cahier médée (2)

ta main et passe cette gangue bleue

étreint

étreinte

éteint

cette gangue

cette grande gangue éteinte

prise de nuit

prise

d’obscurité

éteinte dans la nuit éteinte

et teintée de sang

trempée

détrempée lavée à grande eau elle

jetée

un à un

fureur écartant les pans du monde

univers cosmos désaffecté

tournant autour de cet axe

syntaxe dé

réglée à ÊTRE

vieille question commune sous-entendant toujours pourquoi

les choses sont plutôt que n’être-

pas

et qui est en soi comme un faux

problème

fiction

cette nuit ensachée de ténèbres cette évidence crue

c’est-à-dire de chair apprêtée

au festin

toute

honte

bue

ressassée

une nuit

sans é

toiles

d’évidence

seule la seule

seule, là celle-là

elle

encerclée

ensorcelée de désir

SUPPLICE

corps désirant sans fin

esseulée de colère seule

sale ou

la

dans le ciel le seul esseulé soleil

ô ruban solaire / stellaire

aurais-je été tenté de dire

entortillant l’espace rayant

régn

ant rayonnant lu

mineux

et obscur lu

i-même

ruban

irradiant

radiant

radiance flèche verticale ou

de nudité

toi

NUE

cet esseulement nu dans le soleil silence

mer

côtes découpées

paysage de morgue

toi

ARROSÉE DE NUDITÉ

ARROSÉE DE SOLEIL

blanche

sous cette forme

croissant

décroissant cet angle

aigu, enfoncé jusqu’à la pointe

cette tête d’angle cette

feuille de laurier

cette

feuille de bronze dent

pénétrant

écumant de surface dépareillée

la prismatique surface dépareillée du dos de l’océan

surface

socle

somme angulaire de la taille d’un ongle

éclat

vivant creux du ciel

sombré à l’espace

RIEN

*

Théâtre du non-contradictoire.

Théâtre de la contrainte. L’enjeu des corps.

*

le petit moi du poète

le sable est sa figure

le sentiment de l’espace lui est

étranger

étrangeté de sable

l’impondérable sentiment de l’espace

étrange

dans sa figure

*

où irons-nous

nous qui croyons de ciel

de soleil  ?

l’impossession nous sera-t-elle offerte

telle

une délivrance ?

*

Le cinéma n’a pas besoin de dialogues, n’a pas besoin d’acteurs, peut-être même n’a-t-il pas besoin de plans. Cela seul : une image qui palpite.

Particules frappant les corps — créant un corps (le recréant) à partir de rien, sinon ce choc.

*

Médée, la mauvaise mère.

*

fille aux entrailles nues

brûlante(s)

médée

bouches seins yeux

barbares

médée

coiffée de ténèbres

à la gorge d’or

médée aux bras d’érèbe aux cui

sses fleuves

au sexe de nuit

ô

vierge visage vierge lavé dans le sang

baigné du

sang de son frère

la plus ancienne monstruosité

MEDEA NUIT

médée griffée de désir

haletant

mais la nuit la plus noire est pleine de clarté

sauvage

belle

iridescente

parmi les amas phosphoreux

*

Hol ywood — le chœur des producteurs. Une réunion de travail.

*

Dans cette solitude

non de la chose qui demande à être

mais de ce qui est.

*

Médée disruptive.

*

Lukács, L’âme et les formes.

*

Le visage de Sophia Loren (désir et lumière).

*

Politique. Titus et Bérénice.

*

Raconter le mythe de Médée l’étrangère.

3 textes.

*

Beauté, disons par réflexion.

Ces taches réfléchies : elles dansent sur le mur — (mais peut-on les qualifier d’ombres ?). Buée lumineuse, en fait.

Ou encore diffraction.

