cahier médée (2)

ta main et passe cette gangue bleue

étreint

étreinte

éteint

cette gangue

cette grande gangue éteinte

prise de nuit

prise

d’obscurité

éteinte dans la nuit éteinte

et teintée de sang

trempée

détrempée lavée à grande eau elle

jetée

un à un

fureur écartant les pans du monde

univers cosmos désaffecté

tournant autour de cet axe

syntaxe dé

réglée à ÊTRE

vieille question commune sous-entendant toujours pourquoi

les choses sont plutôt que n’être-

pas

et qui est en soi comme un faux

problème

fiction

cette nuit ensachée de ténèbres cette évidence crue

c’est-à-dire de chair apprêtée

au festin

toute

honte

bue

ressassée

une nuit

sans é

toiles

d’évidence

seule la seule

seule, là celle-là

elle

encerclée

ensorcelée de désir

SUPPLICE

corps désirant sans fin

esseulée de colère seule

sale ou

la

dans le ciel le seul esseulé soleil

ô ruban solaire / stellaire

aurais-je été tenté de dire

entortillant l’espace rayant

régn

ant rayonnant lu

mineux

et obscur lu

i-même

ruban

irradiant

radiant

radiance flèche verticale ou

de nudité

toi

NUE

cet esseulement nu dans le soleil silence

mer

côtes découpées

paysage de morgue

toi

ARROSÉE DE NUDITÉ

ARROSÉE DE SOLEIL

blanche

sous cette forme

croissant

décroissant cet angle

aigu, enfoncé jusqu’à la pointe

cette tête d’angle cette

feuille de laurier

cette

feuille de bronze dent

pénétrant

écumant de surface dépareillée

la prismatique surface dépareillée du dos de l’océan

surface

socle

somme angulaire de la taille d’un ongle

éclat

vivant creux du ciel

sombré à l’espace

RIEN

*

Théâtre du non-contradictoire.

Théâtre de la contrainte. L’enjeu des corps.

*

le petit moi du poète

le sable est sa figure

le sentiment de l’espace lui est

étranger

étrangeté de sable

l’impondérable sentiment de l’espace

étrange

dans sa figure

*

où irons-nous

nous qui croyons de ciel

de soleil  ?

l’impossession nous sera-t-elle offerte

telle

une délivrance ?

*

Le cinéma n’a pas besoin de dialogues, n’a pas besoin d’acteurs, peut-être même n’a-t-il pas besoin de plans. Cela seul : une image qui palpite.

Particules frappant les corps — créant un corps (le recréant) à partir de rien, sinon ce choc.

*

Médée, la mauvaise mère.

*

fille aux entrailles nues

brûlante(s)

médée

bouches seins yeux

barbares

médée

coiffée de ténèbres

à la gorge d’or

médée aux bras d’érèbe aux cui

sses fleuves

au sexe de nuit

ô

vierge visage vierge lavé dans le sang

baigné du

sang de son frère

la plus ancienne monstruosité

MEDEA NUIT

médée griffée de désir

haletant

mais la nuit la plus noire est pleine de clarté

sauvage

belle

iridescente

parmi les amas phosphoreux

*

Hol ywood — le chœur des producteurs. Une réunion de travail.

*

Dans cette solitude

non de la chose qui demande à être

mais de ce qui est.

*

Médée disruptive.

*

Lukács, L’âme et les formes.

*

Le visage de Sophia Loren (désir et lumière).

*

Politique. Titus et Bérénice.

*

Raconter le mythe de Médée l’étrangère.

3 textes.

*

Beauté, disons par réflexion.

Ces taches réfléchies : elles dansent sur le mur — (mais peut-on les qualifier d’ombres ?). Buée lumineuse, en fait.

Ou encore diffraction.

*

coques vides espérantes orbites

nues

parmi les grands pins

noires lignes feuilles

lancéolées des lauriers

parasols pa

naches

ombre dénudée jusqu’au jour

obscène

comme une femme qui entrouvre ses

cuisses et attend / proscrite

le silence est parfum

poche hématique et

subrepticement

du cœur à la flamme

et de la flamme au cœur / par retour

in(di)visible est l’air

et pourtant chargé d’atomes

invisible secret / mon cœur

ébarbé

loupe des jours sur l’océan grené

et la course du soleil / déclivité brune

à l’axe

déviant peu à peu

sombrant

se noyant

silencieusement tu t’endors et ton sein a

ce

mouvement

intermittent

il s’élève

il s’abaisse

il s’élève

il s’abaisse

comme saturne / comme

le vieux roi

pas de cours pour le mensonge

ici

je regarde ton sexe ensommeillé

ton ventre

ton front

cheveux épars

comparable à la verticale du jour

les astres

le silence des régions

l’intensité de sa course

ce qui se lève et parvient

dans l’inchaos du temps

vitre immatérielle

toute prête

À EXPLOSER

VOICI L’HEURE BARBARE

VOICI l’

ossuaire immense intrépide désert

D’ÊTRE

âge beauté

éclat

ajourant le ciel

VOICI

le singulier ORION

marchant à rebours dans l’éther

à cette nuit terrible

OÙ EXPIRENT LES ROIS

COMBIEN EST-ELLE

PARÉE DE BEAUTÉ

CETTE AURORE SPECTRALE

si jamais

nous y parvenons

cendres, orbites, œil, liens

dépareillés

*

Il n’y a plus de Médée

car nous autres humains sommes

démesurément petits

insectes existentiels

notre néant même

est

ridicule

Cette crinière de lune qui s’agite dans le ciel haute

l’urne perdue de Médée

Le soir

le firmament ressemble à un hymen rompu

voile resplendissant et déchiré du temple

au rideau d’un théâtre

Les flammes dansent

sur scène lèchent la base du rideau

s’endorment comme des sœurs

Je ne suis pas Médée

je ne suis même pas le metteur en scène de mon propre texte

non-écrit

On fait entrer des transsexuels

chacun(e)

veut être Médée

*

Lukács, le « saut irrationnel ».

*

Nu, nudité, dénuder. J’observe la fréquence de ces termes. Pourquoi Médée nue ?

Cette nudité-là n’a d’érotique que sa dimension paroxystique — autant que du désir : quelque chose d’insatisfait et dévorant, quelque chose d’impossible à satisfaire et cette insatisfaction est ce qui nourrit le désir sans fin. Insatiable Médée.

La mère ou l’amante dévorante l’est, littéralement.

Son image est la même, image sans désir d’une nudité de charnier. Cadavres empilés, morgue.

Le corps n’a que son poids, rien de ce qui l’habille.

Est-ce la première étape ?

À côté de cela, l’extraordinaire beauté de Médée — mais qui n’est pas une beauté physique.

Céleste, plutôt ?

Aussi n’est-elle pas la petite-fille du Soleil ?

Mais cette beauté est, elle-même, en elle-même, désir (autoérotisme ? érotomanie ?), délirant certes, ou désir porté jusqu’au délire. Sensualité maniaque ?

Cette sensualité donc, cette beauté, cette nudité — au fond, désir exaspéré — ne provoquent, en retour, qu’une extrême terreur : sorte d’angoisse castratrice.

