mai 2022 NUM2RO 0 – A comme Archiloque

<Regarde cette échine d’âne ! C’est l’île, oui, avec sa houppe d’arbres.>
Archiloque, Trimètres (fragment 17, traduction CH)

édito :

nostalgie
la nostalgie est un état

albanie
l’albanie est un état

et le reste
le reste est le reste
(wittgenstein n’a pas déjà dit ça point d’interrogation)

île 2022

<ἥδε δ᾽ ὥστ᾿ ὄνου ῥάχις
ἕστηκεν ὕλης ἀγρίης ἐπιστεφής>
᾽Αρχίλοχος ὁ Πάριος

·

on parle d’une île

on, un locuteur, qui ?

on parle depuis une île, on parle depuis l’horizon

on parle d’horizon

c’est une voix

la voix dit : l’île apparaît

l’île est boisée (< avec sa couronne de bois sauvages >)

l’île est surmontée de collines

ces collines, cet horizon de collines est comparé (en tant que comparable) à une échine d’âne

on compare l’âne (l’échine) aux collines (le sommet de l’île), par retour

cette comparaison est éclairante

des ânes broutent dans un pré

ce pré est pentu (de même, ardu, reclus, appendu)

cette pente est un versant de colline

les collines sont en pente

les collines sont versatiles (de surcroît)

les collines se découpent sur le ciel

cette découpe est horizon

c’est l’horizon (quelque chose de couché là-bas)

l’horizon est cette échine d’âne taillée dans la part du ciel

(un morceau de choix)

coupé

pourrissant (cette fois mâchoire, soleil mâché, magma)

un horizon harassé (chiffonné, fourbu)

tanné de lumière, de soleil (de clarté nocturne ?)

(un soleil asinien)

ces collines nous parlent

ce sont elles, cette fois, le locuteur (donc, les locutrices : horizon mamelu)

(polyphonie)

(une colline de soleil)

la colline parle

la forme de la colline est parlante

elle nous parle d’une échine d’âne

elle s’échine à nous parler (quand bien même nous ferions semblant de ne pas entendre)

de quoi ?

(ânonne-t-elle ?)

(serpente-t-elle ?)

(luit-elle au soleil indifférent ?)

de sa forme-échine (âne)

on pourrait parler d’autre chose, mais on parle de ça

on (toujours)

qui ?

ces mêmes locutrices ou d’autres ?

la locutrice colline, ce lieu à partir duquel ça parle

ça parle encore (ça ne cesse jamais de parler)

de quoi ? d’âne, de collines, d’échine, de soleil, de miel, de thym, de grillades

la colline, telle une échine

(d’âne, suspendue)

(peau, pelisse, guenille, loque, pendeloque, etc.)

elle s’élève depuis la mer

on parle depuis une colline qui parle depuis la mer

la mer parle

c’est une langue salée

c’est la langue d’un poète

sa langue est salace

elle n’est pas verte (c’est une verve grise)

une lagune flottant dans la mer des mots

il parle depuis là : le lieu du locuteur (cette île)

une île de mots

une île-absence

une île décrochée d’un continent dont elle n’a plus le souvenir (la mémoire)

qu’elle ignore (qu’elle abhorre)

dont elle ne veut se rappeler

une île apparaissant comme lieu d’énonciation, donc (dénonçant le procès du sujet)

(au plus près)

(localisable, assignable, assujettie)

l’énonciation-apparition

l’apparition de l’île (le lieu), dans le moment de son énonciation (le mot-île)

(conjointement, sa disparition)

le véhicule est l’âne

j’ânonne l’île

grise (somptueux récif dans la mer d’argent [barré])

davantage que verte

avec sa colline dressée (adressée)

contre le ciel

pan (non lumineux, numineux peut-être)

c’est une colline poétique (forme de mots) assise

sur une île tout aussi poétique (échine, vertèbres, dentelures)

où broutent poétiquement des ânes

(gris eux-mêmes, ânonnant l’herbe grise)

c’est un ciel (grisant)

c’est une mer (grisâtre)

c’est un poème (dégrisé)

·

le ciel à cet instant prend une teinte tout à fait sale

la teinte gris-âne

par laquelle l’île disparaît

(ce miracle insulaire)

(ce braiment coloré)

·

j’assiste à la disparition (et non, plus on assiste)

je me tiens sur son bord (je pourrais me tenir ailleurs, sur un pic du darien)

à l’horizon même où elle disparaît (en tant que colline, en tant qu’échine, en tant qu’âne)

j’enregistre le mouvement de sa disparition (le décréé, le désadvenu)

je suis l’horizon (c’est l’horizon qui parle)

je m’absorbe en moi-même (ciel, mer, île, etc., tout s’absorbe)

et, m’absorbant, je disparais comme horizon à mon tour

il n’en reste que des mots

le mot-âne

le mot-île

le mot-colline

le mot-ciel

le mot-on

(le non-mot)

etc., etc.