*

coques vides espérantes orbites

nues

parmi les grands pins

noires lignes feuilles

lancéolées des lauriers

parasols pa

naches

ombre dénudée jusqu’au jour

obscène

comme une femme qui entrouvre ses

cuisses et attend / proscrite

le silence est parfum

poche hématique et

subrepticement

du cœur à la flamme

et de la flamme au cœur / par retour

in(di)visible est l’air

et pourtant chargé d’atomes

invisible secret / mon cœur

ébarbé

loupe des jours sur l’océan grené

et la course du soleil / déclivité brune

à l’axe

déviant peu à peu

sombrant

se noyant

silencieusement tu t’endors et ton sein a

ce

mouvement

intermittent

il s’élève

il s’abaisse

il s’élève

il s’abaisse

comme saturne / comme

le vieux roi

pas de cours pour le mensonge

ici

je regarde ton sexe ensommeillé

ton ventre

ton front

cheveux épars

comparable à la verticale du jour

les astres

le silence des régions

l’intensité de sa course

ce qui se lève et parvient

dans l’inchaos du temps

vitre immatérielle

toute prête

À EXPLOSER

VOICI L’HEURE BARBARE

VOICI l’

ossuaire immense intrépide désert

D’ÊTRE

âge beauté

éclat

ajourant le ciel

VOICI

le singulier ORION

marchant à rebours dans l’éther

à cette nuit terrible

OÙ EXPIRENT LES ROIS

COMBIEN EST-ELLE

PARÉE DE BEAUTÉ

CETTE AURORE SPECTRALE

si jamais

nous y parvenons

cendres, orbites, œil, liens

dépareillés

*

Il n’y a plus de Médée

car nous autres humains sommes

démesurément petits

insectes existentiels

notre néant même

est

ridicule

Cette crinière de lune qui s’agite dans le ciel haute

l’urne perdue de Médée

Le soir

le firmament ressemble à un hymen rompu

voile resplendissant et déchiré du temple

au rideau d’un théâtre

Les flammes dansent

sur scène lèchent la base du rideau

s’endorment comme des sœurs

Je ne suis pas Médée

je ne suis même pas le metteur en scène de mon propre texte

non-écrit

On fait entrer des transsexuels

chacun(e)

veut être Médée

*

Lukács, le « saut irrationnel ».

*

Nu, nudité, dénuder. J’observe la fréquence de ces termes. Pourquoi Médée nue ?

Cette nudité-là n’a d’érotique que sa dimension paroxystique — autant que du désir : quelque chose d’insatisfait et dévorant, quelque chose d’impossible à satisfaire et cette insatisfaction est ce qui nourrit le désir sans fin. Insatiable Médée.

La mère ou l’amante dévorante l’est, littéralement.

Son image est la même, image sans désir d’une nudité de charnier. Cadavres empilés, morgue.

Le corps n’a que son poids, rien de ce qui l’habille.

Est-ce la première étape ?

À côté de cela, l’extraordinaire beauté de Médée — mais qui n’est pas une beauté physique.

Céleste, plutôt ?

Aussi n’est-elle pas la petite-fille du Soleil ?

Mais cette beauté est, elle-même, en elle-même, désir (autoérotisme ? érotomanie ?), délirant certes, ou désir porté jusqu’au délire. Sensualité maniaque ?

Cette sensualité donc, cette beauté, cette nudité — au fond, désir exaspéré — ne provoquent, en retour, qu’une extrême terreur : sorte d’angoisse castratrice.

C’est la Venus in furs, quoique vêtue seulement du bas-ventre.

Tout ce qu’il peut y avoir de terrifiant dans la féminité.

Une tête de Méduse.

« Dénuder » encore, comme se dénudent des tendons — s’écorchent. Cette beauté, cette nudité — inindépendantes l’une de l’autre, et l’une à l’autre mesurées — le sont de la façon la plus crue qui soit, c’est-à-dire : cruelle, sauvage, violente, irraisonnée. C’est, en quelque sorte, la Vérité — mais au sens où Heiner Müller en parle.

La seconde étape serait donc la nudité métaphysique et, en fait, celle-ci s’exprime peut-être pleinement dans la géométrie nue des objets (table, chaise — objets métaphysiques par excellence).