C’est la Venus in furs, quoique vêtue seulement du bas-ventre.

Tout ce qu’il peut y avoir de terrifiant dans la féminité.

Une tête de Méduse.

« Dénuder » encore, comme se dénudent des tendons — s’écorchent. Cette beauté, cette nudité — inindépendantes l’une de l’autre, et l’une à l’autre mesurées — le sont de la façon la plus crue qui soit, c’est-à-dire : cruelle, sauvage, violente, irraisonnée. C’est, en quelque sorte, la Vérité — mais au sens où Heiner Müller en parle.

La seconde étape serait donc la nudité métaphysique et, en fait, celle-ci s’exprime peut-être pleinement dans la géométrie nue des objets (table, chaise — objets métaphysiques par excellence).

[Dimitris Papaioannou]

Chez Bruce Nauman, une chaise seule et quelques poutrelles d’acier suffisent non à citer la tragédie — ou définir, circonscrire un espace clairement « pathétique » — mais à lever des forces comparables à celles qui animent, innervent et excitent le sentiment tragique. Certes, il y a bien une lecture politique — disons, — de South America Circle (ou Triangle)— pour autant, c’est effectivement de notre propre condition d’êtres qu’il s’agit.

Non prioritairement, « primitivement » plutôt.

[À côté, la piètre chaise de Kosuth.]

Mais alors, à quoi bon souffler sur les braises puisque tout devient cendres ? Cela : l’extrême acuité de ce qui consume. Les Formes sont plus que des signes ou des idées, et les cantonner à ce rôle ne revient à rien qu’à se méprendre.

Le corps nu de Médée est davantage une force efficace qu’un symbole.

Pourquoi cette approche ?

Car il nous faut considérer Médée (le monde de Médée) comme une « orée » — un lointain où, là-bas, quelque chose se lève : ce qui doit advenir. C’est en cela que la nudité métaphysique dont j’ai parlé peut revêtir un sens. Dans ce monde, les objets n’en ont, justement, pas d’assignable. Une « chaise » peut être une chaise, ou une déesse, c’est selon. De là, cette prégnance de la métamorphose, de la prise de la métamorphose sur les êtres et les choses.

Dans ce monde, qui est aussi celui du pré- ou du proto-concept, l’irrationnel ne nous paraît tel seulement que par comparaison. Ainsi en est-il, également, de la cruauté — et la lionne dévorant ses petits ne s’en soucie guère, en effet.

Au bout du compte, si nous observons le mouvement général de la pièce, Médée est d’abord défaite de Jason, puis de ses enfants, et de cette robe enfin, seule possession qu’elle conservait de sa vie antérieure en Colchide. Mais cette nudité-là est purement restrictive, l’autre est plus profonde : c’est la nudité essentielle de tout ce qui se tient sous le soleil.

*

Grand-guignol. Lady Macbeth.

*

Apollonios de Rhodes, les femmes de Lemnos.

*

Le « saut irrationnel » considéré en tant que saut de Nijinski.

Ce franchissement qui est encore un arrêt puis, s’atteignant lui-même, se résorbe et s’achève. L’espace n’est ni limite ni mesure.

Seul, ce déploiement ou ce bond.

*

Le solipsisme et le non-moi.

*

Quelque chose dans la nuit s’arrache à la douleur,

— s’en extirpe —.

Quelque chose de la douleur.

Quelque douleur.

Une chose.

*

Image morbide aussi : le grand cadavre de l’Art.

*

Pourquoi tant d’images de mort, de cadavres, de profanation ? L’état de notre temps peut-être, cette odeur de pourrissement — ou, plutôt, de pourriture.

Aussi, son aspect grand-guignolesque.

CAHIER MÉDÉE – 2019

médée brouillon (3)

PROLOGUE


Rois eschyléens dans leur costume de sang

drapés de sang

dans leur costume de scène

cothurnes

[Euripide]

masques


CHŒUR DES ROIS DE L’ILIADE les Atrides Ulysse

Ajax Diomède Nestor etc.


[liste des rois – mannequins ?]

VOIX OFF

*

l’histoire de Jason à la sandale perdue

or le temps venu arriva portant deux javelots

or

pourvu de deux javelots à la hampe solide

il était une fois un jeune homme étonnant

un double vêtement le

couvrait

entreprise origine risque troupe clous oracle prédiction cœur main ÉOLE fils omphalos centre terre mère homme pied retraite terre temps javelots homme étranger concitoyen tunique membres frisson pluie peau panthère boucles chevelure dos âme place foule

*

Le rideau s’ouvre sur une scène vide. Mais ce n’est pas le vide d’une aurore, ni même quelque nudité métaphysique, et rien ne se lève ici d’ailleurs. C’est, plutôt, comme si l’on avait débarrassé la scène. [accessoires superflus, barbes postiches, etc.] On peut imaginer les grands mannequins des rois déplacés par des assistants, remisés dans un cagibi, une cave, un sous-sol. Exit Agamemnon.

LOCAL TECHNIQUE indiqué sur la porte

depuis les coulisses jusqu’à la réserve

couronnes tressées de papier pour les rois

« Nous somme les rois de l’Iliade », entonnent-ils, et se dénombrent et se dénomment.

[une opérette]

Jason s’avance au milieu de ce chœur anachronique. Tous s’écartent pour le laisser passer et l’accompagnent de leurs chants.

ici, il n’y aura pas de problème d’antériorité ni de postériorité, mais

simultanéité analogies

Les mannequins prennent feu. [inexplicablement] Ils sont semblables à ceux du carnaval de Nice, quoiqu’ils portent des barbes tout à fait tragiques.

ce vide est un vide de situation

la place laissée vacante les rois de paille ou d’osier ne peuvent de toute façon pas l’occuper

On s’attendrait à voir surgir quelqu’un muni d’un mégaphone. [d’où ?] Comme dans un théâtre politique, ou la parodie d’un théâtre politique.

À tel point que l’air est vicié.

Mais les manifestants ne sont pas dans la salle. Car il n’y a pas de salle. Pas de public. Seuls ces rois, ce public de rois, entassés, rangés dans un placard. [et, peut-être, n’ont-ils pas brûlé ?]

On scande des slogans.

IL N’Y AURA PAS DE REPRÉSENTATION

*

THÉÂTRE D’ÉTAT

Des pierres vives, des arêtes tranchantes / les dents d’un dragon

c’est un décor pareil à un dépôt de bilan

on joue ici Médée

vitrine passée au blanc

*

C’est une pièce jouée par de mauvais acteurs. C’est une pièce dramatiquement mauvaise. On se change directement sur scène, non pour quelque parti-pris esthétique (mauvais, lui-même, au fond) mais pour ce que l’exiguïté des lieux ne le permet pas autrement.

C’est une pièce mauvaise (dramatiquement mauvaise, ai-je dit). On s’est trompé d’auteur. On a marqué Eschyle. Aussi bien aurait-on pu indiquer Fassbinder, Brecht ou Bond.

C’est une pièce de MJC et, n’étaient les spectateurs consultant leurs e-mails cependant que les acteurs s’agitent, cela se pourrait dérouler au début des années soixante-dix.

dramatiquement / inutilement

c’est une pièce subventionnée

C’est une pièce pour un mauvais public.