·

embrun embrun embrun embrume
amère parmi les embruns

·

l’apparition d’une île
la disparition du souvenir
le flux
l’âne
l’oscillation
l’apparition du souvenir
la disparition de l’âne
la colline
le moi
l’énonciation
l’apparition du souvenir
le flux
le vent
l’oscillation
la disparition de l’âne
l’apparition d’une colline
le moi
la fonction d’énonciation
la disparition du souvenir
l’apparition de l’âne
l’oscillation
la colline
les pins
la plage
l’île
sa disparition

·

cette île-temple cette île-soleil cette île-absence cette île-coordonnée

·

j’ordonne en moi les données immédiates de l’île

elles sont conscience

conscience de l’île en moi

solipsisme pur

l’île s’atteint ainsi dans la conscience

à travers elle (par-delà)

·

une ligne qui ondule, osseuse

ou ossifiée (calcification)

échine

(horizon)

sa masse (air, volumes d’air, aérienne, phénomènes gazeux)

son déploiement dans l’espace

sa vision

·

le clap-clap du moteur (sillage, écume, etc.)

·

l’approche

·

conscience de l’île (et île)

le mot-île

la coïncidence

le rapport

la coïncidence comme rapport de l’île au mot

la conscience comme le lieu de ce rapport

je fais advenir le mot-île

il tient dans le langage

avec sa colline boisée

son échine d’âne

·

silhouettant sur la mer

·

plages, prés, pentes

·

·

l’île est un prétexte

·

la métaphore de l’âne est un transport

·

marchandises, transferts, frais de douane, opérations du langage (tangage), transformations

cécité de l’île qui ne se perçoit pas elle-même (ne s’envisage pas plus)

sa forme d’âne (adossée au ciel)

un silence

·

constance de l’île dans son apparition-disparition (bloc d’être)

mouvement des vagues

roulis

·

PRIÈRE

aucun homme est une île aucune île est un homme
aucun homme est une île aucune île est un homme
aucun homme est une île aucune île est un homme

le nom-île le nom-homme
le nom-île le nom-homme
le nom-île le nom-homme

nile nome
nile nome
nile nome
nile nome

·

l’île apparaît

(on pourrait gloser là-dessus, évanescence, etc.)

·

l’île comme moteur de connaissance

(l’âne est le véhicule)

·

échine hirsute par-dessus l’eau

(ligne d’horizon serpentant)

·

rideau de pluie

·

l’île apparaît

(apparition d’une apparition, monde des apparences, modes de l’apparaître)

·

l’île apparaît

(le clap-clap du moteur, ou le floc-floc, ou le ploc-ploc du bateau)

(l’eau)

·

barques de pêcheurs

(le locuteur est le sillage)

·

l’île apparaît

(j’ai depuis longtemps laissé derrière moi l’europe aux anciens parapets)

(je m’avance vers le nouveau)

·

l’île apparaît

(vision courte, stricte, dense)

(vision au ras de l’eau, au ras des pâquerettes, au ras du visible)

·

l’île apparaît

(presqu’île au conditionnel)

·

l’île apparaît

(l’âne est le locuteur, la locution est le moteur, le moteur a des ratés)

·

l’île des morts

l’île mystérieuse

l’île des bienheureux

l’île au trésor

l’île d’ithaque

l’île de verre

l’île déserte

l’île des enfants de khaledan

l’île noire

l’île de sancho

etc.

·

(peau d’âne)

·

l’île finit de s’atteindre, s’achève, termine son périple

l’île est à la croisée des chemins (dessinés sur l’eau, effacés aussitôt)

l’île est dans le clapotis qu’elle fait à elle-même

l’île est un braiment visible à la surface

(horizon échine horizon)

l᾽île est divisible

l’île est sans finalité (aucune), sans visée (propre)

pure apparition

·

l’île est augurale (elle annonce la mort des dieux)

·

l᾽île est graduelle

·

chiffon organique au-dessus du flot (chiffe)

·

l’île est conique

·

l’île est iconique

·

(troncature)

(boisée, rase)

flèche

représentation

je me représente l’apparition de l’île

dressée, redressée, adressée

dernier signe visible sur la mer du rien

je m’adresse à l’île

(je suis le locuteur, qui ?)

je disparais

(qui ?)