[Dimitris Papaioannou]

Chez Bruce Nauman, une chaise seule et quelques poutrelles d’acier suffisent non à citer la tragédie — ou définir, circonscrire un espace clairement « pathétique » — mais à lever des forces comparables à celles qui animent, innervent et excitent le sentiment tragique. Certes, il y a bien une lecture politique — disons, — de South America Circle (ou Triangle)— pour autant, c’est effectivement de notre propre condition d’êtres qu’il s’agit.

Non prioritairement, « primitivement » plutôt.

[À côté, la piètre chaise de Kosuth.]

Mais alors, à quoi bon souffler sur les braises puisque tout devient cendres ? Cela : l’extrême acuité de ce qui consume. Les Formes sont plus que des signes ou des idées, et les cantonner à ce rôle ne revient à rien qu’à se méprendre.

Le corps nu de Médée est davantage une force efficace qu’un symbole.

Pourquoi cette approche ?

Car il nous faut considérer Médée (le monde de Médée) comme une « orée » — un lointain où, là-bas, quelque chose se lève : ce qui doit advenir. C’est en cela que la nudité métaphysique dont j’ai parlé peut revêtir un sens. Dans ce monde, les objets n’en ont, justement, pas d’assignable. Une « chaise » peut être une chaise, ou une déesse, c’est selon. De là, cette prégnance de la métamorphose, de la prise de la métamorphose sur les êtres et les choses.

Dans ce monde, qui est aussi celui du pré- ou du proto-concept, l’irrationnel ne nous paraît tel seulement que par comparaison. Ainsi en est-il, également, de la cruauté — et la lionne dévorant ses petits ne s’en soucie guère, en effet.

Au bout du compte, si nous observons le mouvement général de la pièce, Médée est d’abord défaite de Jason, puis de ses enfants, et de cette robe enfin, seule possession qu’elle conservait de sa vie antérieure en Colchide. Mais cette nudité-là est purement restrictive, l’autre est plus profonde : c’est la nudité essentielle de tout ce qui se tient sous le soleil.

*

Grand-guignol. Lady Macbeth.

*

Apollonios de Rhodes, les femmes de Lemnos.

*

Le « saut irrationnel » considéré en tant que saut de Nijinski.

Ce franchissement qui est encore un arrêt puis, s’atteignant lui-même, se résorbe et s’achève. L’espace n’est ni limite ni mesure.

Seul, ce déploiement ou ce bond.

*

Le solipsisme et le non-moi.

*

Quelque chose dans la nuit s’arrache à la douleur,

— s’en extirpe —.

Quelque chose de la douleur.

Quelque douleur.

Une chose.

*

Image morbide aussi : le grand cadavre de l’Art.

*

Pourquoi tant d’images de mort, de cadavres, de profanation ? L’état de notre temps peut-être, cette odeur de pourrissement — ou, plutôt, de pourriture.

Aussi, son aspect grand-guignolesque.

CAHIER MÉDÉE – 2019

cahier médée

peut-être un frontispice

masques ?

*

Euripide, Médée jouée pour la première fois en -431

Sénèque, 1er siècle

Corneille, 1635

Cherubini, 13 mars 1797

Pasolini, 1969

Piero Tosi (Les Damnés, 1969 / Médée, 1969)

*

Dans ce désert existential où je marche, dans ce désert du sens — mais qui n’est pas le blanc de la page, bien au contraire, plutôt le lieu d’une équivoque — se laisse parfois deviner, comme un vestige, le squelette des mots, leur ossature : cette substructure qui est aussi non-corps puisque, seule, elle ne peut tenir debout.

Des êtres marchent, eux aussi, qui ne sont pas de purs concepts.

Nulles ailes d’argent ici à déployer de ces ailes dont les poètes, le plus souvent, se parent.

*

Nous sommes des êtres précaires, installés dans notre précarité — nous sommes les jouets du monde. Quittons cela un seul instant des yeux et l’univers entier nous le rappelle, et nous le rappelle dans sa forme la plus brutale, la plus intempestive.

L’impermanence est notre mode. [17/04/19]

*

L’homme fait deux choses : il agit et il rêve. La seconde empruntant ordinairement à ses yeux la figure de l’action.

*

Focillon, Vie des formes.

