hermès, et celui de l’Échanson avec son bow-window art nouveau. L’Hermès (l’immeuble Lamothe, en réalité) porte également une figure féminine en façade flanquée d’une corne d’abondance et d’une rame : la Vénus Pélagia de l’abrégé de Chompré ou la Fortuna des Romains. Une petite fontaine mécanique devant. Celle-ci ne fonctionne pas.

Verticale du soleil — cet aplomb. L’ombre écrasée sous les arbres, puissamment.

Aboiements — ils claquent, brefs — cris. Des SDF jettent leurs chiens dans le bassin afin de les rafraîchir. Pataugent dans l’eau tiède, griffent la margelle, s’extirpent à grand peine. S’ébrouent.

Aspersion.

Tiédissant jusqu’à l’écœurement — eau de vaisselle. Grasse écume épaisse et grise. Déchets s’y délitant. Gant caoutchouc, un. Javel, fond de seau, bac, serpillière.

Notant dans son carnet : Une chose est-elle lorsqu’elle n’est plus ?

Soulignant, biffant presque ce premier « est » ; rajoutant au-dessus, illisible, « existence » ; puis écrivit le mot « carnage », le soulignant trois fois très énergiquement. Écriture rapide, incisive, griffes de chat. Traça un réseau de relations fléchées entre les divers termes, réfléchit, hésita. Cela ne ressemblait plus à grand chose, sinon à quelque déité primitive toute hérissée de clous. Fétiche. — Voilà de quoi parlerait son roman ; et de l’erreur aussi, ce poulet plumé.

Rue Saint R., un type torse nu passa sur un vélo.

La terrasse de l’Échanson : tables au métal écaillé, chaises plastiques. Auvent mécanique.

Pavement rose et plots de granit ceinturant la place.

Saint R. À l’entrée de la rue, un petit vieux tout tordu pissotait dans un coin.

Lingerie fine et bas.

Le soleil inondait la place. Accotés à Perry, trois ou quatre SDF désœuvrés prenaient le frais dans l’ombre maigre d’un auvent.

Chaleur. La fontaine suintait en filets tièdes. Lèpre de mousse verte.

Le Florida. « Allô trois cafés dont un faux allô un double allô deux allô trois dont un italien allô… » — l’annonce des serveurs roulant dessus les têtes, style télégraphique, va-et-vient incessant. Alignement impeccable, nappes blanches et empesées, comptoir veiné de linéaments, profil à frise en métal ouvragé. Colimaçon de l’escalier spiralant jusqu’au plafond, pavement de marbre des sols, velours à l’incarnat râpé des sièges et des banquettes, etc. Peintures ornementales, lustres à corolles, glaces, colonne, verrière, moulures.

Les bruits de la rue filtraient assourdis au travers de son casque.

Coupant la place Rouaix, Aeyx tourna, accéléra et repartit pleins gaz, laissant derrière lui le portail colossal du Palais Consulaire ; il remontait vers Saint Michel. — Immobile, séculaire, triste, sinon doué d’étonnement, celui-ci le regarda tout simplement s’éloigner.

Description de la petite fontaine.

Allées —

Dans l’alignement du MAM, deux haies de platanes filaient jusqu’au Grand Rond. Le faîte des arbres ; un ciel par-dessus les toits, haut.

Aeyx s’y engagea.

Un bus le frôla, déplaçant l’air dans son sillage. La carcasse trembla. Cliquètement de tôles.

Grand Rond. Vert, foisonnant. Arceaux des passerelles enjambant la chaussée. Dessous, flot incessant d’automobiles. Elles tournent autour du boulingrin, pour se redistribuer ensuite aux quatre points cardinaux des allées.

Viscosité. Un pigeon surnageait tristement, à l’œil terne et vitreux.

La Halle aux Grains, bâtiment central flanqué de deux ailes. L’habituelle alternance de tuiles et de galets. Verrière — petite éminence hexagonale sur le toit.

