conques (notes 2)

[24 06 21]

Les pentes de Mystra. [Parallèle]

Comment composer le paysage, du moins géologiquement ? Il s’échafaude ou s’élève autour d’un vide, d’une absence — cette place laissée libre, ou cette vacance dont j’ai parlé ailleurs.

Un voyage. [Voyage de formes]

« temple de calcaire et de pluie », Thèbes.

« cette architecture d’air / et de silence / volumes simples / espérer à la venue du jour », Garibaldi.

La question du ciel qui appuie sur ce paysage ou, du moins, dont ce paysage est la base, le socle, la fondation.

Cet or du soleil, aussi — qui éclabousse tout. Vision.

[07 07 21]

Le sentiment violent d’une présence.

La formule provient d’André Bonnard, relativement à la place des dieux chez Archiloque : « Le sentiment violent de la présence à ses côtés d’un monde différent ».

[11 07 21]

Reprendre les notes de L’Arrière-pays, au début de ce carnet.

« […] mon dieu lointain ne s’est retiré qu’à deux pas, son épiphanie est le simple ».

Je songe à ces mots d’Yves Bonnefoy, l’épiphanie du simple. Comment parvenir jusque-là, comment atteindre à ce pays, si reculé soit-il, comme enfoui dans un songe — et rêver, peut-être, pour le faire advenir, pour le faire exister — ?

Et dans tout cela, ce temple invisible que je m’applique à bâtir, et dont l’invisibilité est la condition d’existence.

*

Tout baigne, bleu, dans une clarté orange, cet est— et l’espace, tout à coup, se fait puissamment vaste.

Comment l’Aurore, et le silence, et le vide donnent lieu à cet espace, le fondent. Le rose même, la couleur rose vaporisée dans l’air.

Je note ces données colorées, propres au schiste, et ne l’épuisant pas, ce feuilletage de couleurs, de tons, de teintes, de variations — et je m’aperçois à quel point ce minéral même est musical. Brun, gris, violet, rose, parfois ocre et comme oxydé ; brun-rouille, gris-bleuté, ardoise, tourterelle, perle, etc., et ces verts, verdâtres, et ces bleus qui montent et vibrent presque jusqu’au noir sans jamais s’éteindre, ou s’argentent, brillent, éclaboussent et s’alourdissent bientôt.

Toute la vallée est happée par le brouillard, cette maigre et longue tranchée géologique, ce sinuement de rivière, brun, brun-sale, terreux — dévorée. Une brume blanche à force d’être grise, lumineuse pourtant. Vague, ensorcellement.

La tête d’une colline en émerge, nimbée. Est-ce là un miracle ? Et je la vois, crête d’arbres gris qui en révèle le pourtour, cette « échine d’âne » dont parle quelque part Archiloque — une île ne nous apparaîtrait pas plus mystérieusement.

Une île donc, levée par quelque oracle vers la matière, allant à elle.

Ces dalles partout, ces murs, cette arcature de grès rouge, fondue, lavée — ou ces blocs jaunes, atteignant jusqu’au soufre, grenés.

Bordeaux, bleu, vert, nitre, beige.

Et la ligne toujours, cet « horizon de colline », mélodique, cette louange où se détache, face à moi, tel ou tel arbre, sur ce rien, cet air vibrant de gouttelettes —

Qu’est-ce, au juste ?

Rien donc, ce silence, hormis les trilles et le pépiement des oiseaux, et puis, vibrant dans cette brume blanche, la découpant, voici la basilique (plutôt que l’abbatiale, je choisis ce terme à dessein). Et que dire de cette solitude ?

Une voix humaine, la première, un répons — comme une bouteille plastique abandonnée là, ou un emballage de cigarettes ; un déchet.

Cette couronne que tressent les chants d’oiseaux, une louange. Le raclement d’une table métallique qu’on installe en terrasse. Ce presque début du monde, et retiré pourtant.

Cela, et cela, et cela.

Ces colonnes, deux à deux, de part et d’autre du portail, minces, adossées, réduites à leur plus simple expression — astragale et corbeille nue, — ocres, ocres rouges, dépouillées, austères, vraies — semblables à des tibias.

Et la pierre, la pierre, partout. Et la lumière, toujours. Elle creuse plus avant dans le brouillard, éclairant cette échine au plein sud, l’apparaissant, dans un vert aigu jusqu’à l’or ; tandis que l’ouest est encore tout englué dans une masse rose.

Le bleu des pierres verdit.

Une dorure, les têtes somptueuses des arbres (cette colline, toujours— la splendeur du phénomène, sa montée progressive — ce chant ou ce champ du visible, un pan, esquissé sur le rien, une naissance — quoi ?).

Un silence — mat, épais, durable — sinon, ces oiseaux.

Des martinets volent.

*

À mes pieds, au-dessous, un petit escalier mène vers le rectangle d’un cloître — ou bien est-ce un carré ? — et son bassin claustral, en serpentine verte. Ouvrage circulaire, dallé sur le pourtour de blocs bleuâtres ou noirs, parfaitement lustrés.

Et ce rectangle ou ce carré de gazon, tondu de frais, me semble ici le plus purement humain — je veux dire, dans ce qu’il est possible de produire en termes d’ordonnance, un geste de culture et ce mot seul, κόσμος.

Cette simplicité vivante.

Derrière — depuis mon point de vue (c’est-à-dire, tournant le dos à la basilique, les toitures s’élevant au niveau de la partie sud du cloître, donc, précisément, devant moi) — l’apparition, toujours, continue, de cette colline, massive, de plus en plus massive et comme se matérialisant, sa levée.

Ce bleu maquereau des pierres, cet argent, ces dalles rectangulaires, roses et striées ou piquetées, jointées d’herbes. Quel nom, sinon émeraude ? — pour décrire telle couleur, dans cette vallis lapidosa dont parle l’abbé Bouillet.

Et cet arbre que je voulais dire, au bord est du cloître, magnifique et majestueux dans son enchevêtrement de racines — bien que de taille modeste — apollinien pourtant, puisqu’il ne me vient à l’esprit d’autre épithète, un tilleul.

Il est en fleurs.

Je le contemple, je reste là — dans cette présence.

Sous son ombre, le gazon est plus pauvre et mité.

Un traquet sautille et picore l’herbe, avec ces mouvements incessants qu’ont les petits oiseaux — de lui, on dit qu’il revient en Grèce quand les vignes fleurissent, d’où ce nom d’Œnanthe encore, qualifiant à la fois son genre et son espèce ; on doit sa description à Linné.

Il sautille, il pique, il est à l’affût, il repart.

Ce son de cloche qui monte à présent, puis décline. Est-ce un simple appel ?

Ce rectangle ou ce carré de pelouse, cet arbre, cette cloche qui désormais se tait et, derrière l’arbre, le mur — simple, inexplicablement simple, et qui n’a, sans doute, peut-être, rien d’archaïque ou d’ancien, sinon l’âge même des pierres, et dont la merveilleuse simplicité d’appareil effacerait à elle seule toute la gloire de l’édifice que décidément je ne regarde pas — et pourtant, quelle beauté — quelle

harmonie —

le vocabulaire de la musique une fois de plus, cette dimension proprement céleste opposée à la pesanteur des pierres et du temps. Mais il faut construire, bâtir, échafauder.

