l’île déserte & autres récifs

pour son deuxième anniversaire labrasserienoireediteur vous offre un nouveau livre

L’ÎLE DÉSERTE & AUTRES RÉCIFS
32 pages
10.5 x 15 cm
Illustrations photographiques B. Jubelin
Première édition février 2008
Mai 2021 pour la présente édition numérique

L’île déserte & autres récifs est un texte écrit en 2006 et repris en 2008.

Il est consultable sur issuu à l’adresse suivante :

https://issuu.com/labrasserienoireediteur/docs/l__le_d_serte_e129a10e7733a3

PRÉSENTATION

« Après plusieurs années d’activités improductives ou désastreuses, je me constituai peu à peu une solitude en forme d’île déserte et je m’y retirai. Je la peuplai d’objets étranges, de petits galets, de coquillages, de fleurs séchées et d’ossements. J’inventai alors une histoire. Je jouai cette histoire. L’île déserte restait maintenant à écrire dans sa forme toujours mouvante, un atoll de pensées. Je songeai à Xavier de Maistre, à Defoe, aux récits de Jules Verne ou de Stevenson. Cette île, dans son catalogue et sa description — bien que confus —, avait pour moi la vertu d’un abécédaire : il s’agissait de réapprendre les bases d’une langue oubliée ou perdue, mais dont les sonorités, éminemment proches, se rappellent à nous. Je fondai une république. Peu après, je me proclamai roi. »

les agents secrets

« Ce grand coup porté, il compta les
morts ; il n’y en avait pas moins de sept […] »
Les Frères Grimm, Le valeureux petit tailleur.

Par un froid matin de février, un jeune homme traversait le centre de G. ou de H. ou de E. en direction de ***. Il s’avançait d’un pas pressé et portait à la main un attaché-case en cuir brun, ou quelque chose de la sorte, dont le mouvement régulier battait sa cuisse. Son visage, aux traits cassants, était chaussé de fines lunettes à monture d’acier — munies de verres neutres. Depuis quelques heures déjà, les bombardements s’étaient tus. Autour, la ville semblait déserte. Les rues débordaient de gravats. Un peu partout, des pans de murs tenaient seuls, avec leurs fenêtres béant sur le ciel pâle. La lumière laiteuse du petit jour baignait l’avenue. Une brise légère s’était levée, transportant avec elle une forte odeur de bombes et de chair brûlée.

De temps à autre, dans le ciel, des avions de combat passaient haut, trouaient de leur vacarme assourdissant le silence, disparaissaient.

Il obliqua, quitta l’avenue et s’enfonça dans les décombres d’un quartier complètement détruit. L’attaché-case contenait du matériel d’enregistrement et divers documents reliés qui constituaient un épais dossier. Dans la poche intérieure de sa veste, une carte de presse dont l’agrafe métallique pointait sous le tissu. Des papiers, un passeport, un portable et un petit carnet garnissaient ses autres poches. Il ne sentait pas le gel qui transperçait ses membres. L’esprit tendu vers un seul but, il continuait d’avancer. À tout moment, un tireur embusqué pouvait le prendre pour cible. Qui tenait la ville ? Nul ne le savait. Elle avait été prise, et perdue, et reprise tant de fois ! Les derniers renseignements indiquaient que des partisans occupaient la ligne de crêtes et les montagnes alentours, dont les mortiers, chaque nuit, pilonnaient les lambeaux de murs, les toits crevés des immeubles, les places et les rues. Les rares bâtiments encore debout étaient prêts à s’effondrer et criblés d’éclats. Elle avait été évacuée quelques semaines auparavant.

Lorsqu’il était dans le ciel, survolant la région, il avait vu ces longues colonnes de civils qui remontaient les routes en lacets, fuyaient, désespérément. Forêts. Lacs. Montagnes. Tout était minuscule. Convois pareils à des fourmis. Le conflit rapetissait tout, rapportait les hommes à des insectes et leurs réactions à celles d’instincts primordiaux, à quelque chose qui venait de très loin — par-delà l’Histoire et les millénaires de culture — et qu’ils retrouvaient là, intact. Quant à lui, cela faisait plusieurs jours qu’il était en silence radio. Entièrement seul.