Rouaix. Un cinglé, le visage amoché, hurlait ; interpellant les passants, gesticulant, insultant. Quittant la contre-allée, Aeyx prudemment s’écarta. L’autre continuait, hurlant toujours. Osseux, yeux révulsés, flottant dans une chemise trop lâche.

Un vieux en short et torse nu avec un ventre rouge énorme, cheveux filasses et grisonnants. Il fume, debout.

Dans un coin de la place, un cadenas sectionné gisait à terre.

Devant les vendeurs de burgers, papiers gras émaillant le trottoir et friture. Beignets à demi consommés dans leur étui poisseux. Un container au couvercle brisé débordait de cartons maculés et d’ordures. Un chien, queue frétillante et l’oreille basse, en lapait à grands coups de langue rose et brune l’une des roulettes. Beaucoup d’application. Flaque d’urine à côté, séchant par strates.

Remugles ronflant, graillon, effluves de cuisine. Mugissement.

Un camion-benne le dépassa, stoppa net. Souffle.

Ébranlement pesant, reparti.

SOIR. Place Rouaix. Dans une rue transversale, deux Africains accroupis s’affairaient parmi des ballots de linge. Farfouillant l’amoncellement multicolore, démêlant et triant, ils rejetaient alors d’un côté ou de l’autre ce qui leur tombait sous la main. Sacs replets. Ils sont pleins de chiffons ou de nippes, monticules — l’espace en était saturé.

Cours Dillon. Nappes. Silencieuses, les voitures glissaient sous la ramée, s’arrêtaient ; ralenti des moteurs. Quelqu’un s’approchait. Cela discutait. — Repartaient aussitôt.

Idem. L’espace tournoyait tout autour de façon incompréhensible. Mais autour de quoi ? Lui. Recroquevillé.

Le long du canal, une voiture à demi désossée gisait sur des cales. Carcasse piquée de rouille. Aeyx la dépassa. À quoi songeait-il ? Cette densité même de l’air qu’il traversait. L’épaisseur de la nuit, comme du sang caillé.

Une fille hurlait à se rompre la gorge.

Le pont Saint Michel, la traversée. Longs bâtiments, de part et d’autre du fleuve. Lumières, pointillant l’obscurité. Quais, hauts murs de briques.

Depuis Saint Michel, s’aperçoit la touffeur verte de l’extrémité du Cours Dillon. Le vent bat le pont en rafales. Sur la gauche, en remontant vers la Grande Rue, le Pont Neuf et la ville. Lumières. Elles vibrent. Clochetons de brique ou de zinc. Lanterne Saint Jacques. Flots bruissants. Tourbillons de graviers. Plus loin encore, Saint Pierre.

Glace pilée se délitant dans les bacs, ruisselant en lacets odorants. Relents tièdes et parfums frais des glacières s’écoulant au caniveau. Trottoir lavé à grande eau, variant de la position du pouce la pression du jet. La chaussée frétillait en gouttelettes. Nonchalamment accoudé, l’un des cuistots fumait avec application une cigarette dont il rejetait la cendre d’un geste bref.

Il continuait, obliqua, taillant vers JDA d’un pas rapide. Toits bleutés et paquets d’immeubles à demi digérés d’obscurité. L’ossature illuminée de la gare des bus avec sa couverture à tôle blanche et les épis des véhicules dessous. Câbles et mâts écartelés réticulant cette torpeur d’encre, et l’espèce de rotonde du parking. Sortie piéton, il contourna tout ça, repartit en direction du canal. Noir, serein, abrupt.

Boulevard de Strasbourg, un unijambiste traversa en béquillant la chaussée, stoppa net au milieu, l’observa un instant. Il me regarde le regarder, se dit-il, et je le regarde me regarder. Courte et drue barbe rousse, jean épinglé en dessous du moignon. Où l’avait-il vu. Déjà ? Reprit sa route.