Et pourquoi parler, pourquoi écrire ? — ai-je déjà noté. Pour l’ombre peut-être, et la fin. Le soleil, lui, ne désire que le plus parfait mutisme.

Ce mur, à l’est — nu, sans ouverture, aveugle et pourtant en regard de l’autre — seul reste du cloître, dans sa partie occidentale, avec ses baies géminées et ses chapiteaux à motifs végétaux ou humains, préservé on ne sait comment de cette catastrophe ou ce jeu de massacre — ce mur donc, pur orient, nu — ai-je affirmé, et d’un dépouillement qui pourrait à lui seul tenir lieu de foi ; mais il y a trop de choses et trop de mots, ou trop peu, et tous manquent leur but.

Une théorie de moines, de frères ou de pères, je ne sais comment les appeler — ce sont des Prémontrés, comme je l’apprendrai plus tard, des chanoines donc — monte vers la basilique d’un pas divers, c’est-à-dire diversement marqué par l’âge.

La colline a maintenant presque émergé tout à fait. À mesure que le ciel bleuit, elle se lave de toute cette grisaille, se trempe progressivement dans ce qui deviendra azur ; tandis qu’à l’est, tout blanchit radicalement, dans un blanc irradiant à force de lumière, cru, violent — désespéré.

Et la cloche bat à nouveau, deux coups brefs ; ils entament l’air comme l’acier la mie tendre du pain.

J’avance à la pointe extrême de la terrasse, ce petit jardin.

Le paysage — la colline dorée — entièrement surgi devant moi, dans sa magnificence (et je comprends que l’on recèle ici quelque statue, quelque image).

La cime d’un noyer en contrebas, atteint le parapet où je me tiens — verte, intensément verte, d’un vert jeune et plein sève, tendre lui aussi, frais.

Les oiseaux, le concert des oiseaux.

Des écharpes de brume errent, soyeuses, sinon à l’ouest où tout est pris dans ce magma.

Ici, face à moi, la colline dressée ou adressée en louange (je pense à ces anges et leur harpe, à toute la mécanique céleste). Cette sorte de parousie — ou, selon les mots d’André Bonnard, toujours — le sentiment violent d’une présence.

Mais qui se tient là, qui vibre, qui — jaillit ? La beauté —

Je songe encore à cette idée (ou plutôt la limite si ténue entre l’idée et l’émotion), ressentie à l’intérieur de la basilique alors que je contemplais le triforium, et renforcée davantage par les chapiteaux à palmettes qu’on peut y observer, raides et maladroits, mais dont la naïveté est toute la beauté, en somme (— jeune, neuve, semblable à ce vert de tout à l’heure) — et cette idée était celle-là : un voyage de formes.

Et de même, de même — je me dis qu’à la vérité les divinités pourraient bien se succéder l’une à l’autre, comme chaque état de la lumière succède à chaque état — sans épuiser jamais la sacralité d’un tel lieu (ou comme ces temples changés en églises, ou ces églises changées de destination). Car ce n’est pas de religion qu’il s’agit ici — du moins, la Nature a suffisamment d’or et de pompe pour y suppléer.

Et c’est cela qui est frappant, cela que j’avais ressenti en Messénie tout d’abord, puis plus vivement au temple d’Apollon Épikourios à Bassai, en Arcadie — c’est-à-dire, que la sacralité du lieu ne réside pas dans le temple lui-même, elle préexiste au temple et en fonde le choix. Elle est là, étale, partout — elle emplit jusqu’à l’air, la lumière même — autant que l’obscurité.

C’est cela également, que j’ai ressenti sur les pentes de Mystra — dont le nom est désormais pour moi impérieusement lié à celui d’Hölderlin, comme aussi Koroni — et c’est ce même sentiment qu’ont dû éprouver ces quelques Francs égarés dans le Péloponnèse, huit siècles auparavant. Que le sacré ait part à la beauté, que cette beauté tire tout son pouvoir et son prestige de la magnificence de la Nature, voilà qui est évident. L’interrogation porte plutôt sur notre propre capacité à percevoir cette évidence, ou à la pressentir.

Je me souviens d’un helléniste qui, parlant de la beauté, non d’un point de vue ontologique mais sous l’aspect de telle beauté particulière, la décrivait dans l’esprit des Grecs de l’ancien temps comme l’émanation de la divinité — son rayonnement, sur les objets ou les êtres.

Voilà qui incite peut-être à bâtir des temples.

*

Je suis toujours là, au-dessous de cette plate-forme ou ce plateau du cloître, évoluant entre les diverses terrasses. En contrebas, des têtes de noyers, de frênes, d’autres arbres — que je ne connais pas — et, plus bas encore, le bruit continu de la rivière qui monte depuis la gorge, monte, monte.

CONQUES (notes) – 2021

conques (notes)

Il y a d’abord ce fin silence, auroral, spectral presque. Une ligne ténue de silence.

Un arc, tendu par-dessus la vallée.

Cela enfle, massif. Blocs de calcaire, de grès ou de schiste. Et les crêtes alentour.

Le temps d’un matin.

·

Ici, quelque dieu a creusé cela, quelque divinité tellurique — ce paysage de roches, et la verdure qui s’y accroche, la louange et le chant. Comment ne pas croire — mais à quoi ?

Ces pentes, cet à-pic, ce flanc. Cet or du soleil, aussi.

·

Nul besoin de pierres. Toutes, sont déjà là.

Elles sont le paysage même, heurtent — comme des socs le ciel, le travaillent, le retournent, le remuent.

·

On croirait que les siècles n’ont pas de prise ; le temps, infiniment long de la formation du monde est étendu là, gisant.

CONQUES (notes) – 2021

tombeau de rodanski (2)

« Quelque chose comme la nostalgie de cet ‘adorable jardin où les rossignols et les lions meurent de mélancolie’ […]. »

Stanislas Rodanski.

*

Rêve africain. Salle des ventes. Masques.

Fallada.

Référence au boulevard Pasteur. SUBS 13.

Cette pensée d’un philosophe me revint à l’esprit : « Ce n’est pas d’entrer au bordel qui est honteux, mais de ne pouvoir en sortir ! ». Je pris une grande inspiration et entrai.

Pam Grier. Là où n’importe qui de sensé l’aurait faite courir nue dans son opulente beauté.

J’étais constamment frappé par des images de mort […]

L’exposition au lupanar : « […] nudaque profusum crinem per membra dedisse ne domini templum facies peritura videret […] (ICVR, NS, VIII 20753). »

DAMASE : « Et, dénudée, elle répandit sa chevelure éparse sur ses épaules, afin que nulle créature mortelle ne vît le temple du Seigneur ».

Il faudrait aller jusqu’au bout, me dis-je, jusqu’au bout ! Mais quel était ce bout ? Des fleurs éteintes, cette cendre. L’étreinte, les sanglots, la nuit. Un sentiment du monde plus qu’un état du Moi — se regarder ou, plutôt, s’envisager comme l’on se voit en rêve. Cette absence à soi-même, une fleur à l’aube déposée de rosée. Tout cela n’avait pas de sens. Était-ce là ce cercueil de plomb que j’avais espéré pour une jeunesse trop brève ? […] Un jeune homme désespéré dans une ville désespérante. Cette vie brûlante, infernale, noire — que je traînais derrière moi. Ce silence décapant tout.