C’est une mauvaise représentation.

des câbles envahissent le plateau

des gerbes d’étincelles

on risque, à chaque instant, l’électrocution

Celui qui joue Jason est aussi Hamlet, prince du Danemark, et les rôles sont interchangeables

suffit-il seulement de quitter le costume

now get you to my lady’s chamber and tell her / let her paint an inch thick / to this favour she must come

Aussi, est-ce à cela que ressemble le théâtre —

La chambre est une chambre mortuaire. On voit les plans d’un funérarium que des architectes construisent.

[Les architectes] Ceux-ci se mêlent à la représentation, perturbent le jeu des acteurs, déplient ou déploient, un à un, de vastes plans envahissant la scène. [sous forme rhizomatique] On amène des échafaudages sur roulettes, on pose des tréteaux, les artisans se mettent au travail.

CATALOGUE DES ARTISANS

*

Techniciens de plateau, éclairagiste, ingénieur du son, machiniste, accessoiriste, chef cintrier, etc., se mêlent aux artisans. Tous veulent la place du metteur en scène qui désire celle de l’auteur qui, lui-même…

Brouhaha. Tumulte. On s’empoigne. Injures. Cris. À la fin, tout le monde tombe d’accord. On s’embrasse.

pour les dialogues très simplement chaque corporation hurle des termes techniques / il en résulte des avis / des opinions brandies comme des matraques

On laisse la direction d’acteur aux acteurs. Revendications sociales, minorités, etc.

Tous les mots masculins sont rayés et remplacés par des féminismes. Émasculés.

Médée pourrait apparaître, elle-même, nue, tête couronnée de fleurs.

Judith. Réciprocité

MÉDÉE BROUILLON – 2019

médée (lecture)

Médée
Créon
Jason
Créüse
Chœur

Quelque part, du côté du canal de Corinthe

·

ACTE I

[incantation]

(chœur, médée)

Médée <chœur>

et qu’un objet plus beau

a chassé hors du lit

ô mort ô sang ô cruauté délices filles inhumaines <médée>

sœurs femmes enfants à grands coups de couteaux

épuisant ventre à ventre tremblant effroi

ô dieux 

noir furies noir barbarie noir peste achéron larves

ô dieux serpents flammes fières

sœurs ô dieux

noir troupeau ô dieux

vous

notre commerce étroit noir

liés noués

ô dieux

cachots flammes tourments ô âmes enfers vapeurs

ô dieux

attaché à l’esprit cet éternel bourreau harnaché de désir

noir sanglant divorce meurtre et carnage

noir des enfants mis en pièces

déchirés ô dieux

colère crime feux

ô dieux

impuissants

ô soleil et lumière

et ta funeste chute céleste

incendie

et le fer et la flamme et la terre et la mer et l’enfer et les cieux et les sceptres des rois

·

ACTE II

[dialogue]

(chœur, créon, médée, jason, créüse)

Employez mon service aux flammes au poison <chœur>

et les coups vi

olents

l’orgueil l’audace ses yeux ne sont que feux ardents <créon>

monstre

ah innocente candeur vertu

Médée miroir de vertu

barbare as-tu si tôt oublié tant d’horreurs

repasse tes forfaits repasse tes erreurs et de tant pays

nomme quelque contrée

où tes méchancetés n’interdisent l’accès

<pause>

tourbillons d’étincelles à leurs yeux enflammés <médée>

haleine

un long embrasement

aux tristes champs de mars

et les dents d’un serpent / dragon (chuchoté par le chœur)

jamais lune aurore étoile ni soleil

Jason / argonautes (chuchoté par le chœur)

Que l’un ait la couronne et l’autre le supplice

jamais il n’a trahi son père ni sa ville jamais <créon>

sang innocent n’a fait rougir ses mains jamais

il n’a prêté son bras à de si noirs desseins

tes herbes tes poisons ton cœur impitoyable

plus noire que la nuit

honte et fruit

mon pays et mon frère <médée>

pas un seul de ces maux qui ne fut sans profit

mais vous les saviez tous quand vous m’avez reçue

dieux justes dieux vengeurs vous dieux inaltérables

indomptable l’esprit son arrogant maintien <créon>

accompagnant l’orgueil

<pause>

elle altière <jason>

la robe de Médée <chœur>

et jalouse et furieuse <jason>

que ma main l’en dépouille afin de vous l’offrir

des trésors dont son père épuise la scythie

c’est tout ce qu’elle a pris quand elle s’en est enfuie

à présent nue entière <chœur>

semée d’étoiles des clartés du soleil des perles avec l’or <créüse>

confusément mêlées / resplendissante (chuchoté par le chœur)

à des gemmes si riches

aussitôt que je l’en vis parée <jason>

émerveillé

je ne fis plus état de la toison

·

ACTE III

[reproches]

(médée, jason silencieux)

Malheureux instrument du malheur qui m’accable <médée>

ta perte inévitable achève mon amour

et le jour de ma fuite est celui de ta mort

pour noyer tout les mers n’attendent que ma loi

la terre va s’ouvrir sous le palais des rois

l’air les vents la colère

éléments et principes

enfers (chuchoté par le chœur)

ai-je auprès d’amour oublié mon devoir

et pour jeter obstacle à l’ardente poursuite dont mon père en fureur touchait déjà ta suite

je semai à regrets mon frère par morceaux

de ce funeste objet épandu sur les eaux

laissé sans

sépulture

prodigue de mon sang honte de ma famille

aussi cruelle sœur que déloyale fille ces titres glori

eux

plaisaient à mes amours 

je les pris sans horreur pour conserver tes jours

tu n’étais point honteux d’une femme barbare

la trahison le meurtre et tout ce que j’ai fait

ce mélange odi

eux

déshonorant ensemble et ma race et mes dieux

·

ACTE IV

[configuration]

(médée, chœur)

Vois combien de serpents / scorpions (chuchoté par le chœur) <médée>

d’afrique jusqu’ici sont contraints d’obéir à mes charmes funestes

l’amour à tous mes sens ne fut jamais si doux que ce triste appareil

ces herbes

cheveux flottants bras et pied nu

mille venins

python

et ce plumage noir

des flots du phlégéthon

les gorges ensoufrées

poudres racines eaux

mène-lui mes enfants

et fais-les

présenter par leur père à l’objet de ses vœux

après l’assassinat d’un monarque et d’un frère

peut-il être de sang que j’épargne ou révère

infamie meurtre poison

<pause>

demeure affreuse des coupables lieux maudits funeste séjour <chœur>

ni grilles ni verrous ne tiennent contre moi

sur ces murs renversés flottent mes pavillons

cendres carnage

Créon (chuchoté par le chœur)

et dans le sang des siens noyer sa tyrannie

C’est demain que mon art fait triompher ma haine <médée>

·

demain je suis Médée

·

eux et toute la terre à leur confusi

on me livreraient la guerre

je hais ce désordre

·

ACTE V

[dénouement]

(médée, jason silencieux)

À d’invisibles fers <médée>

dieux

est-ce assez de deux morts est-ce

assez pour assouvir les fureurs d’une femme

nature je le puis sans vi

oler ta loi ils sont trop criminels

j’adore les projets qui me faisaient horreur

<pause>

la parque impitoyable en éteint le flambeau et pour le lit nuptial

il te faut le caveau

dieux quel spectacle d’horreur

instrument des fureurs d’une mère insensée

ce poignard que tu vois vient de chasser leurs âmes et noyer dans leur sang

(il se tue)

FIN

·

Pierre Corneille / Brice Jubelin – MÉDÉE (lecture) 1635 / 2019

ondine (notes)

Nous connaissons le jugement sans appel de Vigo sur son film : « L’Atalante est un film raté ».