Une frêle fumée métallique s’échappait du frichti crépitant dans la poêle. Viande bleue saisie, le sang figeant presque instantanément.

Cigarettes écrasées dans les cendriers pleins.

Place Belfort. Une prostituée, la tête passée dans l’entrebâillement d’une portière, discute des tarifs. Ronronnement, gaz d’échappement, moteurs. D’autres conducteurs attendent derrière. Phares, pinceaux blonds balayant la place, la mince chapelle délabrée, noire, les arbres étiques, noirs, étirant leurs ombres, les raccourcissant brièvement, pliant et coupant tout. Puits de lumière et. Elles aussi, noires, fines silhouettes silencieuses. On dirait qu’elles y boivent confusément.

Croisement de Stalingrad et B. L’enseigne du Madison clignotait, rose, bleue — étrangement étrange. Il continua, la dépassa, poursuivant sa marche. Plus loin, un malchanceux avait barbouillé avec l’avant de sa semelle une grande fleur brun-jaune. Capiteux excréments, m. On distinguait aussi l’empreinte d’un talon. Aeyx les évita et repartit au fil de ses pensées.

De petits groupes somnolaient allongés sur les dalles tièdes leurs effets crasseux hors des sacs, parmi les chiens et les ordures. Boîtes de conserve aux couvercles édentés et gamelles d’eau.

Claudiquant, juchée sur des talons trop hauts, une fille traversa la place pour rejoindre sa collègue. Elle, bas filé depuis la cheville jusqu’à la zone médiane de la cuisse, perruque juchée de travers. Aigres jambes musculeuses, accentuées d’autant par les talons, supportant un buste énorme en baril. Mols et blancs, deux seins tout à fait semblables à de la gelée papillonnaient hors du décolleté au rythme tressautant de sa marche. À la lisière, aréoles rosâtres émergeant de la blancheur fade du tissu et pointes. Profil de rapace, yeux charbonnés, amandes et faux-cils. S’approchant du véhicule, se baissant elle aussi, prenant part à la discussion.

DENFERT. Senteurs opulentes de sexe et de cuisine. Odeurs musquées. Vous prennent à la gorge. Poivre, presque un éternuement. Humpf !

Se souvenir de la fille qui se soulage devant chez moi. C’est-à-dire,dans le renfoncement du parking, derrière le Sofitel. C’est encore le lieu du prologue. Minuscule esplanade, à droite.

L’épisode des fesses blanches, auparavant. La fille (soûle) s’accroupit dans le recoin et pisse sans retenue. Nuit. Quelque chose de lunaire.

Un jet claque. Éclabousse ses mollets, la culotte largement étirée sur les chevilles. Beau cul blanc, admirablement fendu. Globes opalescents, charnus — filets d’urine.

Tout cela : hors de la durée.

Ondinisme. Loi des séries.

En face, ciel de toits criblé de clochetons et d’antennes. Piaillements rauques. Cris stridents des mouettes sur le pont.

Ces divers événements peuvent être pris comme des « épingles » — et sont plus qu’une seule cartographie.

ÉPINGLES, fragments tirés des Notes pour Aeyx – 1997 / 2003

aeyx – prologue

Noir de crasse et maigre, un tibia émergeait d’un sac de couchage tout aussi crasseux. On distinguait, à son terme, une cheville d’abord, puis un pied, lequel se parait, sur toute la nodosité du talon, d’une zone que la pratique de la chaussure avait patiemment lustrée et qui, dans la pénombre, luisait maintenant d’un beau gris-bleu. La voûte plantaire, elle, parfaitement noire, quoique fripée, regardait droit devant, coiffée d’orteils courts, eux-mêmes surmontés d’ongles sales.