La ville, charbonnée d’ombre, distraite dans sa grandeur froide.

Temple, cela me fit penser au Sphinx Hôtel. Noirs papillons d’obscurité.

Je retournais à mon bar — ou était-ce un autre ? Inexplicablement, cette pensée me traversa l’esprit.

Pakistanais. Vendeur de roses.

On me regardait en coin. Je ne m’en souciais guère. Le ton monta. Les gens sont toujours près de se battre pour ce qui les concerne le moins et ce n’est pas le sens attaché aux paroles qui prévaut mais l’empire que celles-ci possèdent sur eux. On me jeta dehors, non sans m’avoir auparavant frappé une ou deux fois. Je trébuchais et manquais de m’effondrer en passant les marches. Quelques insultes fusèrent encore. La porte se referma.

Je revins à la charge et reçus à nouveau quelques coups. Je tombais à terre. C’est cela que font les héros de roman. Ils tombent, ils pleurent. Ils sont désespérés. Ivres et désespérés. Je me fis l’effet d’Aucassin, quoique ma mâchoire fusse douloureusement distraite. Là n’était pas le problème ! Mais où, alors ? On a le droit à la parole — moins pour le dire que pour espérer et, le disant, l’espérant, on l’éteint. Tout ce mouvement, et l’aventure immobile, ma vie en dents-de-scie. Un héros de papier.

Peut-être, tout ceci paraît-il disparate mais mon existence d’alors ne l’était pas moins. Et puis — tu m’as interrogé.

Je m’extrayais à grand peine du monde onirique de la place Blanche. Elle, mêlée de nuit. M’être fait casser la gueule deux ou trois fois par les spécialistes du genre m’est indifférent, affirmais-je de façon péremptoire et, me semblait-il, superbe. Il y a la mort, il y a la femme aimée, il y a le goût du va-tout. L’espérance morte, la saveur du sang. Ma lèvre fendue. Il y a toujours mieux à faire que cela. Il y a toujours mieux à faire.

[…]

La plupart des gens écrivent des livres ou bien, mieux, n’écrivent que pour publier. Je voulais écrire tout court. Une belle phrase était pour moi toute la science. Nul soleil pour clore décidément ces pages, nulle éternité. Le non-fini, plutôt, à chaque ligne. Un ciel de traîne, l’inachèvement comme condition essentielle à ne pas mourir, lors même qu’on a réglé la question de l’existence sinon celle du passé. Le désir de n’atteindre aucune réussite, aucun succès. L’homme est là, nu, exposé dans cette nudité métaphysique, du moins son dénuement. La dépossession de soi à soi. Cette crise qui ne peut s’achever ou signer le compte de sa perte qu’en le cédant définitivement au simulacre du non-moi. Qu’était-elle ? Crise morale d’un temps plus que d’un homme — et combien fallait-il se haïr à défaut de s’aimer ?

Ma vie, de façon désordonnée, ressemblait au cours d’un fleuve lorsqu’il quitte son lit — où ira-t-il ? Quels horizons seront ceux qui borderont sa rive ? Personne ne le sait. Et, pourtant, il va. De grandes araignées nocturnes tissent leurs toiles en contrebas des quais où la brume s’empêtre.

Et l’obscur champ de ruine où mon cœur déposé

Tout cela : ces fleurs égarées, ce sourire du soleil qui pourtant ne vient pas, ce sommeil étrange à l’infini du jour. Quand allais-je me réveiller ? Les hommes quittent parfois le royaume des songes pour rejoindre enfin leur destin, le mien était perdu et j’errais longuement dans ce labyrinthe. Nulle Ariane pourtant. Le beau sentiment tragique et qui s’éteint tout aussi tragiquement. Il n’en reste pas moins qu’on retrouve à la fin un opéra de Strauss. C’est peut-être bien un stoïque refus de souffrir qui fait surmonter la souffrance, poussant aux entreprises les plus hasardeuses, aux voyages les plus chimériques. Le bel héroïsme venait de s’achever, et sa langue demeurait incompréhensible, du moins si je tentais d’en emprunter les accents. Il y avait le fil acéré de la rupture entre cette femme et moi, une épée tout a fait semblable à celles qui interdisent l’accès du Paradis et que portent des anges aux ailes vastes et dorées. Cette épée se trouvait désormais placée entre moi et moi-même, me déchirant puissamment en deux. Vivant, — j’étais mort. Non pas selon la mort du corps que l’on pense le plus souvent être la seule, mais celle de l’esprit.

Une femme blême comme une morte à l’amour, mais qui disparaît ou part au bras d’un autre.

[…]

Ici, la nuit pâlit jusqu’à disparaître. Ailleurs, elle s’épaissit et des nuées d’étourneaux criaillent dans les arbres.

J’avais fait de la perte d’une femme un désastre si grand que rien plus ne pût m’être retiré. Je m’ensevelissais en lui. Ce mystère. Il est dit, quelque part : « un chemin de ronces pour trouver une histoire abolie ». Rien d’autre et, à la fin, une main de cendre. Il y avait cette porte désormais close, ce passé inatteignable, ce monde dont on pouvait chercher la trace — et que certaines photographies, malgré tout, permettaient d’entrevoir avant que de l’éteindre presque instantanément. Le passé que je cherchais en toute réalité me précède et la totalité du futur en passe de devenir ne m’en rapprochera jamais.

Tandis que la ville est gardée. Rien de plus à ajouter à cela. Il n’en reste qu’un paquet de cartes à moitié vide, et les as sont truqués. Cette femme, je décidais de l’appeler Bérénice. Un amour perdu. Tahoser. Quelque chose s’esquisse que l’on ne trouvera pas ailleurs. Un sentiment trouble m’entoure, comme la lumière enveloppe le globe resplendissant dont elle pense émaner. Lorsque l’homme tombe le masque, que reste-t-il que l’on puisse espérer ? Le masque était tombé, l’homme seul, l’espoir enfui. Et, chaque fois, une femme différente — l’indifférence donnée au visage de l’amour — toujours cette déesse froide. Quatre Reines. La cinquième était.

[…]

La fine vitre frêle de l’aube bruisse.

[…]

Je me rappelais ces corneilles des pelouses du Luxembourg qui en détachaient le gazon par paquets.

Faut-il conclure ? Dans ce silence qui pousse en moi comme une grande fleur, laisser la place à la vacance. L’être vacant. Un néon grésille et semble dire : « les poètes sont morts ». La folie guette à tous les étages. La nuit déplie ses vastes draps mais il n’y a pas de corps dessous. Noirs, mortuaires, froids, malgré ce matin de juillet.

*

J’erre dans Paris, sous ce grand ciel macabre qui m’enveloppe. Pâlir. Voir l’aube se lever, vider la nuit de sa substance et tendre à n’être rien.