Seul. Cela voulait dire qu’il ne devait plus compter que sur ses propres ressources et les gestes techniques qu’on lui avait inculqués. Il était une machine à réagir — et réagir signifiait, dès lors, sa survie. Vivre. Qui pouvait comprendre cela ? Cet instant où les gestes les plus simples prenaient leur pleine signification. Vivre voulait alors dire : continuer à se mouvoir, — à penser, — à respirer, — à agir. Tout ceci dans un monde parfaitement hostile, dans un monde dont la perfection même se manifestait dans cette pleine hostilité qui s’exerçait à son endroit. Tout concourait à vouloir le détruire.

Lui, voulait survivre.

*

Son pas, peu à peu, ralentit. Il progressait maintenant avec plus de difficultés. Parfois, rue et immeubles se chevauchaient. De grands écroulements frayaient des couloirs et des portes au milieu des ruines — là où des personnes auparavant vivaient. Ailleurs, l’asphalte disparaissait complètement sous les éboulis et le niveau de la rue s’élevait alors jusqu’à deux ou trois mètres. Tout était sens dessus dessous. Telle était la guerre, où le monde entier paraissait seulement se précipiter vers son indétermination. D’énormes plaques de béton émergeaient çà et là, avec leurs gueules hérissées et hurlantes. Tenant l’attaché-case serré tout contre sa poitrine, il gravissait à présent ces monticules, hésitant, aux aguets, se coulant dans d’étroites crevasses, traversant des murs, sa main libre agrippant fortement les anfractuosités, les ferrailles tordues, le hissant. Ainsi, continuait-il de progresser dans ce dédale, mais à la façon de ces animaux qui réalisent parfois des chemins infiniment complexes afin de rejoindre leur terrier. Enfin, il s’arrêta, mais ce n’était que pour prendre une longue inspiration puis, concentrant tous ses efforts sur la tension de son poignet — accroché à ce qui semblait être, au-dessus de lui, le rebord d’un étage —, il se détendit brusquement et son corps décrivit une courbe élastique à laquelle le mouvement pendulaire de l’attaché-case s’ajouta comme un démultiplicateur, le haussant jusqu’en haut.

C’était un édifice dont le rez-de-chaussée se trouvait intégralement enterré et, redescendant cette fois par les escaliers, c’est ce niveau-là qu’il rejoint. Quatre murs le protégeaient. Il était sauf.

Parvenu à ce point, tout devait aller très vite. Des semaines durant, il avait étudié dans le détail le plan de la ville et du bâtiment, jusqu’à les intégrer. Aussi, était-il lui-même sa propre carte. Mais, la ville détruite, il avait fallu tous les ressorts d’un esprit habitué à se modeler en permanence sur les événements pour réactualiser son parcours.

LES AGENTS SECRETS – 2004

la révolte des femmes cannibales et des hommes lycaons

Le claquement mat indiqua qu’une nouvelle cartouche venait de remonter dans la chambre. Il fallait faire très vite. Combien en restait-il dans le chargeur de son Winchester 1200 à canon court ? La sueur perlait à son front, glaçant ses tempes. L’autre main, elle, plus moite encore que l’entrecuisse d’une vierge à l’heure du sacrifice, se tenait fermement arrimée à la crosse du Manhurin 357.

Dehors, c’était l’Apocalypse.

— Qu’est-ce qu’ils foutent ? Pourquoi ne viennent-ils pas ? interrogea Harvey, dont l’anxiété se trouvait à son comble. Au mur, une horloge digitale marquait :

00 : 02

Du canon de son fusil à pompe, le major Thompson écarta légèrement les persiennes.