Il grogna, renifla, se tourna, et le sac de couchage, s’écartant, révéla jusqu’en haut l’arrière d’une cuisse étonnamment glabre. Il toussa, cracha, racla sa gorge, toussa à nouveau. La peau, d’un blanc presque phosphoreux tant il tranchait avec le reste, était mouchetée de pastilles violettes dont certaines atteignaient largement la taille d’une pièce d’un franc. Les extrémités possédaient une belle teinte cuivre sale, devenant tout à fait rouge à leurs transitions, et la couleur s’y séparait ici avec la même évidence que s’il se fut agi de moignons coupés nets.

Le reste du sac et tout le haut du corps disparaissaient, comme happés, dans un vaste pan d’ombre, devenant gueule noire à l’entrée du parking — malgré sa porte close. La nuit, profonde, calme, douce, était pareille à la respiration paisible d’un enfant ; il dort, et son souffle emprunte la forme délicate du rêve : le voici fils de roi. Montant par-dessus les toits et le désordre des antennes, le ciel devenait roux, rosissait peu à peu, puis bleuissait puissamment ; s’étageant ainsi jusqu’aux ténèbres les plus sombres. La lune, empêtrée dans des paquets de nuages, ne paraissait alors qu’un mince halo ; un rehaut de clarté aiguisant leurs profils. À peine entendait-on, depuis les abords du canal ou sur les allées, avec la rareté et la régularité obsédantes que les gouttes mettent à tomber d’un robinet qui fuit, le passage étouffé de quelque véhicule. Une sirène s’y élevait parfois, entamant l’espace, pour décliner bientôt, loin, derrière la colline.

Tout en haut, se distinguaient la frange noire du cimetière, ses ifs et ses massifs de pins. Deux obélisques tranquilles en gardaient l’entrée.

PROLOGUE, fragment tiré des Notes pour Aeyx – 1997 / 2003

aeyx – notes et descriptions

Les zones industrielles.

Les échangeurs, la nuit, dévidant leurs longs rubans noirâtres. Filins vertigineux. Lumière. Ténèbres. Lumière. Des barres HLM s’élèvent çà et là, énormes, étreignant l’horizon. Vastes trouées de clarté. Paysages désertiques. Tunnels. Ronflement assourdi des moteurs. Faïences s’allumant brusquement sous les phares. Tout aussi brusquement, disparaissant. Dispositifs de murs anti-bruit. Disques lumineux filant. Fusées. Traînes. D’un pont, on aperçoit le fouillis du périphérique intérieur. Chevauchements et lacets. En s’élevant, on distingue encore les zones industrielles engluées de pénombre. Quelques feux maigres. Halos. Des molosses se jettent contre les grillages, éclatant d’abois. Ils ont disparu. Tout semble comme happé aussitôt qu’entrevu. Dans la nuit toujours, là-bas, s’activant autour de machines bruyantes, des ouvriers travaillent à l’installation d’une caténaire. Un gyrophare tournoie. Clignotements. Les disqueuses lancent à pleines gerbes leurs étincelles. Arcs tendus. Cris. L’obscurité s’embrase à cet endroit. Véhicules des VRU patrouillant. Partout, immenses structures métalliques des lignes à haute tension. Description des sablières Malet, avec les silos gigantesques. Cônes de sable ou de gravier. Au-dessus, un édifice en tôle, traversé de rampes, etc. Description de la carrière [B]. Poussières. Nuages élevant dans le ciel sombre leur gaze effrangée. Constellations blanchies. Poudroiement. Quelques lueurs encore, mais éparses. Tout, ici, est colossal ; tout, dans ce paysage, écrase l’humain. Vacarme étourdissant.

Notes et descriptions, MSKAeyx – 1997 / 2003

croquis de la salle des ventes

Hôtel des ventes. Dix-huit heures, façade de pierre grise. Vitrine à quatre glaces, placardée de petites affiches, portes à rabats. Cf. croquis. Au-dessus, gravé en lettres d’or à bel empâtement :

HÔTEL DES VENTES

À l’intérieur, salle tendue d’une tapisserie pelucheuse de teinte bordeaux (?). Le commissaire-priseur, au fond, sur son estrade — adjugeant. Derrière, nombreux tableaux accrochés aux murs. Sur des tables, des genoux ou entre des mains : catalogues de vente. Des mains se lèvent, les brandissant. On présente les tableaux. Des gens entrent, sortent. Certains, porteurs de grands colis empaquetés de kraft (châssis ou autres). Beaucoup de monde.