·

l’île se prend à son propre jeu et s’exécute

(un jeu de dupe)

·

je disparais

je m’incarne en l’île

(l’île ne peut être moi)

·

impossibilité

désir (infini du désir) rétrospection

rêve

·

matière

·

circonstances

·

ère

·

stances

·

île

·

lune sac aileron axe
succède

l’île apparaît apparition d’une île l’île disparaît disparition d’une île
l’âne est le locuteur l’âne est le véhicule l’âne est le locuteur l’âne est le véhicule
l’âne est le moteur l’île est le véhicule l’âne est le moteur l’île est le véhicule
la métaphore est un transport l’île est le véhicule
la colline est en débord l’île est le véhicule
la métaphore est un transport l’île est le véhicule
la colline est en débord l’île est le véhicule
la métaphore est en débord l’île est le véhicule
la colline est un transport la colline est le véhicule

la métaphore de l’île excède l’île (déborde)

l’île est transportée en découvrant la métaphore (joie)

le locuteur est dans la métaphore comme lieu

vecteur

·

la métaphore est la locutrice elle parle d’elle-même à la troisième personne en ce qu’elle n’est pas

(sinon désir)

(raffinement du désir, pétrole, etc.)

·

l’île est magique

cette apparition-disparition est un tour de passe-passe (méta mor phose) (digression)

compter

décompter

(cartes, apparitions, etc. < cette île n’apparaît sur aucune carte > ai-je écrit quelque part)

fortune, roue de la fortune, île au trésor

·

transposition

mimer l’apparition, levée de visible (à partir d’où ?)

(de la mer, de l’invisible, du néant, de la conscience)

(la lever sur quoi ?)

(sur la mer, sur l’invisible, sur le néant, sur la conscience, sur le nez de dieu)

·

courbure du temps, parallèle à la courbure de l’horizon

·

l’île (le rêve d’une île)

levant

couchant

vague

pluie

rochers

bleus

·

courbure du dos de l’âne (son échine)

il broute

(ne pas oublier la ligne serpentine)

(elle s’échine à serpenter = son mode d’être)

·

la pente

·

la pente est broutée par l’âne

non en tant que pente

mais en tant que support d’herbe pentu

les arbres, le gris

(le brun en vérité) (velléités) (coloration)

·

l’âne

grenu, égrené, égrenant (cassant la graine dans l᾽herbe grise)

grenier

·

(grenier à blé, meule, farine, roue, âne, roue de la fortune, pense-bête)

·

l’âne épelle (il n’ânonne pas)

(saumure d᾽âne, au passage d᾽un fleuve)

·

·

·

dissolution dans le possible (formes, masses, couleurs, contours, événements)

le reste

laissé à l᾽impossible

cependant

·

·

dans l᾽abécédaire, l᾽âne ouvre la marche et le zèbre la referme

AC / PD interview-minute

AC Bonjour Philippe, c’est d’abord ton poème qui a déterminé, sinon la thématique de ce premier numéro (en a-t-il vraiment une ?), du moins de le placer sous le patronage d’Archiloque.

PD Le dieu tutélaire ! En réalité, c’est presque un poème à quatre mains, puisque Claude, d’une certaine manière, y a participé (le poème en porte la marque !). C’est un travail collectif. Je suis très heureux de découvrir aujourd’hui sa traduction, brillante à mon sens, du fragment à partir duquel ce poème a été conçu.

AC Tu peux nous en dire un peu plus ?

PD C’est Claude qui m’a fait découvrir Archiloque. Je connaissais un peu Alcée, un peu Sappho, Homère, Hésiode. Je veux dire, pour les anciens. Dès que je l’ai lu et que je suis tombé sur ces vers extraits des Trimètres, j’ai été frappé, par cette image, l’île, l’échine d’âne, cette comparaison. Je marche beaucoup, un peu comme Kant, je crois (je ne sais pas si cela participait à l’écriture de ses livres). Là où je vis, il y a des collines, des ânes aussi (c’est la campagne, on en voit de plus en plus !). Tout cet hiver, en marchant, je regardais les collines tristes, avec leurs arbres nus, dépenaillés, et il m’était impossible de ne pas songer à cette image, elle se rappelait à moi tout le temps (c’est ce qu’on dit de la Sainte-Victoire et de Cézanne, on ne peut penser à l’un sans penser à l’autre). Alors j’ai écrit ce poème, un peu en marchant d’ailleurs. Un poème-souffle, comme dit Claude.

AC Tu veux rajouter quelque chose à ce mini interview ?