Quelque part, je m’engouffrai dans les sous-sols du métro. Une bouche. Était-ce la station de la rue Morgue ? Je ne m’en souviens pas. Passé le tourniquet, de longs couloirs s’entrecroisaient sans cesse, montant ou descendant, tournant, retournant. J’arrivai ainsi au grand carrefour sensoriel où le cours de la liberté prend sa source et s’enfuient un à un les astres de feu.

[La rame / femme / etc.]

C’est une autre femme, me dis-je. Combien fallait-il mourir à soi-même pour renaître enfin ?

La solitude de corail des mers sans fins dans lesquelles je m’enferme — la certitude que cette tête de diamant qui me perce le cœur tombera. En moi meurt le monde, les objets déclinent et ne sont plus que l’ombre qui décroît à mesure que descend le soleil. Je suis ce soleil ; comme lui je m’éteins, parvenant ainsi à l’équilibre […].

[…]

Où vont les soleils ? Peut-être, vers ces horizons sans fins — derniers signes du vide et de la vacance, dernières lueurs avant la démission car rien de ce qui a été ne peut-être rendu et l’on repart seul avec ce rien magnifique, avec ce rien sur les bras comme un présent refusé. Qui pourra jamais dire la tristesse infinie d’une telle existence ? Qui pourra la nommer ? Ce que c’est que d’être, nul ne le sait et si la toupie de l’inconnaissable devait s’arrêter un jour de tourner, semblable à ces cerceaux que les enfants d’antan en costume de marin faisaient rouler au bout d’une baguette, pourrions-nous encore tenir ? Cela est très incertain. […]

Mon emploi au monde.

Une femme qu’aujourd’hui je n’ai pas vue et qui demain ne m’aimera pas.

MUSÉE GRÉVIN. PASSAGE ?

Le désir de jouer une existence plus que d’en être le jouet, ce paquet de cartes que l’on rebat sans cesse.

L’erreur.

TOMBEAU DE RODANSKI II (fragments, brouillons et notes) – 2019

médée brouillon (3)

PROLOGUE


Rois eschyléens dans leur costume de sang

drapés de sang

dans leur costume de scène

cothurnes

[Euripide]

masques


CHŒUR DES ROIS DE L’ILIADE les Atrides Ulysse

Ajax Diomède Nestor etc.


[liste des rois – mannequins ?]

VOIX OFF

*

l’histoire de Jason à la sandale perdue

or le temps venu arriva portant deux javelots

or

pourvu de deux javelots à la hampe solide

il était une fois un jeune homme étonnant

un double vêtement le

couvrait

entreprise origine risque troupe clous oracle prédiction cœur main ÉOLE fils omphalos centre terre mère homme pied retraite terre temps javelots homme étranger concitoyen tunique membres frisson pluie peau panthère boucles chevelure dos âme place foule

*

Le rideau s’ouvre sur une scène vide. Mais ce n’est pas le vide d’une aurore, ni même quelque nudité métaphysique, et rien ne se lève ici d’ailleurs. C’est, plutôt, comme si l’on avait débarrassé la scène. [accessoires superflus, barbes postiches, etc.] On peut imaginer les grands mannequins des rois déplacés par des assistants, remisés dans un cagibi, une cave, un sous-sol. Exit Agamemnon.

LOCAL TECHNIQUE indiqué sur la porte

depuis les coulisses jusqu’à la réserve

couronnes tressées de papier pour les rois

« Nous somme les rois de l’Iliade », entonnent-ils, et se dénombrent et se dénomment.

[une opérette]

Jason s’avance au milieu de ce chœur anachronique. Tous s’écartent pour le laisser passer et l’accompagnent de leurs chants.

ici, il n’y aura pas de problème d’antériorité ni de postériorité, mais

simultanéité analogies

Les mannequins prennent feu. [inexplicablement] Ils sont semblables à ceux du carnaval de Nice, quoiqu’ils portent des barbes tout à fait tragiques.

ce vide est un vide de situation

la place laissée vacante les rois de paille ou d’osier ne peuvent de toute façon pas l’occuper

On s’attendrait à voir surgir quelqu’un muni d’un mégaphone. [d’où ?] Comme dans un théâtre politique, ou la parodie d’un théâtre politique.

À tel point que l’air est vicié.

Mais les manifestants ne sont pas dans la salle. Car il n’y a pas de salle. Pas de public. Seuls ces rois, ce public de rois, entassés, rangés dans un placard. [et, peut-être, n’ont-ils pas brûlé ?]

On scande des slogans.

IL N’Y AURA PAS DE REPRÉSENTATION

*

THÉÂTRE D’ÉTAT

Des pierres vives, des arêtes tranchantes / les dents d’un dragon

c’est un décor pareil à un dépôt de bilan

on joue ici Médée

vitrine passée au blanc

*

C’est une pièce jouée par de mauvais acteurs. C’est une pièce dramatiquement mauvaise. On se change directement sur scène, non pour quelque parti-pris esthétique (mauvais, lui-même, au fond) mais pour ce que l’exiguïté des lieux ne le permet pas autrement.

C’est une pièce mauvaise (dramatiquement mauvaise, ai-je dit). On s’est trompé d’auteur. On a marqué Eschyle. Aussi bien aurait-on pu indiquer Fassbinder, Brecht ou Bond.

C’est une pièce de MJC et, n’étaient les spectateurs consultant leurs e-mails cependant que les acteurs s’agitent, cela se pourrait dérouler au début des années soixante-dix.

dramatiquement / inutilement

c’est une pièce subventionnée

C’est une pièce pour un mauvais public.

C’est une mauvaise représentation.

des câbles envahissent le plateau

des gerbes d’étincelles

on risque, à chaque instant, l’électrocution

Celui qui joue Jason est aussi Hamlet, prince du Danemark, et les rôles sont interchangeables

suffit-il seulement de quitter le costume

now get you to my lady’s chamber and tell her / let her paint an inch thick / to this favour she must come

Aussi, est-ce à cela que ressemble le théâtre —

La chambre est une chambre mortuaire. On voit les plans d’un funérarium que des architectes construisent.

[Les architectes] Ceux-ci se mêlent à la représentation, perturbent le jeu des acteurs, déplient ou déploient, un à un, de vastes plans envahissant la scène. [sous forme rhizomatique] On amène des échafaudages sur roulettes, on pose des tréteaux, les artisans se mettent au travail.

CATALOGUE DES ARTISANS

*

Techniciens de plateau, éclairagiste, ingénieur du son, machiniste, accessoiriste, chef cintrier, etc., se mêlent aux artisans. Tous veulent la place du metteur en scène qui désire celle de l’auteur qui, lui-même…

Brouhaha. Tumulte. On s’empoigne. Injures. Cris. À la fin, tout le monde tombe d’accord. On s’embrasse.

pour les dialogues très simplement chaque corporation hurle des termes techniques / il en résulte des avis / des opinions brandies comme des matraques

On laisse la direction d’acteur aux acteurs. Revendications sociales, minorités, etc.

Tous les mots masculins sont rayés et remplacés par des féminismes. Émasculés.

Médée pourrait apparaître, elle-même, nue, tête couronnée de fleurs.