« Numéro quarante-cinq : « Chasse à Antibes », Lambert, retiré à trois mille deux, asseyez-vous messieurs-dames, parce que là, vraiment, on ne peut plus ! Retrait du cent soixante-dix-neuf ! Le cent quatre-vingt-quatre retiré à mille cinq cents ! — La porte. Brouhaha. Voix du commissaire-priseur roulant dessus les têtes. — Numéro trente-six, preneur à cinq mille deux ! Madame, ici ! — L’un des assistants : Où, Maître ? — Priorité à la salle à cinq mille deux ! Le « Moulin Rouge » à quatre mille… Non, personne ? … Retiré ! Marie Laurencin, numéro cinquante-huit… » — Fin de la vente. Tout un tas de cadres ou de châssis toilés retournés, par terre, contre le mur. Sur des tables en long, devant l’estrade, sont disposés des lots de sculptures africaines. Préparation de la nouvelle vente. Le brouhaha s’épaissit dans la salle. Les acheteurs récupèrent leurs tableaux. Certificats de vente, etc. Derrière l’estrade du commissaire-priseur, un lourd rideau pourpre, entrouvert, révèle un entrepôt regorgeant de meubles et de tableaux. Aussi : bibelots, animaux empaillés, livres pêle-mêle. On consulte des papiers, certificats, catalogues, etc. Chaises laissées libres, bientôt occupées par de nouveaux enchérisseurs. Le commissaire-priseur, reprenant : « Lot soixante-quinze, c’est bon ! — Un courtier : Deux cent vingt-six, j’ai preneur à cinq mille ! — On va passer maintenant à l’art africain… Tout le monde a le catalogue de la vente africaine ? Personne ne bouge… ? Tout le monde l’a ! — Laïus de l’expert sur l’art africain, et plus particulièrement sur les masques. Pantalon sombre et veste claire. Sort des documents d’un attaché-case. Cours magistral. Une liasse de feuillets dans sa main gauche. Catalogue ? Sur l’estrade, un bureau de bois laqué brun sombre. C’est l’expert qui parle à présent, le commissaire-priseur entérine. — Masque, habit de fibre végétale et tissu, ethnie Pendé. Est-il preneur à deux mille huit ? On va faire un petit effort ! Preneur à deux mille six ? Il n’y a pas de preneur ? On retire ! — On promène les masques. — Numéro quatre cent quarante-cinq, y a-t-il preneur à deux mille huit ? À trois mille… à trois mille cent cinquante… on est à trois mille cent cinquante… Personne ne bouge ? Trois mille cent cinquante, c’est tombé ! Vous le mettez de côté. On va continuer avec des masques. Masque numéro quatre-vingt-trois, initiation des enfants, ethnie Boro, débuté à cinq mille deux ! Masque double… — Surenchère à cinq mille cinq. — Cinq mille cinq, c’est tombé ! Un masque pacificateur, extrêmement rare d’avoir un masque complet ! Je n’en ai vu que deux dans ma carrière… — Les masques sont présentés sur des tables tendues de velours bleu. Les numéros défilent. — Quelqu’un est-il intéressé ? Personne ? … Retrait ! Origine ethnique Baoulé, Côte d’Ivoire. Trois mille cinq pour lire l’avenir ! Masque oracle à souris… trois mille deux sans souris… On continue ! Maintenant un fétiche… — L’assistante présente le fétiche à la ronde. — En son sein, la statue renferme des morceaux de miroir et de mica. Mise à prix : trois mille cinq ! Alors, ce fétiche ? Pas de preneur ? Retiré ! » — Suivent : masque Yoruba, culte Guélégué, Nigeria ; masque Dogon, Mali ; masque perlé, ethnie Bamoum, Cameroun ; reliquaire Kota, Côte d’Ivoire ; masque coiffe Fang, GuinéeVoix grave et profonde de l’expert.