Impureté.

Sensualisme.

Non plus Chiron cette fois, mais le satyre Silène, dont la laideur troublante forme comme un coin de désir enfoncé dans la chair de cet amour. Corps pétris d’un désir sans fin dans l’impossible unité de cet amour justement, et que l’attente ou le manque poussent au paroxysme. Nous ne sommes que les témoins silencieux de ce manque.

La forêt foisonnante des signes.

Matériologie. Hétérologie bataillienne. Typologie.

Eisenstein. Vertov. Écart ― montage.

Mutilations sacrificielles. Expiation.

*

Ondine. Bis.

Juliette, claire et spectrale, s’avançant dans la brume qui l’environne et la nuit ― et comment ne pas reconnaître en elle cette figure qui, de l’amante ou la morte ou la mère nervalienne à l’éternelle nymphe de Warburg, d’une Ophélie aérienne, noyée d’éther, à une moderne Eurydice ou Korè revenue du Séjour, traverse le temps et l’espace de la conscience pour nous atteindre enfin. Réminiscence. Travail de l’image, de cet intime et perpétuel battement, si semblable à une pulsation, mais infime. Métempsychose. Transsubstantiation.

L’antre de la nymphe Calypso.

Mouvement perpétuel du fleuve dans l’Atalante, quoique immobile. Remonter, avancer à contre-courant, n’est-ce pas, justement, ce qu’effectue Juliette, marchant sur le pont de la péniche à contresens ?

Étrange sentiment d’immobilité, ou plutôt de suspension. Le temps, l’espace, comme arrêtés. Ici, nous dit Orphée : « Ainsi, à peine t’avais-je vu pour la première fois que je retournai avec toi d’où je venais. »

Et Juliette ne dit-elle pas de même à Jean ? Mouvement profond de l’âme.

De quoi parlent les images et quels sont leurs pouvoirs ?

CAHIER DES PROBLÈMES – 2004 / 2010

médée brouillon (2)

I. LA PRISE DU POUVOIR PAR LES FEMMES

LE SOUFFLEUR ET LE MONOLOGUE D’EURIPIDE

Euripide sa mauvaise fortune : le père cabaretier et la mère, Cleito, marchande de légumes.

J’étais le fils d’un cabaretier. Ma mère, tous les jours, portait à vendre des légumes dans une petite voiture. Elle se nommait Cleito. Etc., etc.

[…]

Et je ne peux même pas me prévaloir d’avoir servi à Marathon, non plus que de m’être illustré à Salamine, ce que l’on m’a toujours reproché. […]

Il pourrait aussi bien réciter un poème, chanter une chanson ou faire des claquettes — pourquoi pas ?

De même, il serait judicieux d’user ici de symboles destinés à faire se pâmer les femmes d’âge mûr ou celles en quête d’infini, mais on ne le fera pas.

ORÉE LE SOUFFLEUR PAREIL AU SPECTRE D’HAMLET / OU BIEN À L’EURIPIDE D’ARISTOPHANE / ERRE SEUL SUR LA SCÈNE VIDE (c’est-à-dire : précédemment débarrassée de tous les mannequins). Il fait son monologue.

Une chaise, une table, un verre plein d’un liquide incolore.

[…]

L’Histoire ne fait que se saisir de cette foule de détails désordonnés, dont elle monte certains en épingle… son cours erratique… Il fait un geste de la main, semblable à celui qui s’éponge le front ou réfléchit, ou encore : fatigue, lassitude ? Reprend : Je vois seul et seulement cette grande carcasse de théâtre moribond, comme un cheval crevé… ce cheval qu’on a crevé sous soi, entre ses cuisses… dans un galop de mort et qu’on laisse là… épuisé, fourbu, haletant… agonisant, même. Oh ! ce repos, ne serait-ce que le moment où il s’effondre… et reste là…

Vous, tous ! qui rêviez de voir Médée… belle, grande, drapée dans sa folie… dans la nudité de sa folie, qu’attendez-vous pour vous lever et partir ? Ici, c’est le théâtre, où rien ne parle… du moins, autre que des mots : l’impuissance, le discours de l’impuissance, l’émasculation… Tout sera à l’œuvre ici, comme ces billots de boucherie qu’on a reculé jusque dans les frigos… Tout est déjà à l’œuvre, et les billets eux-mêmes payés par les deniers publics ! Seule la pièce manque…

Vous attendiez quelque choc métaphysique… Mais, rien ! Rien de tout ça… Confortablement ou inconfortablement installés dans de mauvais fauteuils de théâtre, là où l’on attendrait vainement quelque inconfort de l’âme… et, déjà, ce mot vous fait vomir, ce qui n’est pas la moindre affaire !

Tout cela : les acteurs rémunérés, avec leurs fiches de salaire… cette foule de petits « Moi » qui s’agrègent ou s’agrippent à un plus grand et grouillent ainsi que des vers autour d’un cadavre… espèrent, prient, pleurent… et, l’heure d’après, s’asseyent ensemble pour dîner dans la cafétéria d’une quelconque aire d’autoroute…

Il hésite : voudrait-il dire autre chose ? Marche de long en large. Il consulterait ses fiches, s’il en avait, mais il n’en a pas. Que faire alors ? Et que dire ? Il se saisit du verre, posé là, le boit d’un trait (est-ce de l’alcool ?), le repose à côté, approximativement. Il paraît effectivement ivre.

Voilà ce qu’on verra : pas une idée qui ne soit éculée, pas un mot qui ne soit dit de travers, pas d’accessoire qui ne soit un poncif ! On continuera d’user de ces vieux schémas narratifs si pitoyables !

Il titube, vomit dans un sac en papier qu’il sort de la poche arrière de son pantalon, tombe, se relève aussitôt, se mouche bruyamment entre ses doigts et déclame :

Je dis ce vers, je le crie : « les électriciens pleurent derrière les pompeux décors de carton » …

Il pleure lui-même, s’assied.

Ce que fut la Grèce pour moi, jamais je ne vous l’avouerai… mais je vous la jetterai au visage comme un chat énergique, un torchon, ou le cadavre d’un poulet !

Il n’y aura pas de spectacle !

ʻJe réécris parce que j’ai honte d’appartenir à mon temps.ʼ

CITATIONS → porte des enfers. Démon le démon de Socrate, par exemple.

