chants populaires grecs (suite)

Le destin des chants populaires grecs est très intimement lié à l’étude des littératures étrangères en France. En 1824 et 1825, certainement dans la vogue des recueils des frères Grimm, paraissent les deux tomes que l’historien et linguiste Claude Fauriel leur consacre (Chants populaires de la Grèce moderne, Paris, Firmin-Didot) et qui ont ceci de particulier d’être la première publication en quelque langue que ce soit d’une littérature jusqu’alors purement orale. En 1851, un diplomate cette fois, et helléniste (français toujours), le comte de Marcellus, fait éditer ses Chants du peuple en Grèce (Paris, Jaques Lecoffre et Cie), puis, en 1860, un nouveau recueil intitulé, à l’instar de celui de Fauriel, Chants populaires de la Grèce moderne (Paris, Michel Lévy Frères). Ces trois recueils sont disponibles sur le site Gallica de la BNF. Plus près de nous, l’ethnologue française d’origine grecque Margarita Xanthakou a permis, par son travail de recherche, la conservation et la diffusion de contes populaires d’une dimension plus régionale (On raconte en Laconie… Arles, Actes Sud, 2007).

Nous donnons ici les premières lignes de la préface de Claude Fauriel ainsi que deux chants (La jeune fille et Charon, Fauriel ; L’amour au tombeau, Marcellus), lesquels partagent de nombreuses similitudes ou points de contact avec La Chanson du frère mort, et plus généralement avec cette thématique de « la jeune fille et la mort ».

Claude Fauriel, Chants populaires de la Grèce moderne, Paris, Firmin-Didot. Tome 1, 1824. Tome 2, 1825.

PRÉFACE DU TRADUCTEUR-ÉDITEUR – Fauriel, tome 1.

« Le projet de faire connaître quelques-uns des chants populaires de la Grèce moderne n’est pas nouveau. Dès 1676, La Guilletière promettait, dans la préface de son ouvrage intitulé Lacédémone ancienne et nouvelle, d’en donner une collection. Dans ces derniers temps, des hommes d’un talent distingué, en Allemagne, ont recueilli un plus ou moins grand nombre de ces chansons en grec vulgaire, avec l’intention de les publier. M. André Mustoxidi de Corfou adressait, en 1820, à Démétrius Schinas une lettre éloquente, qu’il a depuis rendue publique, et qui avait été destinée d’abord à servir de préambule à un choix de chansons grecques, et à un discours sur la poésie moderne des Grecs. La tâche était digne du patriotisme, du savoir et du goût de l’élégant écrivain à qui l’Europe et la Grèce doivent l’intéressant précis des événements qui ont précédé et suivi la catastrophe récente de Parga, précis publié en France par M. Amauri Duval. Si donc le recueil de chants populaires de la Grèce que je donne aujourd’hui au public se trouve être le premier qui aura vu le jour, ce ne sera que par une sorte de bonne fortune sur laquelle je ne devais pas compter. »

LA JEUNE FILLE ET CHARON – Fauriel, tome 2.

ARGUMENT [pp. 109-110]

« Cette pièce a-t-elle pour base quelque événement ou quelque tradition historique ? on serait tenté de le présumer à la précision de certains détails. Quoi qu’il en soit, la pièce se distingue, entre beaucoup d’autres, par la netteté et la vivacité de la narration, par l’intérêt du sujet, et par l’intention morale que la rapsode populaire a portée dans ce sujet.

La mort imprévue et soudaine d’une jeune fille, qui en fait l’argument, n’est pas, dans l’idée du poète un simple accident qui, pour être fort triste en lui-même, n’en est pas moins naturel et journalier : c’est la punition terrible de la complaisance avec laquelle cette jeune fille s’est abandonnée à l’orgueil de se sentir belle et riche, aimée et heureuse. C’est afin de rendre cette punition plus mystérieuse et plus frappante, que Charon, qui en est l’agent, se présente, pour l’infliger, sous un déguisement extraordinaire.