PD Oui, c’est une parole soufi, je crois. Elle dit que le seul respect que nous pouvons avoir pour les anciens, c’est d’ouvrir leurs tombes et de dépoussiérer leurs os. À ce sujet, la traduction que vient d’effectuer Claude me semble des plus respectueuses.

la misère et l’aventure 2022

Il se nommait Archiloque. Il naquit à Paros, un bloc de marbre étincelant de la mer Égée. Il était le fils de Télésiclès, un aristocrate, et d’Énipo, qui était esclave. Il était bâtard ; à ce titre, il fut exclu de l’héritage. Il était pauvre. Il dut s’expatrier ; en amour, il ne fut pas plus heureux. Il aimait Néoboulé, la fille de Lycambe. Il se fiança ; les fiançailles furent rompues. Il en conçut toute sa vie une violente amertume. Il se répandit en injures et calomnies, telles <putain obèse> et <courtisane défraîchie>. Il fut qualifié d’ <Archiloque l’insulteur> par Pindare. Il arriva à Thasos, l’île boisée, poussé à l’exil par la misère ou les manœuvres politiques. Il n’aimait pas les figues, surtout celles de Paros qui sont tristes et peu goûteuses. Il accompagna les Thasiens dans leurs campagnes de Thrace, où il perdit d’ailleurs son bouclier. Il défendit de nombreuses fois sa nouvelle cité. Il était combatif. Il reprit la mer, invitant ses concitoyens à le suivre. Il voulait fonder une colonie plus équitable. Il se fit mercenaire. Il courut les mers et les pays. Il se battit contre des Eubéens qui n’usaient ni d’arcs ni de frondes mais préféraient l’épée et <sa besogne gémissante>. Il visita Sparte, comme la grande Grèce ; de la première, il fut ignominieusement chassé (bien que cela, rien ne l’atteste). Il mourut les armes à la main, sous les coups d’un Naxien qui s’appelait Corax, funeste présage !

AC / AS entretien

AC Adrien, bonjour. Rebonjour plutôt. Tu as écrit pour nous, à notre demande, la misère et l’aventure, qui est une biographie du poète Archiloque. Comment as-tu procédé ? Quel a été ton abord ? Connaissais-tu Archiloque ?

AS Ça fait beaucoup de questions pour un si petit cerveau ! Je n’ai retenu que la dernière. Donc, non je ne connaissais pas Archiloque. Je suis plus intéressé, au départ, par des auteurs comme Lucien ou Pétrone, Apulée, plus tardifs, irrévérencieux.

AC Ce n’est pas le cas d’Archiloque ? Je veux dire, l’irrévérence ?

AS Si, si, bien sûr. C’est justement pour ça que ça m’a beaucoup intéressé.

AC Alors, peux-tu nous parler de comment tu as fabriqué ce petit texte, et d’abord son titre ?

AS Le titre dit tout, la misère et l’aventure, c’est pour moi une donnée de la poésie, et de la nature humaine. Je pense à Villon, je pense à Rimbaud, à beaucoup d’autres. J’ai d’abord travaillé, enfin, les éléments dont je me suis servi proviennent de l’édition de Bonnard. Je crois même que mon titre vient de là, qu’il est quelque part dans son introduction (j’en profite pour le lui rendre !). Voilà un homme, Archiloque, en proie à la misère, au désamour, de sa fiancé, de sa famille, de sa patrie. Il est exclu de l’héritage, le fils d’une esclave. C’est un hors-caste, en quelque sorte. Et il laisse éclater sa colère, son ironie, son amertume. Il part, il s’exile, il voyage, il se jette dans la mêlée, il perd son bouclier, rien n’est grave. C’est un anarchiste, je crois. Il écrit une poésie très cynique (avant l’heure !), très acide et très belle. Il y mêle l’injure, la pornographie, un peu comme dans le Roman de Renart, très beau, là aussi.

AC Tu parles de Bonnard. Tu connais son parcours politique ?

AS Oui, extrêmement à gauche, un idéaliste en fait. Il aura d’ailleurs des soucis, je crois, avec l’université. C’est pour ça que je trouvai intéressant de travailler à partir de ce qu’il a écrit. Ce sont des insoumis. Jo (Joseph Ardiè) est comme ça. Ce qu’il écrit sur Valéry, à Sète, ce poème. Il est là depuis une semaine, il vit dans son fourgon, il pleut sans discontinuer. Il passe la nuit entre le musée et le cimetière marin (il y a un petit parking là). Et puis tous les matins, il voit cet autre fourgon arriver, chargé d’Africains (et c’est une entreprise de bâtiment ou de travaux publics portugaise, en fait). Sur le musée, on projette cette citation de Valéry <La beauté> ou <Rien de beau>, je ne me rappelle plus.