L’HOMME À L’UNIQUE SANDALE (apparition de Jason). Les mots du poème de Pindare : ils peuvent flotter dans l’air, projetés [depuis plusieurs endroits ?] et se lire ainsi sur des interférents (personnages, acteurs portant des écrans, ou des panneaux, ou des pancartes (très brechtien, au fond), mais aussi des éléments de décor, des objets divers, etc.).

Rang de personnages, chœur ? On peut lire dessus : ʻsandaleʼ, ʻjavelotsʼ, ʻtuniqueʼ, et ainsi de suite.

le cheval bleu / le rêve

THE VOICE – L’Audition.

Tu mi fai girar
Tu mi fai girar
Come fossi una bambola

Poi mi butti giù
Poi mi butti giù
Come fossi una bambola

Non ti accorgi quando piango
Quando sono triste e stanca tu
Pensi solo per te

Ce n’est pas traverser un miroir pour atteindre l’autre bord, non plus que le briser. C’est être, soi-même, cet « autre bord ». Tout cela est bien fané, comme l’éternel bouquet de fleurs d’Ophélie. Plutôt : tout cela est bien fané, comme l’éternel bouquet de fleurs de la « pauvre » Ophélie. Doit-on continuer de noyer des actrices ? Cela n’est pas certain. Et cet italique est moins la tentative d’une quelconque didascalie que les réflexions du metteur en scène, si celui-ci s’avisait de faire son travail.

Elle [?] doit (ou elles doivent) se tenir dans un certain état d’agitation, quoique la voix soit tout à fait monocorde et déclamatoire. La nuit « rayonne » sur elle, si cela est possible, par le truchement de quelque projecteur. On entend la voix des techniciens. L’un des éclairagistes s’emporte :

Mais, ce rayonnement doit-être très liquide ! s’écrie-t-il.

Il semble que personne ne comprenne son intention.

À la place, la lumière se coupe de façon irrégulière, répétitive, hasardeuse. Durant ces < noirs > (nombreux), les acteurs continuent de déclamer et le théâtre pourrait bien brûler qu’ils cabotineraient encore.

COUPURES BUDGÉTAIRES

Représentation. Théâtre d’ombres. Les acteurs sont visibles sur scène, tenant les mannequins. Inversion, dos. Karaghiozis. Hamlet → la représentation dans la représentation.

Le théâtre d’ombre et le funérarium. Projecteurs.

L’héritage turc. Là encore, ce sont les Albanais qui font la représentation.

Les mannequins [ceux des rois de l’Iliade ?] sont aussi grands que les marionnettistes. Peut-être plus imposants d’ailleurs, ou plus lourds [en chiffons, mais lestés de plomb ?]. Encombrants, en tous cas. Cela finit par ressembler à cette scène dans laquelle le personnage d’Alain Delon fait descendre un cadavre par les escaliers (Plein Soleil).

Éclats de rire du public. Grotesque. Etc.

Malaise. Défaut et incurie des Albanais dans tout ce qu’ils opèrent. La plus grande négligence leur paraît le plus grand soin.

Espèce de pantomime.

VIGO – La révolte des femmes.

Rois de l’Iliade (toujours poursuivis par cette vieille idée d’opérette) : Ulysse, Achille, Nestor, Agamemnon, Ménélas, etc. — auxquels peuvent s’adjoindre d’autres rois mythiques, tel le vieux Lear ou Richard III.

CARNAVAL DE NICE

Brûler en effigie Stanislavski, Brook ou Boal — mais cette révolte même n’est que l’idée ou l’illusion cynique plutôt (et non plus comique, cette fois) de la révolte.

Les vieilles barbes = Jan Fabre.

On ne sait d’ailleurs pas si l’on monte Médée ou le Roi Carotte. Peut-être les deux.

Living Theatre.

Hamlet-Jason entre par la grande porte — dramatiquement, ou subrepticement (ou comme l’on veut) — mais, dans ce second cas, ne serait-ce alors par la petite porte ?

Pantomime toujours, cinéma muet = la scène, elle-même, peut être projetée sur écran.

Quelque chose de lamentable, tout à fait dans l’esprit du Rocky Horror Picture Show.

Le Réanimateur de cadavres = ce final de Visconti, où deux poupées désarticulées tiennent le devant de la scène.

ʻEt je crois qu’ici il faut éclaircir le concept d’obscène. L’obscène n’a pas encore été défini, même étymologiquement. Nous l’appellerons excès du désir.ʼ

[Dante, Inferno ?] ʻEt, tel celui qui perdu dans son buisson de ronces en déchire les épines et que les épines déchirent, je rêve de ce royaume et me débats ! […] Mais je creuserai la route à coups de hache.ʼ

L’ÉCHANGE DES SEXES

Au final, nous nous trouvons en présence de Jason-Ophélie et d’Hamlet-Médée.

Le non-acteur.

ʻDe cette histoire, rien n’est vrai. Pas un seul mot. C’est moi qui ait tout inventé. — Merde à celui qui lira.ʼ

Albanais → festin des Argonautes.

Taverne (kokoretsi). Intestins enroulés tout autour d’une broche.

Là, une pause est nécessaire : pourquoi jouer Médée ?

II. CHŒUR DES PRODUCTEURS

Peut-être, un majordome présent là [livrée ?]. Il sert des verres et porte des cigares lorsqu’on le hèle de la main. Petit bar sur roulettes et plateau marqueté / sorte de table de jeu d’échecs.

La projection ? Fument et discutent dans le noir. Dimension physique de la fumée des cigares ou, du moins, la lumière l’accroche. Seuls, amplifiés, des bruits de cabine de projection.

Du moindre geste, nous avons fait une chorégraphie ; du moindre plan, un tableau.

THE RIVER

[…]

— Cette sorte de subtilité ne sera sans doute que peu comprise de la plupart des spectateurs.

—De tels contenus symboliques ne s’adressent pas à l’analyse rationnelle ni à l’entendement. Ils touchent l’esprit d’une toute autre manière.

— Et c’est encore de cela qu’il s’agit : il y a une part d’impondérable, littéralement.

[…]

Que croyez-vous que les gens verront lorsqu’on dira : Sophia Loren ? Avez-vous idée du pouvoir de suggestion d’un tel nom ?

Le réalisme lyrique américain.

Anthony Quinn (1915) — AIETES.

Zorba (1964)

LE FLEUVE. OUVERTURE. Un enfant fabrique un bateau de fortune qu’il lance sur l’eau.

Tourbillons, remous, méandres.

Des enfants jouent au bord de l’eau.

Des insectes, des animaux. Un chacal. Oiseaux typiques du désert. Reptiles.

Repas / église [cathédrale ?].

Peut-être, le caractère baroque des objets (richesse, éclat du cristal ou de l’argenterie), tranchant ou contrastant fortement avec l’austérité des mœurs. Lustre, verres, assiettes, couverts ouvragés.

LE FLEUVE / L’Ida.

Le village indien et le mythe crétois.

Zeus, dans sa caverne de l’Ida. La danse des Courètes – Argo.

Conflit du Vietnam, en fond / quoique jamais nommé.

MEXICO — jeunes étudiants [dans l’attente de leur mobilisation ?] en goguette.

Harvard. Études. Hellénisme.

Petite fille du soleil.