Judith. Réciprocité

MÉDÉE BROUILLON – 2019

médée brouillon (2)

I. LA PRISE DU POUVOIR PAR LES FEMMES

LE SOUFFLEUR ET LE MONOLOGUE D’EURIPIDE

Euripide sa mauvaise fortune : le père cabaretier et la mère, Cleito, marchande de légumes.

J’étais le fils d’un cabaretier. Ma mère, tous les jours, portait à vendre des légumes dans une petite voiture. Elle se nommait Cleito. Etc., etc.

[…]

Et je ne peux même pas me prévaloir d’avoir servi à Marathon, non plus que de m’être illustré à Salamine, ce que l’on m’a toujours reproché. […]

Il pourrait aussi bien réciter un poème, chanter une chanson ou faire des claquettes — pourquoi pas ?

De même, il serait judicieux d’user ici de symboles destinés à faire se pâmer les femmes d’âge mûr ou celles en quête d’infini, mais on ne le fera pas.

ORÉE LE SOUFFLEUR PAREIL AU SPECTRE D’HAMLET / OU BIEN À L’EURIPIDE D’ARISTOPHANE / ERRE SEUL SUR LA SCÈNE VIDE (c’est-à-dire : précédemment débarrassée de tous les mannequins). Il fait son monologue.

Une chaise, une table, un verre plein d’un liquide incolore.

[…]

L’Histoire ne fait que se saisir de cette foule de détails désordonnés, dont elle monte certains en épingle… son cours erratique… Il fait un geste de la main, semblable à celui qui s’éponge le front ou réfléchit, ou encore : fatigue, lassitude ? Reprend : Je vois seul et seulement cette grande carcasse de théâtre moribond, comme un cheval crevé… ce cheval qu’on a crevé sous soi, entre ses cuisses… dans un galop de mort et qu’on laisse là… épuisé, fourbu, haletant… agonisant, même. Oh ! ce repos, ne serait-ce que le moment où il s’effondre… et reste là…

Vous, tous ! qui rêviez de voir Médée… belle, grande, drapée dans sa folie… dans la nudité de sa folie, qu’attendez-vous pour vous lever et partir ? Ici, c’est le théâtre, où rien ne parle… du moins, autre que des mots : l’impuissance, le discours de l’impuissance, l’émasculation… Tout sera à l’œuvre ici, comme ces billots de boucherie qu’on a reculé jusque dans les frigos… Tout est déjà à l’œuvre, et les billets eux-mêmes payés par les deniers publics ! Seule la pièce manque…

Vous attendiez quelque choc métaphysique… Mais, rien ! Rien de tout ça… Confortablement ou inconfortablement installés dans de mauvais fauteuils de théâtre, là où l’on attendrait vainement quelque inconfort de l’âme… et, déjà, ce mot vous fait vomir, ce qui n’est pas la moindre affaire !

Tout cela : les acteurs rémunérés, avec leurs fiches de salaire… cette foule de petits « Moi » qui s’agrègent ou s’agrippent à un plus grand et grouillent ainsi que des vers autour d’un cadavre… espèrent, prient, pleurent… et, l’heure d’après, s’asseyent ensemble pour dîner dans la cafétéria d’une quelconque aire d’autoroute…

Il hésite : voudrait-il dire autre chose ? Marche de long en large. Il consulterait ses fiches, s’il en avait, mais il n’en a pas. Que faire alors ? Et que dire ? Il se saisit du verre, posé là, le boit d’un trait (est-ce de l’alcool ?), le repose à côté, approximativement. Il paraît effectivement ivre.

Voilà ce qu’on verra : pas une idée qui ne soit éculée, pas un mot qui ne soit dit de travers, pas d’accessoire qui ne soit un poncif ! On continuera d’user de ces vieux schémas narratifs si pitoyables !

Il titube, vomit dans un sac en papier qu’il sort de la poche arrière de son pantalon, tombe, se relève aussitôt, se mouche bruyamment entre ses doigts et déclame :

Je dis ce vers, je le crie : « les électriciens pleurent derrière les pompeux décors de carton » …

Il pleure lui-même, s’assied.

Ce que fut la Grèce pour moi, jamais je ne vous l’avouerai… mais je vous la jetterai au visage comme un chat énergique, un torchon, ou le cadavre d’un poulet !

Il n’y aura pas de spectacle !

ʻJe réécris parce que j’ai honte d’appartenir à mon temps.ʼ

CITATIONS → porte des enfers. Démon le démon de Socrate, par exemple.

L’HOMME À L’UNIQUE SANDALE (apparition de Jason). Les mots du poème de Pindare : ils peuvent flotter dans l’air, projetés [depuis plusieurs endroits ?] et se lire ainsi sur des interférents (personnages, acteurs portant des écrans, ou des panneaux, ou des pancartes (très brechtien, au fond), mais aussi des éléments de décor, des objets divers, etc.).

Rang de personnages, chœur ? On peut lire dessus : ʻsandaleʼ, ʻjavelotsʼ, ʻtuniqueʼ, et ainsi de suite.

le cheval bleu / le rêve

THE VOICE – L’Audition.

Tu mi fai girar
Tu mi fai girar
Come fossi una bambola

Poi mi butti giù
Poi mi butti giù
Come fossi una bambola

Non ti accorgi quando piango
Quando sono triste e stanca tu
Pensi solo per te

Ce n’est pas traverser un miroir pour atteindre l’autre bord, non plus que le briser. C’est être, soi-même, cet « autre bord ». Tout cela est bien fané, comme l’éternel bouquet de fleurs d’Ophélie. Plutôt : tout cela est bien fané, comme l’éternel bouquet de fleurs de la « pauvre » Ophélie. Doit-on continuer de noyer des actrices ? Cela n’est pas certain. Et cet italique est moins la tentative d’une quelconque didascalie que les réflexions du metteur en scène, si celui-ci s’avisait de faire son travail.

Elle [?] doit (ou elles doivent) se tenir dans un certain état d’agitation, quoique la voix soit tout à fait monocorde et déclamatoire. La nuit « rayonne » sur elle, si cela est possible, par le truchement de quelque projecteur. On entend la voix des techniciens. L’un des éclairagistes s’emporte :

Mais, ce rayonnement doit-être très liquide ! s’écrie-t-il.

Il semble que personne ne comprenne son intention.

À la place, la lumière se coupe de façon irrégulière, répétitive, hasardeuse. Durant ces < noirs > (nombreux), les acteurs continuent de déclamer et le théâtre pourrait bien brûler qu’ils cabotineraient encore.

COUPURES BUDGÉTAIRES

Représentation. Théâtre d’ombres. Les acteurs sont visibles sur scène, tenant les mannequins. Inversion, dos. Karaghiozis. Hamlet → la représentation dans la représentation.

Le théâtre d’ombre et le funérarium. Projecteurs.

L’héritage turc. Là encore, ce sont les Albanais qui font la représentation.

Les mannequins [ceux des rois de l’Iliade ?] sont aussi grands que les marionnettistes. Peut-être plus imposants d’ailleurs, ou plus lourds [en chiffons, mais lestés de plomb ?]. Encombrants, en tous cas. Cela finit par ressembler à cette scène dans laquelle le personnage d’Alain Delon fait descendre un cadavre par les escaliers (Plein Soleil).