— Ils ont eu Jimmy et Fowley, commença-t-il. Sa voix était blanche. Il poursuivit : « Je crois… je crois qu’ils sont en train de les dévorer ! ». Cette phrase, une fois prononcée, lui apparut dans toute son horreur.

— Bon dieu, merde ! C’est quoi ce bordel ? Et d’où sortent ces monstres ?

Cela se nommait « Alpha 12 ». Une expérience qui avait mal tourné, des essais de synthèses chimiques et des manipulations génétiques menées sous l’égide du commandement militaire par des laboratoires privés. Il y avait eu un hic ! Et ces foutus docteurs, et tous ces scientifiques n’avaient pas été capables de faire marche arrière. Une race monstrueuse était née, composée de femmes cannibales et d’hommes lycaons. Au lieu de les détruire, on avait pris l’absurde décision de les retenir au secret dans la forteresse de Santa Klaus, à l’intersection de la Californie et du Nevada, afin que ces mêmes foutus docteurs puissent les étudier !

En réalité, on avait libéré la BÊTE, cette BÊTE qui sommeille en chacun de nous et que rien ne pourrait arrêter. Cela, le major Thompson l’avait bien compris.

Au départ, les membres du Bureau Spécial d’Observation Clinique Alpha 12 (communément appelé BSOCA 12) avaient tenu pour négligeable le fait que ces femmes cannibales fussent pourvues d’attributs et d’instincts sexuels très au-dessus de la moyenne. Nul ne sut jamais ce qui s’était passé : un matin, à l’heure du changement de service, on découvrit la totalité de l’équipe masculine de l’aile D du Bureau Spécial morte, le haut du corps rongé jusqu’au thorax. Quant au personnel féminin de cette même annexe (infirmières ou doctoresses, laborantines, militaires — et jusqu’aux agents d’entretien), aucune ne fut jamais retrouvée. On imagina donc qu’elles avaient été enlevées et sauvagement violées à plusieurs reprises par les hommes lycaons, lesquels possédaient un membre viril d’une dimension des plus estimables mais dont le bout était aussi râpeux que du papier de verre. Ces monstres de la génétique, eux, avaient, tout simplement — disparu. Volatilisés dans la nature.

À partir de ce moment, livrés à leurs instincts démultipliés, ils commencèrent à se reproduire et proliférer. On vit alors apparaître une mutation découlant de la conjonction de femmes cannibales et d’hommes lycaons, des êtres hybrides, mâles et femelles « lycanthropes cannibales ». Ils investirent les villes et les ruinèrent.

Los Angeles était rayé de la carte — San Francisco, San Diego ou Reno, plus qu’un souvenir — et la Côte Ouest toute entière, la proie des flammes ! Voilà tout ce que Thompson savait.

L’État-major avait prévu une contre-offensive, et la lança. On utilisa des armes de destruction massive. Mais les lycanthropes désertèrent les villes et se dispersèrent, ce qui les rendit plus difficile encore à exterminer. On les repoussa et rassembla toutefois dans une étroite bande longue d’à peu près une bonne centaine de miles, la zone C. À l’intérieur, comme le nid ou, plutôt, la tanière qu’ils avaient réinvestie, se trouvait la forteresse de Santa Klaus — complexe militaro-scientifique et prison de classe A, c’est-à-dire : à la fois indestructible et impénétrable. Il fallait les en déloger.

Pour cela, Hank Thompson, dit « le Major », et son équipe avaient été chargés d’une opération d’infiltration en territoire « cannibale lycanthrope », la fameuse zone C. Principalement, leur mission consistait en du renseignement et du guidage au sol pour les frappes aériennes — ou, du moins, était-ce la phase A. De la phase B, seul Hank avait été informé.