Il y a, dans madame de Sévigné, un trait que l’on a toujours admiré. Après avoir dit comment madame de La Rochefoucauld s’en tint à demander des nouvelles de son frère, dans un moment où elle tremblait avec raison pour son fils qui venait d’être tué au passage du Rhin, madame de Sévigné ajoute aussitôt : « Sa pensée n’osait aller plus loin. » Ce mot heureux s’applique avec une extrême justesse à un trait de cette chanson, dont il me semble être à la fois le commentaire et le plus bel éloge. Il caractérise à merveille la situation et le sentiment de ce pauvre Constantin qui, venant épouser sa fiancé, et voyant sortir de chez elle la croix qui précède les convois funèbres, se met aussitôt à passer en revue, dans son idée, tous ceux que la mort peut avoir frappés dans la maison de son beau-père, et n’oublie que son amante, que celle dont la vie est tout pour lui. »

Texte [pp. 113-115]

« Une jeune fille se vantait de ne pas craindre Charon, — parce qu’elle avait neuf frères, et pour fiancé Constantin*, — le possesseur de nombreuses maisons et de quatre palais. — Et Charon se fit oiseau, se fit noire hirondelle ; — il arriva au vol, et lança sa flèche au cœur de la fille ; — et sa mère la pleurait, et sa mère la pleure : — « Ô Charon, quelle douleur tu m’a causée au sujet de ma fille, — de ma belle, de ma seule, de mon unique fille ! » — Et Constantin parut, (descendant) d’une haute vallée, — avec quatre cents personnes et soixante-deux instruments. — Cessez maintenant la noce ; cessez de jouer des instruments. — Une croix a paru à la porte de ma belle-mère : — ou ma belle-mère est morte, ou bien mon beau-père ; — ou de mes beaux-frères quelqu’un aura été blessé. » — Il frappe du pied son moreau**, s’en va devers l’église, — et trouve le maître maçon qui fait un tombeau. — « Oh ! dis-moi, et Dieu te soit en aide, maître maçon, dis-moi, pour qui ce tombeau ? » — « Pour la fille blonde, pour la blonde aux yeux noirs, — qui avait neuf frères et pour fiancé Constantin, le possesseur de nombreuses maisons et de quatre palais. » — « Oh ! je t’en prie, maître maçon, fais ce tombeau — un peu (plus) grand, un peu (plus) large, suffisant pour deux. » — Il tire son poignard d’or et se frappe le cœur : — on les ensevelit tous les deux ensemble dans le tombeau. »

* Constantin, comme Aréti (littéralement : la Vertueuse), sont des prénoms génériques dans la littérature populaire grecque. On rencontre également ici le motif du mariage et des neuf frères.

**Littré dit : « Qui a le poil d’un noir foncé, vif et luisant, en parlant d’un cheval. Des chevaux moreaux. Substantivement, les moreaux figurent souvent dans les chansons de gestes comme montures des chevaliers un jour de combat. »

Comte de Marcellus, Chants populaires de la Grèce moderne, Paris, Michel Lévy Frères, 1860.

L’AMOUR AU TOMBEAU [p. 212]

« Eugénule, la belle, la nouvelle mariée, se vantait sur sa porte de ne pas craindre Charon, parce qu’elle avait neuf frères, tous vaillants pallicares*.
Charon l’entendit ou quelque oiseau le lui répéta ; il lance une flèche et la frappe.
Les médecins vont et viennent ; mais il n’y a pas de remède.
Sa mère vient, entre, et s’arrache les cheveux.
— « Tu vas mourir mon Eugénule, que me recommandes-tu ? »
— Quelles recommandations ai-je à te donner, ma mère ? Quand viendra Kostantas, ne l’afflige pas trop.
Et voilà que Kostas arrive à cheval à travers la campagne. Il ramène des cerfs vivants, des bêtes des bois apprivoisées, et il apporte un petit faon attaché sur sa selle.
Il voit une croix sur sa porte, des pappas dans sa cour ; et il demande aux passants : — Que font là les pappas ? —
— « Ton Eugénule est morte, et ils vont l’enterrer. »
Il tira son poignard d’or de sa gaine dorée ; il le leva bien haut, bien haut, et l’enfonça dans son cœur.
Là où on ensevelit le jeune homme, naquit un cyprès.
Là où on ensevelit la jeune femme, naquit un roseau.
Quand le vent du nord souffle, le cyprès se courbe ; quand souffle zéphyr, le roseau se penche.
Le roseau se penche et vient baiser le cyprès. »

*Littré dit : « palikare — milicien grec, dans la guerre de l’affranchissement. Étym. : grec mod. παλλιϰάριον ou παλληϰάριον, dans le moyen âge, goujat d’armée, plus tard, jeune homme, soldat, brave ; du grec ancien πάλληξ, jeune homme. » C’est dans le sens d’une jeunesse vaillante, belle et brave, qu’il faut ici l’entendre. Le Télémaque de l’Odyssée et les jeunes gens de l’équipée des Argonautes pourraient anachroniquement prétendre à cette appellation.

CAHIER DES PROBLÈMES II – 2021