Éclats de rire du public. Grotesque. Etc.

Malaise. Défaut et incurie des Albanais dans tout ce qu’ils opèrent. La plus grande négligence leur paraît le plus grand soin.

Espèce de pantomime.

VIGO – La révolte des femmes.

Rois de l’Iliade (toujours poursuivis par cette vieille idée d’opérette) : Ulysse, Achille, Nestor, Agamemnon, Ménélas, etc. — auxquels peuvent s’adjoindre d’autres rois mythiques, tel le vieux Lear ou Richard III.

CARNAVAL DE NICE

Brûler en effigie Stanislavski, Brook ou Boal — mais cette révolte même n’est que l’idée ou l’illusion cynique plutôt (et non plus comique, cette fois) de la révolte.

Les vieilles barbes = Jan Fabre.

On ne sait d’ailleurs pas si l’on monte Médée ou le Roi Carotte. Peut-être les deux.

Living Theatre.

Hamlet-Jason entre par la grande porte — dramatiquement, ou subrepticement (ou comme l’on veut) — mais, dans ce second cas, ne serait-ce alors par la petite porte ?

Pantomime toujours, cinéma muet = la scène, elle-même, peut être projetée sur écran.

Quelque chose de lamentable, tout à fait dans l’esprit du Rocky Horror Picture Show.

Le Réanimateur de cadavres = ce final de Visconti, où deux poupées désarticulées tiennent le devant de la scène.

ʻEt je crois qu’ici il faut éclaircir le concept d’obscène. L’obscène n’a pas encore été défini, même étymologiquement. Nous l’appellerons excès du désir.ʼ

[Dante, Inferno ?] ʻEt, tel celui qui perdu dans son buisson de ronces en déchire les épines et que les épines déchirent, je rêve de ce royaume et me débats ! […] Mais je creuserai la route à coups de hache.ʼ

L’ÉCHANGE DES SEXES

Au final, nous nous trouvons en présence de Jason-Ophélie et d’Hamlet-Médée.

Le non-acteur.

ʻDe cette histoire, rien n’est vrai. Pas un seul mot. C’est moi qui ait tout inventé. — Merde à celui qui lira.ʼ

Albanais → festin des Argonautes.

Taverne (kokoretsi). Intestins enroulés tout autour d’une broche.

Là, une pause est nécessaire : pourquoi jouer Médée ?

II. CHŒUR DES PRODUCTEURS

Peut-être, un majordome présent là [livrée ?]. Il sert des verres et porte des cigares lorsqu’on le hèle de la main. Petit bar sur roulettes et plateau marqueté / sorte de table de jeu d’échecs.

La projection ? Fument et discutent dans le noir. Dimension physique de la fumée des cigares ou, du moins, la lumière l’accroche. Seuls, amplifiés, des bruits de cabine de projection.

Du moindre geste, nous avons fait une chorégraphie ; du moindre plan, un tableau.

THE RIVER

[…]

— Cette sorte de subtilité ne sera sans doute que peu comprise de la plupart des spectateurs.

—De tels contenus symboliques ne s’adressent pas à l’analyse rationnelle ni à l’entendement. Ils touchent l’esprit d’une toute autre manière.

— Et c’est encore de cela qu’il s’agit : il y a une part d’impondérable, littéralement.

[…]

Que croyez-vous que les gens verront lorsqu’on dira : Sophia Loren ? Avez-vous idée du pouvoir de suggestion d’un tel nom ?

Le réalisme lyrique américain.

Anthony Quinn (1915) — AIETES.

Zorba (1964)

LE FLEUVE. OUVERTURE. Un enfant fabrique un bateau de fortune qu’il lance sur l’eau.

Tourbillons, remous, méandres.

Des enfants jouent au bord de l’eau.

Des insectes, des animaux. Un chacal. Oiseaux typiques du désert. Reptiles.

Repas / église [cathédrale ?].

Peut-être, le caractère baroque des objets (richesse, éclat du cristal ou de l’argenterie), tranchant ou contrastant fortement avec l’austérité des mœurs. Lustre, verres, assiettes, couverts ouvragés.

LE FLEUVE / L’Ida.

Le village indien et le mythe crétois.

Zeus, dans sa caverne de l’Ida. La danse des Courètes – Argo.

Conflit du Vietnam, en fond / quoique jamais nommé.

MEXICO — jeunes étudiants [dans l’attente de leur mobilisation ?] en goguette.

Harvard. Études. Hellénisme.

Petite fille du soleil.

Cathédrale. Exposition du saint-sacrement. ADORATION.

Voir s’il existe un signe typographique qui pourrait rendre cela.

La scène de la Cathédrale / La scène du repas de famille / La scène du musée.

L’échappée, dans le village indien.

Aztèques, Mayas, etc.

CODEX. Sacrifices humains.

TULA — les restes d’un palais [toltèque ?]. À ce moment-là, évocation de la mythique Thulé.

Les mythes — le temps des dieux.

LES ATLANTES DE TULA

Jeu de balle, pok’ol pok. Popol-Vuh, les jumeaux (Castor et Pollux).

Civilisation aztèque.

Musée national d’anthropologie de Mexico, inauguré en 1964.

Épigraphie crétoise. Thèse / numismatique ?

Elle défait la bretelle, la robe glisse, révèle l’épaule nue, les hanches, le bas des reins / NOIR.

[…]

Oh, je dois bien avoir quelque arrière-grand-mère indienne

Elle se tait, reprend :

Mes ancêtres sont arrivés avec Cortès. Ils ont décimé ce peuple par l’épée, la variole et le feu ; mais cette culture est la mienne…

[…]

Elle : — Pourquoi venir à Mexico ?

Lui :— Je n’en sais rien. [Réfléchissant] Peut-être, afin de mieux comprendre les Grecs.

Elle : — Que voulez-vous dire ?

Lui : — C’est une idée que j’ai, au fond… d’une certaine parenté, non historique, mythique peut-être ? Il y a quelque chose ici de très ancien, c’est cela… De très ancien, oui, mythique… Ici, il est possible de croire à un pays des dieux… Cela passe toute logique… C’est un sentiment, presque palpable, mais non vérifiable… et pourtant tout est là, sous nos yeux. Je m’explique mal…

Elle :— Non, je comprends ce que vous dites. Vous parlez pour la première fois du cœur. Vos Grecs sont là, dans votre esprit. Ici, votre cœur maintenant. [Elle lui pose la main sur la poitrine. Il saisit cette main, tente de l’embrasser. Elle la retire vivement, comme un objet brûlant.] Vous voyez, vous plaisantez encore !

[Elle s’enfuit vers une autre salle. Il la suit.]

Pour Jason, un objet tout extérieur d’étude ; pour Médée, un élément culturel vital.

Le chien noir. Race ? SALON. Parmi les plantes grasses, atmosphère de serre.

Forêt de plantes grasses dans leurs pots.

Il ne s’agit pas de se demander, ni même de juger de ce qu’a fait Pasolini mais de ce que nous-mêmes allons faire.

LE PALAIS / LA MAISON DE MÉDÉE

III.