*

Des femmes nues, tenues en laisse — marchant à quatre pattes et aboyant comme des chiens. Tout ce que l’asservissement peut compter en fait de métamorphoses.

CAHIER MÉDÉE – 2019

sophia loren

Il n’y a que très peu de visages qui puissent prétendre au mythe — celui de Sophia Loren en est un. Non pas une femme belle (ni même incomparablement belle) mais belle « mythiquement ». Aussi avais-je écrit que Sophia Loren, du moins la beauté de Sophia Loren est la preuve non de l’existence de Dieu mais de la possibilité de cette existence.

Une beauté qui n’est que de syntaxe, une beauté disparate. Des éléments qui, pris isolément, n’ont entre eux aucune commune mesure.

Les réunir.

CAHIER MÉDÉE – 2019

citations

Citations.

Au lieu d’être ces glorieux ancêtres (figures d’autorité), ou ces amis que l’on convie au festin de la pensée, elles deviennent ces trublions ou ces esprits malins qui débarquent à l’improviste et sont porteurs d’entropie. Elles font dérailler ou déraisonner le texte et sont comme le spectre d’Hamlet mais n’est-ce pas le rôle en effet de l’esprit des morts ?

Cette proposition a été imaginée en rêve — ou, du moins, la première phrase de celle-ci a été clairement formulée au cours d’un rêve (et notée à mon réveil 05 : 25 très exactement, le 10 mai 19).

Il s’agit d’une discussion roulant sur la poésie et sur des questions particulières de poétique. Je suis dans un appartement assez vaste et clair, mais aussi assez vieux. Vaste, au regard du nombre de pièces, non de leur taille. Ce n’est pas un appartement de type bourgeois. Je discute avec quelqu’un. Comme dans les rêves — plutôt : comme ordinairement dans les rêves, la personne m’est familière sans que je puisse l’identifier. Nous parlons poésie (peut-être de façon générale). Il y a là un livre, un recueil. Je le saisis et m’aperçois que mon nom est imprimé dessus (mes nom et prénom), avec un titre dont je ne me souviens pas. Je sais tout à fait qu’il ne s’agit pas de moi mais d’un homonyme, quoique ce hasard, cette coïncidence m’étonne beaucoup. Je l’ouvre. À l’intérieur, ce n’est ni bon ni mauvais. Un moi mis en vers, réclamant l’attention d’autres moi et censés s’y reconnaître. En tournant les pages, j’y découvre un objet (qui, dans la réalité ne pourrait tenir dans l’épaisseur du livre) : sorte de petit bijou (boucle d’oreille ?) ou de clef, peut-être les deux. C’est un dispositif, le poème se trouve au-dessous, et peut être en relation avec l’objet. Je trouve la solution très démonstrative. Immédiatement, je songe aux calligrammes d’Apollinaire, puis à Sterne. Enfin, il y a toutes sortes de bruits qui, se manifestant, me perturbent : bruits provenant du dehors ; aussi, peut-être, un robinet qui coule, une ampoule qui grésille, un téléphone qui bipe, etc. Je les entends tous très distinctement et ensemble. Mon interlocuteur, lui, d’une part, ne les entend pas mais, d’autre part, ne comprend pas ma gêne. Alors, j’ai une intuition et, par analogie, j’imagine que les citations doivent opérer de la même manière (parasiter le texte ?). La voix des morts fonctionne comme un chahut face à l’ordre patiemment réglé du texte, comme des élèves turbulents — et l’auteur doit se sentir pareil à ces professeurs qui maintiennent à grand peine le calme dans leur classe, ou se laissent absolument déborder. C’est ainsi que l’on fait des auteurs morts autre chose que des statues ou des plaques. J’essaie de m’expliquer là-dessus, mais celui avec qui je parle n’arrive pas à concevoir cette idée (son intérêt ni même son sens). Je lui répond donc : « Au lieu d’être ces glorieux ancêtres, ou ces amis que l’on convie au festin de la pensée, ils deviennent ces trublions ou ces esprits malins qui débarquent à l’improviste et sont porteurs d’entropie ».

Je me réveille et je note cette phrase.

CAHIER MÉDÉE – 2019