Cathédrale. Exposition du saint-sacrement. ADORATION.

Voir s’il existe un signe typographique qui pourrait rendre cela.

La scène de la Cathédrale / La scène du repas de famille / La scène du musée.

L’échappée, dans le village indien.

Aztèques, Mayas, etc.

CODEX. Sacrifices humains.

TULA — les restes d’un palais [toltèque ?]. À ce moment-là, évocation de la mythique Thulé.

Les mythes — le temps des dieux.

LES ATLANTES DE TULA

Jeu de balle, pok’ol pok. Popol-Vuh, les jumeaux (Castor et Pollux).

Civilisation aztèque.

Musée national d’anthropologie de Mexico, inauguré en 1964.

Épigraphie crétoise. Thèse / numismatique ?

Elle défait la bretelle, la robe glisse, révèle l’épaule nue, les hanches, le bas des reins / NOIR.

[…]

Oh, je dois bien avoir quelque arrière-grand-mère indienne

Elle se tait, reprend :

Mes ancêtres sont arrivés avec Cortès. Ils ont décimé ce peuple par l’épée, la variole et le feu ; mais cette culture est la mienne…

[…]

Elle : — Pourquoi venir à Mexico ?

Lui :— Je n’en sais rien. [Réfléchissant] Peut-être, afin de mieux comprendre les Grecs.

Elle : — Que voulez-vous dire ?

Lui : — C’est une idée que j’ai, au fond… d’une certaine parenté, non historique, mythique peut-être ? Il y a quelque chose ici de très ancien, c’est cela… De très ancien, oui, mythique… Ici, il est possible de croire à un pays des dieux… Cela passe toute logique… C’est un sentiment, presque palpable, mais non vérifiable… et pourtant tout est là, sous nos yeux. Je m’explique mal…

Elle :— Non, je comprends ce que vous dites. Vous parlez pour la première fois du cœur. Vos Grecs sont là, dans votre esprit. Ici, votre cœur maintenant. [Elle lui pose la main sur la poitrine. Il saisit cette main, tente de l’embrasser. Elle la retire vivement, comme un objet brûlant.] Vous voyez, vous plaisantez encore !

[Elle s’enfuit vers une autre salle. Il la suit.]

Pour Jason, un objet tout extérieur d’étude ; pour Médée, un élément culturel vital.

Le chien noir. Race ? SALON. Parmi les plantes grasses, atmosphère de serre.

Forêt de plantes grasses dans leurs pots.

Il ne s’agit pas de se demander, ni même de juger de ce qu’a fait Pasolini mais de ce que nous-mêmes allons faire.

LE PALAIS / LA MAISON DE MÉDÉE

III.

MÉDÉE BROUILLON – 2019

cahier médée

peut-être un frontispice

masques ?

*

Euripide, Médée jouée pour la première fois en -431

Sénèque, 1er siècle

Corneille, 1635

Cherubini, 13 mars 1797

Pasolini, 1969

Piero Tosi (Les Damnés, 1969 / Médée, 1969)

*

Dans ce désert existential où je marche, dans ce désert du sens — mais qui n’est pas le blanc de la page, bien au contraire, plutôt le lieu d’une équivoque — se laisse parfois deviner, comme un vestige, le squelette des mots, leur ossature : cette substructure qui est aussi non-corps puisque, seule, elle ne peut tenir debout.

Des êtres marchent, eux aussi, qui ne sont pas de purs concepts.

Nulles ailes d’argent ici à déployer de ces ailes dont les poètes, le plus souvent, se parent.

*

Nous sommes des êtres précaires, installés dans notre précarité — nous sommes les jouets du monde. Quittons cela un seul instant des yeux et l’univers entier nous le rappelle, et nous le rappelle dans sa forme la plus brutale, la plus intempestive.

L’impermanence est notre mode. [17/04/19]

*

L’homme fait deux choses : il agit et il rêve. La seconde empruntant ordinairement à ses yeux la figure de l’action.

*

Focillon, Vie des formes.

*

Des femmes nues, tenues en laisse — marchant à quatre pattes et aboyant comme des chiens. Tout ce que l’asservissement peut compter en fait de métamorphoses.

CAHIER MÉDÉE – 2019

lancelot

Nous trempions, légers, dans la sérénité diffuse de cet après-midi. Les gens comme moi ont très peu à perdre et encore moins à gagner. L’équilibre parfait : un zéro absolu de certitudes. Que faire donc ? — sinon d’incompréhensible à mes yeux, en m’attachant à répondre aux demandes pressantes d’un monde qui me semblait résolument étranger et pour lequel je n’étais, d’ailleurs, que l’étrangeté même. Je me tournais vers cette femme, jeune, belle, et dont la beauté m’accompagnait depuis plusieurs jours. À bien y réfléchir, elle m’apparaît, aujourd’hui encore, pareille à ces antiques déesses qui suivaient sur terre le mortel qu’elles s’étaient choisies. Moi, comme celui-là, mais sans tâche à accomplir, sinon celle de vivre selon les lois d’une logique impropre, c’est-à-dire n’ayant aucune des propriétés requises pour résoudre l’un des quelconques problèmes qui m’habitaient — chacun étant, à lui seul, un monde. Une zone de sentiment, entre cette jeune femme et moi, mais imprécise et flottante, si ténue, en fait, qu’elle paraissait, elle aussi, n’être que le jeu d’une impossibilité. L’écart réglé du langage maintenait entre nous toute la distance nécessaire, et il fallait au moins cela pour éviter que les corps ne se touchent.

LANCELOT – 2010

médée brouillon

PREMIÈRE PARTIE

Ô drame ô sang /

fin spectrale à leurs âmes

PROLOGUE

Le souffleur se promène sur scène, bien qu’il n’ait rien à souffler.

THÉÂTRE

La hauteur des subventions se mesure à la quantité de figurantes nues.

CITATION

On porte les vers des autres ainsi que des cadavres.

Les licteurs rapportent à Brutus les dépouilles de ses fils. L’ordre ascendance / descendance est bouleversé.

L’AUDITION – The Voice.

On fait entrer des transsexuels et des drag-queens. Toutes viennent auditionner pour le rôle de Médée. Gloussent, crient, piaillent. Tumulte. Là-dedans, tentatives de séduction. Bagarres, également. Des perruques tombent, on se jette à la figure des talons. Les robes se déchirent, les petites culottes s’arrachent : sexes d’hommes, seins, bas et porte-jarretelles. Tout est sens dessus dessous.

CHŒUR DES FEMMES

Salon de coiffure. Casque sèche-cheveux. Lisent des magazines.

LA PRISE DU POUVOIR PAR LES FEMMES

Lysistrate, les filles de Myrina.

Les Femen envahissent la scène, expulsent les hommes, scandent des slogans. Elles sont de tous âges, bien qu’à majorité leur groupe soit composé de femmes jeunes — mais surtout de tous aspects : belles, laides ; grandes, petites ; grosses, minces ; etc. Entièrement nues et le sexe épilé. Les corps sont bardés d’inscriptions. Hystérie. Cris, hurlements. On peut également jeter des fleurs, ou des pétales de roses — destinées aux couronnes.