Le commissaire-priseur, costume croisé gris perle de belle coupe, cravate foncée. Figure ronde, fines lunettes, cheveux plaqués. L’expert, montre à bracelet métal, chevalière. L’assistante de l’expert, une petite brune, plutôt jolie quoique sévère, en tailleur sobre, nez et bouche pointus, les cheveux mi-longs, lunettes à forte monture d’écaille. Seins lourds, cul un peu large et bien moulé dans sa jupe.

Au sol, dalle de béton peinte d’un bordeaux plus foncé, longues lézardes. Au plafond, série de néons et de petits spots. Quatre poteaux circulaires. Un escalier, à droite, s’élevant jusqu’à l’étage supérieur. Cimaises et chaînettes dorées pendant verticalement. À l’intérieur, de part et d’autre de la vitrine, fortes armoires, bois sculpté, colonnettes à torsades. Plan de la salle. Cf . croquis.

Rêve africain. Masques.

Vers vingt heures, croise l’expert côté Wilson, accompagné d’un type en costume sombre. Tous deux traînent derrière eux des valises à roulettes.

Situé à gauche de l’Hôtel des Ventes, un antiquaire. Rideau de fer baissé, mailles épaisses en losange. Dans un petit présentoir lumineux, à l’intérieur de la vitrine : coupes dépareillées, cristal à décor géométrique, ciselures. Divers services à café en porcelaine, dorures et fins émaux. Un porte-cigarette doré, près d’un étui Lancôme. Timbales en argent renflées ou étroites, écrins d’argenterie à velours violet ou pourpre, usé par endroits. Couverts étincelants, tasses et soucoupes, petits objets de corne ou d’ivoire. Coffret croûte de cuir contenant un service à café en porcelaine et platine à motif grécisant. Couverts délicatement ouvragés. Vases en cristal, de toutes tailles et formes, ou Murano. Bonze en ivoire, d’une dizaine de centimètres de haut. Petits bénitiers avec crucifix, de porcelaine ou d’argent. Émaux, camées, bagues. Boîtes et piluliers en cornaline ou en jade. Boutons de manchette, or et ivoire. Etc.

Un type passa devant la vitrine, tenant à la main un kebab emmailloté dans du papier cristal. Mouchetures et nimbes graisseux. Odeur de frites flottant, fade et doucereuse.