AC <Rien de beau ne peut se résumer>.

AS Oui, c’est ça. Et lui il saisit ça, il met les deux en relations. Valéry, la beauté, ces pauvres immigrés. Pourquoi <pauvres> d’ailleurs ? Jo m’a raconté que là-bas il allait dans les douches publiques pour faire sa toilette, et qu’il n’entendait que des voix, des accents immigrés, et, qu’au fond, ce qu’il entendait dans ces voix c’était un pays. Pas le pays d’origine, non, l’immigration comme un pays. Et que la mémoire de ce pays lui donnait une grande nostalgie. Il m’a dit que, plusieurs fois dans sa vie, il s’était retrouvé entouré seulement d’immigrés (parfois immigré lui-même, parfois non), et que dans ces instants, il savait qu’il se tenait dans le vrai, dans un lieu où l’on ne peut mentir, où l’on ne peut tricher, où l’on ne peut raconter des histoires. C’est aussi la seule personne que je connaisse qui soit intimement persuadée que la pauvreté est une vertu.

AC Un peu comme les Romains de la république ?

AS Oui, peut-être. Enfin, son poème m’a servi. C’est-à-dire que j’ai songé à Apollodore, à son résumé. Et que je l’avais à l’esprit en écrivant ma biographie.

AC Et cette distance, ce <il>, <il>, <il>, qui martèle ton texte ?

AS C’était un rappel de île, de Philippe. Île, il.

AC Tu travailles beaucoup comme ça, j’ai l’impression, avec des échos, des relations, un tissage… Ce que tu disais de Joseph est très intéressant. L’immigration, comme un pays. Et puis le rêver ce pays, le vivre, le vivre en rêve. Peut-être comme le domaine propre à la poésie, à sa poésie du moins. Quand j’ai écrit mon édito, j’ai commencé par <la nostalgie est un état>, et Joseph, qui était là, qui passait par là, a immédiatement répondu <l’Albanie en est un autre>. Alors, bien sûr, en commençant, j’avais bien songé à l’emploi d'<état> comme <pays>, à ce jeu, cette polysémie. Et n’importe qui aurait pu dire <la Belgique>, <l’Italie>, etc., mais il n’y a que Joseph pour dire <l’Albanie>. C’est pour ça que je l’ai gardé. Et aussi, parce qu’il y a une réversibilité, c’est-à-dire qu’en même temps, l’Albanie, pour lui, est un état mental. Je ne sais pas comment l’expliquer autrement. La nostalgie est un pays, un lieu, on peut l’habiter, et l’Albanie un état mental. Elle nous habite.

AS C’est comme le choix d’Archiloque, pour débuter la revue. A comme Archiloque, c’est présenté comme ça, en passant, très simplement : le poème d’untel, l’âne, l’abécédaire, etc. C’est aussi commencer par l’Antiquité (grecque, de surcroît), commencer par les Anciens, jusqu’au choix du nom, ce n’est pas n’importe lequel, Archiloque, qui débute lui-même par archè, ce qui est à l’origine, ce qui commence, etc., mais aussi, en remontant plus loin encore, ce qui marche le premier, ce qui est en tête…

AC C’est très intéressant ce que tu dis, au fond, sur l’origine, sur le fait de marcher le premier, bien que je ne pense pas que le comité de rédaction de BNE se soit posé tant de questions. En réalité, île nous a plu, et nous avons organisé la revue tout autour, comme un pari. C’est plutôt quelque chose de lancé en l’air, nous attendons que ça retombe. En fait, si nous avions pensé du point de vue de l’origine, nous aurions peut-être démarré par la Préhistoire, ce qui vient avant, nous aurions peut-être intitulé la revue <Ouk>, ça fait très préhistorique, très primitif.

AS Par rapport à la littérature, ça aurait peut-être été un peu compliqué comme origine, non ?

AC Tu crois ? Je ne sais pas. Cette relation de la littérature à l’écrit, c’est quelque chose de récent, en fait. Du moins, je le vois comme ça. Mais les sens, les significations peuvent venir après-coup, c’est vrai. Et je souscris donc complètement à ton analyse. (J’ai l’impression de me faire psychanalyser, en fait.)

AS <A> c’est très intéressant, c’est un mot aussi. En anglais, c’est l’article indéfini <un>. Zukofsky, (Z), en a fait le titre d’un recueil. La littérature débute là, et non pas dans une grotte !

AC Peut-on être antique, ou plutôt archaïque et primitif ?

AS Peut-être. C’est une autre question. Je ne sais pas.

AC On en reste là ?

AS Pour cette fois, oui.