Saluts nazis, provocations. [Peut-être, porte-voix]

Enfin, certaines s’accroupissent et urinent par terre. Grande violence dans l’intervention.

Dans tout ce désordre, les Femen ne se préoccupent pourtant pas des ouvriers. Ceux-ci sont comme invisibles. En retour, les ouvriers ne prêtent pas attention au spectacle. Menuisier, plâtrier, etc.

On échange des couronnes.

L’inversion des sexes.

Le féminisme comme prétexte à dénuder les corps.

DÉMONOLOGIE

Le pré-post-postmoderne.

1. puisqu’il s’agit de se comporter comme si cela n’avait pas d’importance : tout ce fatras de vieillerie et quelques millénaires de culture.

Un cheval bleu, la robe frottée de pigments, traverse la scène.

Des micros fixés aux sabots retransmettent et amplifient le choc des fers. Un son sale. Peut-être, peut-il exécuter un tour de scène — comme au manège ? Aussi, l’image démesurément agrandie sur écran.

Des extraits de Cherubini ou de L’âme et les formes émaillent la représentation.

TABLEAU

Créüse, obèse, avec des seins énormes qui pendent sur son ventre comme des ballots de linge sale. Tout du long de la représentation, elle les oint ou masse à l’aide d’une pommade blanche. Ce sera le seul rôle féminin tenu effectivement par une femme. / Réminiscence ou citation de Fellini.

Elle repose au milieu de ses attributs sexuels (fesses, seins, hanches, ventre (et, par extension, bas-ventre)) pareille à la Vénus de Lespugue ou de Willendorf.

Pour la coiffe de Créüse, et celle de Médée, quelque chose de semblable aux danseuses balinaises. Structure de bois dans laquelle sont intriqués les cheveux.

Du moins, Médée n’apparaît pas directement ainsi.

Funérarium II.

Le ciel d’ex-voto de la Santissima Annunziata (plafond du cloître des vœux).

Torses, têtes, bras, jambes — peut-être, également, des éléments de squelettes, accumulation. Tout cela suspendu. Plâtre galvanisé. Au sol, comme des coquilles vides, les moules. Des béquilles ?

Peut-être, encore, le moulage d’un grand cheval mort (et morcelé, d’ailleurs), c’est-à-dire d’un écorché. Qu’il y ait un lien symbolique de ce cheval à Médée n’est pas exclu — qu’il soit le double du grand cheval bleu n’est pas certain. Une sorte de cécité, ou de mutisme symbolique, doit être exigée. Cécité du spectateur, mutisme des signes.

Certains de ces moulages peuvent tomber. Avec quelle fréquence ?

Au fond, la nuit du non-savoir. Une femme étendue dans le ciel pareille à un cadavre.

C’est un peu comme si les portes de l’enfer étaient ouvertes. Au sens d’une « communication de forces ». Désordre universel. Ces portes-là peuvent être le double de celles du temple de Janus. Le cheval bleu possède manifestement ce sens (cette fonction ?).

LE RÉANIMATEUR DE CADAVRES

Médée nue, assise. Pareille à ce Christ mort de Manet que soutiennent deux anges. La posture du buste surtout, et des bras — la tête, légèrement inclinée. Le corps est blême, exsangue.

Derrière, l’éclairage crée une façon d’auréole. Halo, avec les cheveux tressant une couronne de barbelures à l’intérieur. La lumière s’émousse, varie d’intensité, croît à nouveau.

ô combien est-elle belle dans sa disparité

Au premier plan, quelque chose qui pourrait ressembler à une omoplate. Quoique géante.

Omoplate. Troncature. Des pierres vives. [Losange = des pierres aux arêtes vives]

De part et d’autre de Médée — toujours assise et toujours dans cette position de Christ mort, — Jason et Pollux (c’est-à-dire Jason et Pollux femmes, puisque les hommes sont désormais exclus) lui mordillent et lèchent, plus qu’ils ne tètent, les seins.

Ce sont de petits seins durs ou, plutôt, aux tétons durcis, semblables à ceux d’une adolescente. Tels qu’ils se développent après un traitement hormonal.

CATASTROPHE ONTOLOGIQUE

On ne jettera pas de sang, ni des seaux de viscères, ni d’animaux écorchés. On ne sentira pas l’odeur écœurante de la merde. On ne se barbouillera pas d’excréments.

Enchevêtrement des corps.

Les torses, les têtes et les membres de plâtre tombent depuis le ciel du théâtre, éclatent au sol, se brisent en mille morceaux comme ses assiettes de pacotilles dans les restaurants grecs.

Thessalie.

Nature infernale de Médée.

Argo. Confondre sous un même problème logique le bateau de Thésée et la nef Argo.

Hyperboréens.

SCÈNE DU BAIN

Médée, assise par terre au milieu des décombres des mannequins. Elle lessive les membres, de façon frénétique. Ceux-ci sont noirs. LADY MACBETH

Elle récite ou chante, comme une litanie :

des mains peintes d’ocre des yeux noirs des mains peintes d’ocre des yeux noirs des mains peintes d’ocre des yeux noirs des mains peintes d’ocre des yeux noirs des mains peintes d’ocre des yeux noirs des mains peintes d’ocre des yeux noirs des mains peintes d’ocre des yeux noirs des mains peintes d’ocre des yeux noirs des mains peintes d’ocre des yeux noirs des mains peintes d’ocre des yeux noirs des mains peintes d’ocre des yeux noirs des mains peintes d’ocre des yeux noirs des mains peintes d’ocre des yeux noirs des mains peintes d’ocre des yeux noirs

TAUREAU

Ainsi, des dieux sont morts.

NOUS VOICI EN COLCHIDE

Se débarrasser de cet absurde et désespérant psychologisme.

Le sentimentalisme, la mort, l’immensité de tous ces territoires.

Érotisme = expression politique.

Lumière de morgue. Hamlet. Nuage. Funérarium → Argo → Théâtre → Taverne, etc. Diverses métamorphoses. Également : Illusion comique.

CORPS DES DIEUX

On prendra le cœur, le foie, les poumons, la rate, l’estomac, les viscères — toute cette fressure humaine, tout cela qui ne nous sert à rien et dont on nous a rempli, et on le jettera.

On pourra s’emparer d’autres pièces (Hamlet, Macbeth, Lysistrate, Titus et Bérénice, L’Illusion comique, etc.)— et moudre tout cela.

La Nuit des rois. L’action se déroule en Illyrie.

ARGO

La taverne. À la fin, comme dans L’illusion comique, les acteurs et tout le personnel du théâtre partagent la recette, puis s’attablent et mangent des souvlakis.

[À la fin, tout le monde se relève : les morts, les vivants. L’amas des corps se désintrique, on se rhabille, et comédiennes et comédiens viennent partager la recette. Vastes draps blancs tendus]

Une grande broche tourne, les fours, les tables, etc. Une serveuse. La salle peut être décorée : un baptême, plus qu’un repas funèbre. Il reste pourtant encore, au sol, posés sur des tables, ou entassés dans des coins, des bouts de corps en plâtre. Le cheval, également. [Centaure ?]