CROQUIS DE LA SALLE DES VENTES, MSK, Aeyx – 1997 / 2003

vincent

Et lui-même ? Comme si l’on pouvait vivre sans son image, s’en défaire. Quelque chose d’avant, — avant. Oui, avant. Lorsque les hommes en possédaient encore une. C’est cela que l’on perd en premier. Seuil d’indétermination. Il errait en lui-même, refluant, convoquant des souvenirs. Une fois, il s’était vu en rêve. Tel qu’aujourd’hui. Spectral. Forme sans forme. Peut-être était-ce là le dernier avatar ? Façonnant la représentation, remontant jusqu’à l’origine, inversant le processus. Il s’était dit : je ressemble de plus en plus à mon père. Une photographie, une image. Quelque chose derrière le crâne brillait, voile opaque, rosâtre, sur tout un pan du cliché. Diffus, fantomatique. Il la conservait. Avant, du temps des images. Et tout ceci de manière confuse, intuitive aussi. Il se souvenait des figuiers, de la cour carrée aux murs de briques et des volées de moineaux qui, en toutes saisons, s’y abattaient, aux bandes grises des grandes dalles de ciment fendillées et des brins d’herbe épars. Les fruits mols, tombant de toute la hauteur, s’écrasant dans un pochement mat, crevant. Violet noir vert sombre à la chair grenue picorée de pépins. Les arbres s’ébrouaient au moindre bruit suspect. Radicelles du souvenir semblables à ces brins, constellation d’images l’y reliant. Enveloppes fissurées, à la pulpe violette. Avait-il vécu là deux mois, contemplant journellement ces arbres ? Formes, formes encore. Là aussi, intuitivement, et pénétré de l’image de quelque chose de plus ancien, d’immémorial peut-être. Fruits sanguinolents, noir toujours, épais. Fruits éclatés, blocs. Ombre papillonnante des arbres. Elle frémissait sur le mur, glissait vers le sol, puis remontait, frange crépusculaire, spectrale, s’étendait démesurément, plus claire et bleue, puis disparaissait à nouveau, noyée de nuit, pour réapparaître enfin, aurorale, chargée de rosée, fraîche, lumineuse, sonore. Cycle. Et, cependant, les astres n’avaient aucunement interrompu leur course. Arborescence du temps, et l’esprit fourrageait parmi ces formes éparses, mutilées, le cadre de sa fenêtre d’alors, et des pans entiers de mémoire affluaient, ce mur derrière, cette tapisserie en arrière de lui, en arrière du temps, loin, derrière, inaccessible et, pourtant, dans le rappel de tel détail, tel défaut, tel accident, se remémorant, remontant ce flot continu, eux, discontinus, lui-même, éclaté, une unité s’opérait qui était sa conscience, lointaine et proche, éternelle et changeante, fidèle et trompeuse, où tout s’agrégeait enfin, resurgissait. Visibles : la chambre, le cadre, la cour ; visibles les figuiers aux branches torses et l’ombre qui, jour après jour, s’étendait, suivant sa course, elle-même toujours changeante, toujours selon un axe différent, mais éternellement, dans l’éternité des astres. Il le pressentait confusément. Une part de son être, une part intime — oubliée. Mouvante, floculante. Blocs de temps, blocs de mémoire, flot continu, espace morcelé. Sentiment unitaire du Moi ramassant jusqu’aux moindres aspects. Le passé ne possédait pas de mesure, rien qui ne puisse tenir rigoureusement en lui, rien ne permettant d’affirmer avec certitude une quelconque ordonnance, rien qui ne soit pétri d’une multitude de temps, de heurts, de failles, de circulations. Aussi, lui apparaissait-il ainsi : cela se développait sur plusieurs niveaux, construction à étages où l’intrication serait la seule règle mais ― du haut ou du bas qui pourrait le dire ? Le passé est un tel apex, d’une confusion de branches et de racines. Rayonnante matrice, traces, malléabilité de la mémoire où toute chose s’imprime, malléabilité de ce temps tout entier pétri, de ce temps pareil à ces tortillons de colle où venaient s’agglutiner les mouches dans sa chambre, l’été, pattes empêtrées, bourdonnantes. Masses, encore. L’unité et la dispersion, la matière et la mémoire flottant, le temps linéaire et ces objets, ces êtres ou ces choses qui portaient, recelaient en eux, en elles, leur propre temps, l’intrication de ces constellation temporelles, cette complexité extrême dont il ne soupçonnait même rien sinon l’intuition de quelque mystère, et la révélation jamais ne viendrait, jamais ne s’abattrait sur lui, jamais autre que la