MÉDÉE BROUILLON – 2019

médée brouillon

PREMIÈRE PARTIE

Ô drame ô sang /

fin spectrale à leurs âmes

PROLOGUE

Le souffleur se promène sur scène, bien qu’il n’ait rien à souffler.

THÉÂTRE

La hauteur des subventions se mesure à la quantité de figurantes nues.

CITATION

On porte les vers des autres ainsi que des cadavres.

Les licteurs rapportent à Brutus les dépouilles de ses fils. L’ordre ascendance / descendance est bouleversé.

L’AUDITION – The Voice.

On fait entrer des transsexuels et des drag-queens. Toutes viennent auditionner pour le rôle de Médée. Gloussent, crient, piaillent. Tumulte. Là-dedans, tentatives de séduction. Bagarres, également. Des perruques tombent, on se jette à la figure des talons. Les robes se déchirent, les petites culottes s’arrachent : sexes d’hommes, seins, bas et porte-jarretelles. Tout est sens dessus dessous.

CHŒUR DES FEMMES

Salon de coiffure. Casque sèche-cheveux. Lisent des magazines.

LA PRISE DU POUVOIR PAR LES FEMMES

Lysistrate, les filles de Myrina.

Les Femen envahissent la scène, expulsent les hommes, scandent des slogans. Elles sont de tous âges, bien qu’à majorité leur groupe soit composé de femmes jeunes — mais surtout de tous aspects : belles, laides ; grandes, petites ; grosses, minces ; etc. Entièrement nues et le sexe épilé. Les corps sont bardés d’inscriptions. Hystérie. Cris, hurlements. On peut également jeter des fleurs, ou des pétales de roses — destinées aux couronnes.

Saluts nazis, provocations. [Peut-être, porte-voix]

Enfin, certaines s’accroupissent et urinent par terre. Grande violence dans l’intervention.

Dans tout ce désordre, les Femen ne se préoccupent pourtant pas des ouvriers. Ceux-ci sont comme invisibles. En retour, les ouvriers ne prêtent pas attention au spectacle. Menuisier, plâtrier, etc.

On échange des couronnes.

L’inversion des sexes.

Le féminisme comme prétexte à dénuder les corps.

DÉMONOLOGIE

Le pré-post-postmoderne.

1. puisqu’il s’agit de se comporter comme si cela n’avait pas d’importance : tout ce fatras de vieillerie et quelques millénaires de culture.

Un cheval bleu, la robe frottée de pigments, traverse la scène.

Des micros fixés aux sabots retransmettent et amplifient le choc des fers. Un son sale. Peut-être, peut-il exécuter un tour de scène — comme au manège ? Aussi, l’image démesurément agrandie sur écran.

Des extraits de Cherubini ou de L’âme et les formes émaillent la représentation.

TABLEAU

Créüse, obèse, avec des seins énormes qui pendent sur son ventre comme des ballots de linge sale. Tout du long de la représentation, elle les oint ou masse à l’aide d’une pommade blanche. Ce sera le seul rôle féminin tenu effectivement par une femme. / Réminiscence ou citation de Fellini.

Elle repose au milieu de ses attributs sexuels (fesses, seins, hanches, ventre (et, par extension, bas-ventre)) pareille à la Vénus de Lespugue ou de Willendorf.

Pour la coiffe de Créüse, et celle de Médée, quelque chose de semblable aux danseuses balinaises. Structure de bois dans laquelle sont intriqués les cheveux.

Du moins, Médée n’apparaît pas directement ainsi.

Funérarium II.

Le ciel d’ex-voto de la Santissima Annunziata (plafond du cloître des vœux).

Torses, têtes, bras, jambes — peut-être, également, des éléments de squelettes, accumulation. Tout cela suspendu. Plâtre galvanisé. Au sol, comme des coquilles vides, les moules. Des béquilles ?

Peut-être, encore, le moulage d’un grand cheval mort (et morcelé, d’ailleurs), c’est-à-dire d’un écorché. Qu’il y ait un lien symbolique de ce cheval à Médée n’est pas exclu — qu’il soit le double du grand cheval bleu n’est pas certain. Une sorte de cécité, ou de mutisme symbolique, doit être exigée. Cécité du spectateur, mutisme des signes.

Certains de ces moulages peuvent tomber. Avec quelle fréquence ?

Au fond, la nuit du non-savoir. Une femme étendue dans le ciel pareille à un cadavre.

C’est un peu comme si les portes de l’enfer étaient ouvertes. Au sens d’une « communication de forces ». Désordre universel. Ces portes-là peuvent être le double de celles du temple de Janus. Le cheval bleu possède manifestement ce sens (cette fonction ?).

LE RÉANIMATEUR DE CADAVRES

Médée nue, assise. Pareille à ce Christ mort de Manet que soutiennent deux anges. La posture du buste surtout, et des bras — la tête, légèrement inclinée. Le corps est blême, exsangue.

Derrière, l’éclairage crée une façon d’auréole. Halo, avec les cheveux tressant une couronne de barbelures à l’intérieur. La lumière s’émousse, varie d’intensité, croît à nouveau.

ô combien est-elle belle dans sa disparité

Au premier plan, quelque chose qui pourrait ressembler à une omoplate. Quoique géante.

Omoplate. Troncature. Des pierres vives. [Losange = des pierres aux arêtes vives]

De part et d’autre de Médée — toujours assise et toujours dans cette position de Christ mort, — Jason et Pollux (c’est-à-dire Jason et Pollux femmes, puisque les hommes sont désormais exclus) lui mordillent et lèchent, plus qu’ils ne tètent, les seins.

Ce sont de petits seins durs ou, plutôt, aux tétons durcis, semblables à ceux d’une adolescente. Tels qu’ils se développent après un traitement hormonal.

CATASTROPHE ONTOLOGIQUE

On ne jettera pas de sang, ni des seaux de viscères, ni d’animaux écorchés. On ne sentira pas l’odeur écœurante de la merde. On ne se barbouillera pas d’excréments.

Enchevêtrement des corps.

Les torses, les têtes et les membres de plâtre tombent depuis le ciel du théâtre, éclatent au sol, se brisent en mille morceaux comme ses assiettes de pacotilles dans les restaurants grecs.

Thessalie.

Nature infernale de Médée.

Argo. Confondre sous un même problème logique le bateau de Thésée et la nef Argo.

Hyperboréens.

SCÈNE DU BAIN

Médée, assise par terre au milieu des décombres des mannequins. Elle lessive les membres, de façon frénétique. Ceux-ci sont noirs. LADY MACBETH

Elle récite ou chante, comme une litanie :

des mains peintes d’ocre des yeux noirs des mains peintes d’ocre des yeux noirs des mains peintes d’ocre des yeux noirs des mains peintes d’ocre des yeux noirs des mains peintes d’ocre des yeux noirs des mains peintes d’ocre des yeux noirs des mains peintes d’ocre des yeux noirs des mains peintes d’ocre des yeux noirs des mains peintes d’ocre des yeux noirs des mains peintes d’ocre des yeux noirs des mains peintes d’ocre des yeux noirs des mains peintes d’ocre des yeux noirs des mains peintes d’ocre des yeux noirs des mains peintes d’ocre des yeux noirs

TAUREAU

Ainsi, des dieux sont morts.