Les ouvriers qui ont construit durant la représentation le funérariumbateauthéâtretaverne, entrent et s’installent silencieusement à une table du fond. Les Albanais : on les reconnaît à leurs traits aiguisés et cet air d’insoumission silencieuse que possèdent à l’ordinaire les immigrés.

Cheveux courts, visage triangulaire, joues creuses — farouches.

Ils sont les nouveaux Argonautes.

Présenté comme le dos, l’envers du décor. Pivotement ? Peut-être, tout simplement, la scène elle-même tourne.

DEUXIÈME PARTIE

Chœur des producteurs.

Ils sont vêtus de costumes aux coupes impeccables, tels qu’en portent d’ordinaire les membres du Congrès ou les administrateurs de grandes banques d’investissement et qui, dans leur dignité, ne sont pas sans évoquer la prétexte des Romains.

Sur la scène, et disposés parallèlement aux ʻtrois mursʼ, de luxueux canapés réalisés dans les cuirs italiens les plus fins. Dessin sobre et géométrique. Accubitum.

4 personnages issus des Studios et pouvant représenter, au choix : la Warner, la Paramount, la Fox, Columbia, Universal ou Metro-Goldwyn-Mayer, etc. Ils sont à l’image des protagonistes des 120 journées.

Le Dernier nabab.

Lecture d’extraits.

ʻLa scène, dans sa lenteur évoquait l’égorgement d’un porc, ou la mise au tombeau d’un dieu.ʼ

ʻLe prêtre se releva pour prendre le crucifix ; alors elle allongea le cou comme quelqu’un qui a soif, et, collant ses lèvres sur le corps de l’Homme-Dieu, elle déposa de toute sa force expirante le plus grand baiser d’amour qu’elle eût jamais donné. Ensuite, il récita le Misereatur et l’Indulgentiam, trempa son pouce droit dans l’huile et commença les onctions : d’abord sur les yeux, qui avaient tant convoité toutes les somptuosités terrestres ; puis sur les narines, friandes de brises tièdes et de senteurs amoureuses ; puis sur la bouche, qui s’était ouverte pour le mensonge, qui avait gémi d’orgueil et crié dans la luxure ; puis sur les mains qui se délectaient aux contacts suaves, et enfin sur la plante des pieds, si rapides autrefois quand elle courait à l’assouvissance de ses désirs, et qui maintenant ne marcheraient plus.ʼ

1970

N°1 — L’Histoire est pleine d’artifices…

N°2 — C’est-à-dire ?

N°1 — Que nous venons d’entrer dans une période de profondes mutations.

N°3 — Mais cette idée qu’il nous faut muter ou mourir, d’où vient-elle ?

N°4 — De l’Histoire elle-même, je crois.

N°1 — Les Studios, vous, moi, nous ; nous ressemblons à ce film d’Anthony Mann, et qui fut son crépuscule.

N°2 — La Chute de l’Empire romain ?

N°1 — Oui. Nous ressemblons à un tel colosse.

N°3 — Ainsi, nous devons tragiquement muter ou tragiquement mourir…

N°4 — C’est d’une ironie tragique, en tous cas.

N°1 — En effet.

N°4 — Peut-être me permettrez-vous cette question : quel était le décorateur ? Enfin, je veux dire le concepteur de ce forum ?

N°2 — Une œuvre gigantesque !

N°3 — John Moore.

N°4 — Non, l’autre.

N°1 — Colosanti. Veniero Colosanti.

N°2 — C’est cela même.

N°4 — Vous avez votre réponse.

N°1 — Aussi, ce ne fut pas seulement le crépuscule de la carrière de Mann, mais celui d’un genre tout entier.

Cette petite âme qui porte un cadavre, dont parle Épictète.

Nous avons inventé une nouvelle génération d’acteurs ; laquelle, en définitive, joue moins des personnages que les idées qui les portent. Ainsi de Douglas, ainsi de Heston.

[…]

Un homme capable à lui seul d’incarner les aspirations d’un peuple ou d’une époque. Et puis, l’extrême solitude des sommets. Une grande lassitude, plus qu’une tristesse.

Un être de destin, je dirais.

Sophia Loren et Charlton Heston → Le Cid. Dans La Chute de l’Empire romain, initialement, Charlton Heston devait tenir le rôle de Livius.

Le Rio Grande, comme personnage à part entière. Informations.

Frontière physique entre le Texas et le Mexique.

C’est, avant tout, pour Pasolini, un problème de civilisation et, de fait, la coupure radicale entre l’espace du merveilleux et le monde rationnel, entre l’efficace du rite et l’efficacité technique.

TEKHNÈ

Radeau. Odyssée. Kon-Tiki (1947).

Régression.

Harvard.

Médée noire.

La question des droits civiques.

Dimension pathétique.

Tragédie / Western : fonder la loi. L’époque (la génération) héroïque.

Voir Argonautiques : le voyage dans la Lune. Étrangeté / description du palais. V. également les descriptions : Odyssée, palais de Nestor, celui d’Ulysse.

Les cadavres enroulés dans des peaux et suspendus dans les arbres. COLCHIDE. / Mexique. Idem, Hécate, fête des morts.

Je veux dire que nous bâtissons des pyramides et que nous nous interrogeons afin de savoir si elles sont trop hautes, trop stables, ou leurs chambres funéraires trop richement ornées.

Un chien noir promène.

Projection. La Chute de l’Empire romain.

60 ans de consommation. Ce moment où la contestation ne consistait seulement qu’à acheter des disques.

TROISIÈME PARTIE

je vois le lieu fatal où ma mort se prépare [Corneille, Ill. com.]

MÉDÉE BROUILLON – 2019

l’après-midi d’un faune (lecture)

assoupi de sommeils touffus

AIMAI-JE UN RÊVE ?

l’illusion s’échappe froide comme une source en pleurs

le matin frais s’il lutte

ne murmure point d’eau

visible et serein

Ô BORDS SICILIENS

qu’à l’envi des soleils sous les fleurs d’étincelles

blancheur animale

inerte

tout brûle

l’heure fauve

droit seul

sous le flot antique autre que ce doux rien

le jonc vaste et jumeau

à l’azur dont on joue

rêve

la beauté d’alentour

vaine et sonore ligne

Ô NYMPHES

avec un cri de rage au ciel de sa forêt

je t’adore courroux

des vierges ô délice

fardeau nu

frayeur secrète de la chair

innocente humide échevelée

de baisers rire ardent

sous les replis heureux

d’un doigt simple

que mes bras défaits

sans pitié du sanglot

par leur tresse NOUÉE aux cornes de mon front

TU SAIS

chaque grenade éclate d’abeilles

épris de qui va le saisir

cet essaim

à l’heure où ce bois d’or

et de cendres se teinte

PARMI TOI VISITÉE DE VÉNUS

où s’épuise la flamme

je la tiens

REINE

sûr châtiment

l’âme

de paroles vacante et de corps alourdi

ouvrir ma bouche à l’astre

adieu

JE VAIS VOIR L’OMBRE

Stéphane Mallarmé / Brice Jubelin – L’APRÈS-MIDI D’UN FAUNE (lecture) 1876 / 2019