sensation de ces rayonnements multiples, faisceaux de temps s’intensifiant, où la pétrification touche toute chose et où la seule mémoire, cette forme sans cesse retissée, échappe aux déterminations ― mouvance indéfinie en laquelle se retissent également les liens du lointain au proche. Corps becquetés des fruits offerts, miettes, sol sassé de graviers. Maigres brins dressant leurs têtes hors des fissures des dalles, interstices où le temps se laisse déchiffrer, lire de la pointe du doigt sur les défauts et les craquelures du plâtre, de la tapisserie déchirée, du cadre écaillé de la fenêtre. Pépiement de la cour. Passereaux s’y agglutinant par paquets. Sphère temporelle des objets de la chambre, au temps où il y avait encore une chambre, encore des objets, encore une conscience attachée à ces objets mêmes, vivant dans leur proximité et, dans cet étrange attachement, les ramenant à soi, les agrégeant, tels ces réels multiples, en une vivante réalité, une réalité profonde, intangible et pourtant étrangement atemporelle, par ce mouvement, ce lieu où tout se ramasse, où la conscience en permanence relie des mondes, où la conscience productrice de mondes s’affirme. Je, visage, formes. Multiples et confondues, mêlées de chair et de monde. Vivante clarté, vivantes images. Chair radieuse à la surface polie du temps. Sphères autonomes des objets, sphères tournoyant, chacune, sphères immobiles et pourtant changeantes, pleines ; entières et pourtant morcelées ; silencieuses, mais d’un silencieux langage. Langue muette. Concrétions. Et les objets eux-mêmes portaient la marque de cette existence antérieure, de ce temps d’avant le temps, de ce temps noyé, dilué dans le flot de la conscience, dans ce flot de mémoire, dans ce flot recelant toute chose, ramenant au jour, à la lumière, dans une forme qui n’était déjà plus celle du temps mais éternelle, et d’où provenaient toutes formes. Formes toujours, formes déclinantes, porteuses d’un lourd secret, mais dont les contours visibles s’atténuaient, se fondaient, se brassaient en masse confuse. Temps toujours, défaisant toute chose, densité de l’espace visible, densité de cette unité délimitable de temps que l’œil embrasse, que la voix nomme et, nommant, révèle. Les formes s’estompaient maintenant, s’effilochaient et, pourtant, claires, réapparaissaient bientôt, se réappropriant le temps. Métamorphose. Ô clarté ! Le jour se lève et baigne la cour, la chambre, les murs gris, délavés, le panache des branches. Il songeait. Ainsi des galettes farineuses, plates, saupoudrées de farine et verticalement rangées en lignes tuletées dans les grandes caissettes. Deux doigts maintenus sur la lèvre, pressant. Signe visible. Formes concrètes, de l’épaisseur du temps, épaisses dans leur durée. Nervures des mondes se liant en faisceau dans le nœud du regard et, brusquement, déliés. Éclatement du souvenir. Résurgence. Polissure sensible où ne subsiste rien des ébauches antérieures, rien du temps ou de l’espace qui l’en séparait, de même qu’invisible est l’architecture intérieure, invisible la mémoire, mais rendue possible. Et l’être, en permanence, et bien qu’inconsciemment. Dans l’épaisseur concrète du temps. Soutènement de la mémoire. Dans l’impossibilité de l’homme à se régénérer autrement que dans la forme, par la forme. Et les formes mourraient, renaissaient sans cesse. Frémissement des arbres, pépiement de l’aurore, pépiement du jour. Longues lignes violettes au-dessus de l’eau. Tout ceci l’atteignait, tout ceci traversait le temps, l’espace, la mémoire, tout ceci : flot grondant du souvenir qui refluait en lui. Noire nuit, noire. Il replia avec soin le chiffon de papier, le remis dans sa poche. Vaste noire voûte céleste, chape noire. Limon. Vincent dépassa les hautes têtes de brique, cimes frangées d’ifs à la surface du ciel. C’était un cimetière. Il descendait, s’enfonçant effectivement dans la noirceur limoneuse de ce qui semblait la ville. Plus bas, apparaissaient les bords lumineux de quelque avenue à l’extrémité de laquelle, plus bas encore, de hauts immeubles s’entassaient. Diverses couleurs, diverses tailles, diverses formes mangées d’ombre. Prière muette que la nuit s’adresse à elle-même. Raie serpentine, l’eau sombre du canal.

VINCENT, fragment tiré des Notes pour Aeyx – 1997 / 2003