NOUS VOICI EN COLCHIDE

Se débarrasser de cet absurde et désespérant psychologisme.

Le sentimentalisme, la mort, l’immensité de tous ces territoires.

Érotisme = expression politique.

Lumière de morgue. Hamlet. Nuage. Funérarium → Argo → Théâtre → Taverne, etc. Diverses métamorphoses. Également : Illusion comique.

CORPS DES DIEUX

On prendra le cœur, le foie, les poumons, la rate, l’estomac, les viscères — toute cette fressure humaine, tout cela qui ne nous sert à rien et dont on nous a rempli, et on le jettera.

On pourra s’emparer d’autres pièces (Hamlet, Macbeth, Lysistrate, Titus et Bérénice, L’Illusion comique, etc.)— et moudre tout cela.

La Nuit des rois. L’action se déroule en Illyrie.

ARGO

La taverne. À la fin, comme dans L’illusion comique, les acteurs et tout le personnel du théâtre partagent la recette, puis s’attablent et mangent des souvlakis.

[À la fin, tout le monde se relève : les morts, les vivants. L’amas des corps se désintrique, on se rhabille, et comédiennes et comédiens viennent partager la recette. Vastes draps blancs tendus]

Une grande broche tourne, les fours, les tables, etc. Une serveuse. La salle peut être décorée : un baptême, plus qu’un repas funèbre. Il reste pourtant encore, au sol, posés sur des tables, ou entassés dans des coins, des bouts de corps en plâtre. Le cheval, également. [Centaure ?]

Les ouvriers qui ont construit durant la représentation le funérariumbateauthéâtretaverne, entrent et s’installent silencieusement à une table du fond. Les Albanais : on les reconnaît à leurs traits aiguisés et cet air d’insoumission silencieuse que possèdent à l’ordinaire les immigrés.

Cheveux courts, visage triangulaire, joues creuses — farouches.

Ils sont les nouveaux Argonautes.

Présenté comme le dos, l’envers du décor. Pivotement ? Peut-être, tout simplement, la scène elle-même tourne.

DEUXIÈME PARTIE

Chœur des producteurs.

Ils sont vêtus de costumes aux coupes impeccables, tels qu’en portent d’ordinaire les membres du Congrès ou les administrateurs de grandes banques d’investissement et qui, dans leur dignité, ne sont pas sans évoquer la prétexte des Romains.

Sur la scène, et disposés parallèlement aux ʻtrois mursʼ, de luxueux canapés réalisés dans les cuirs italiens les plus fins. Dessin sobre et géométrique. Accubitum.

4 personnages issus des Studios et pouvant représenter, au choix : la Warner, la Paramount, la Fox, Columbia, Universal ou Metro-Goldwyn-Mayer, etc. Ils sont à l’image des protagonistes des 120 journées.

Le Dernier nabab.

Lecture d’extraits.

ʻLa scène, dans sa lenteur évoquait l’égorgement d’un porc, ou la mise au tombeau d’un dieu.ʼ

ʻLe prêtre se releva pour prendre le crucifix ; alors elle allongea le cou comme quelqu’un qui a soif, et, collant ses lèvres sur le corps de l’Homme-Dieu, elle déposa de toute sa force expirante le plus grand baiser d’amour qu’elle eût jamais donné. Ensuite, il récita le Misereatur et l’Indulgentiam, trempa son pouce droit dans l’huile et commença les onctions : d’abord sur les yeux, qui avaient tant convoité toutes les somptuosités terrestres ; puis sur les narines, friandes de brises tièdes et de senteurs amoureuses ; puis sur la bouche, qui s’était ouverte pour le mensonge, qui avait gémi d’orgueil et crié dans la luxure ; puis sur les mains qui se délectaient aux contacts suaves, et enfin sur la plante des pieds, si rapides autrefois quand elle courait à l’assouvissance de ses désirs, et qui maintenant ne marcheraient plus.ʼ

1970

N°1 — L’Histoire est pleine d’artifices…

N°2 — C’est-à-dire ?

N°1 — Que nous venons d’entrer dans une période de profondes mutations.

N°3 — Mais cette idée qu’il nous faut muter ou mourir, d’où vient-elle ?

N°4 — De l’Histoire elle-même, je crois.

N°1 — Les Studios, vous, moi, nous ; nous ressemblons à ce film d’Anthony Mann, et qui fut son crépuscule.

N°2 — La Chute de l’Empire romain ?

N°1 — Oui. Nous ressemblons à un tel colosse.

N°3 — Ainsi, nous devons tragiquement muter ou tragiquement mourir…

N°4 — C’est d’une ironie tragique, en tous cas.

N°1 — En effet.

N°4 — Peut-être me permettrez-vous cette question : quel était le décorateur ? Enfin, je veux dire le concepteur de ce forum ?

N°2 — Une œuvre gigantesque !

N°3 — John Moore.

N°4 — Non, l’autre.

N°1 — Colosanti. Veniero Colosanti.

N°2 — C’est cela même.

N°4 — Vous avez votre réponse.

N°1 — Aussi, ce ne fut pas seulement le crépuscule de la carrière de Mann, mais celui d’un genre tout entier.

Cette petite âme qui porte un cadavre, dont parle Épictète.

Nous avons inventé une nouvelle génération d’acteurs ; laquelle, en définitive, joue moins des personnages que les idées qui les portent. Ainsi de Douglas, ainsi de Heston.

[…]

Un homme capable à lui seul d’incarner les aspirations d’un peuple ou d’une époque. Et puis, l’extrême solitude des sommets. Une grande lassitude, plus qu’une tristesse.

Un être de destin, je dirais.

Sophia Loren et Charlton Heston → Le Cid. Dans La Chute de l’Empire romain, initialement, Charlton Heston devait tenir le rôle de Livius.

Le Rio Grande, comme personnage à part entière. Informations.

Frontière physique entre le Texas et le Mexique.

C’est, avant tout, pour Pasolini, un problème de civilisation et, de fait, la coupure radicale entre l’espace du merveilleux et le monde rationnel, entre l’efficace du rite et l’efficacité technique.

TEKHNÈ

Radeau. Odyssée. Kon-Tiki (1947).

Régression.

Harvard.

Médée noire.

La question des droits civiques.

Dimension pathétique.

Tragédie / Western : fonder la loi. L’époque (la génération) héroïque.

Voir Argonautiques : le voyage dans la Lune. Étrangeté / description du palais. V. également les descriptions : Odyssée, palais de Nestor, celui d’Ulysse.

Les cadavres enroulés dans des peaux et suspendus dans les arbres. COLCHIDE. / Mexique. Idem, Hécate, fête des morts.

Je veux dire que nous bâtissons des pyramides et que nous nous interrogeons afin de savoir si elles sont trop hautes, trop stables, ou leurs chambres funéraires trop richement ornées.

Un chien noir promène.

Projection. La Chute de l’Empire romain.

60 ans de consommation. Ce moment où la contestation ne consistait seulement qu’à acheter des disques.

TROISIÈME PARTIE

je vois le lieu fatal où ma mort se prépare [Corneille, Ill. com.]

MÉDÉE BROUILLON – 2019