On les avait donc largué de nuit en plein désert Mojave, et le colonel avait dit : « Hank, vous et moi savons que cette mission est du suicide, mais comprenez que nous avons besoin, coûte que coûte, de ces informations ». Pour donner un tour un peu plus solennel encore, réglementairement, il salua et ses talons claquèrent. Sur son avant-bras, les passements dorés luisaient comme des serpents entortillés dans la demi-obscurité de la carlingue. Les flancs du C-17 Globemaster III dans lequel ils volaient, étaient eux-mêmes frappés d’un grand serpent noir tenant dans sa gueule ouverte une dague. Une diode, de temps à autre, clignotait. Depuis combien d’années Griffith et lui se connaissaient-ils ? Depuis l’Académie. À l’avancement, Griffith était toujours passé devant. Thompson, le plus souvent, avait pâti de sa réputation de vraie « tête brûlée ». Très tôt, il rejoignit la Navy Seal et avait opéré aux quatre coins de la planète. « Je sais, Pharnasius, répondit-il. Et je ferai tout pour réussir. » Le colonel Timothy Pharnasius Griffith devait tomber quelques mois plus tard entre les griffes des lycanthropes cannibales. Par la radio, Clayton annonça qu’on était proche de la zone de largage. La sirène se mit en branle, tandis qu’un gyrophare balayait de son pinceau l’intérieur du Léviathan. Lumière rouge. Un présage. Dans quelques minutes, ces hommes harnachés et sanglés jailliraient de la carcasse énorme — qui devaient porter la mort. Comme Aetius en son temps, sans doute étaient-ils le dernier rempart du monde civilisé. Le cul de l’appareil s’ouvrit, révélant une nuit compacte.

« Merde de purée de poix ! », pensa le major Thompson.

— Go !

— Go !

— Go !…

À 145 miles/heure à pleine vitesse, la résistance de l’air écrasait contre son visage lunettes et masque respiratoire. Il opéra une rotation. Vertigineusement, l’appareil s’éloignait. Les seize hommes se regroupèrent dans le ciel par binômes, chacun fixé sur son système de navigation. De la main, le major fit un geste qui signifiait : « OK », pivota à nouveau, colla les bras contre son corps et, tel une fusée, fonça dans cette masse noire. L’altimètre dégringolait.

*

Il était maintenant trois heures. À l’extérieur du laboratoire D, une clameur sauvage s’éleva. Aussitôt, les grognements recrûrent. Harvey et le major entendaient les lycanthropes griffer contre la paroi, l’halètement rauque des femelles, leurs cris, leurs feulements. La porte d’acier blindé R500 les tenait hors d’atteinte ; de même, le blindage des vitres.

Elles étaient enragées de désir — de chair crue et de sang.

— On doit tenter une sortie, lâcha tout à coup le major.

— Si on ouvre cette foutue porte, on est des hommes MORTS ! répliqua Harvey.

Leurs chances de survie étaient, en effet, plutôt minces.

— Il n’y a pas d’autre choix ! Faut récupérer la radio, et espérer que ces chiennes hystériques ne l’auront pas bousillée ! De toute façon, ajouta-t-il, y aura bientôt plus rien à boire ni à becter !

Il disait vrai.

La porte criaillait toujours sous les griffes et le râle fauve des femelles. L’équipement radio se trouvait tout en bas, près du sas E, avec le corps démembré de Fowley. Tout comme Hank, Harvey savait bien qu’était là leur dernier espoir, mais il ne pouvait se résoudre à sortir une fois de plus dans cet enfer. À l’extérieur du laboratoire où ils s’étaient retranchés, les couloirs, les galeries, les étages, les salles de conférence, les sanitaires, les bureaux, etc. — tout, jusqu’au moindre recoin, était infesté de lycanthropes mangeurs de chair humaine.

— Harvey, écoute-moi ! Ils enverront un Black Hawk pour une extraction, il faut seulement qu’on les prévienne. Il n’y a pas d’autre issue pour nous tirer de ce bourbier !

Ils firent le compte des armes et des munitions encore disponibles. Ce n’était pas glorieux ! Ils conservaient toutefois des charges de C-4 en nombre, plusieurs grenades et des fusées de détresse.

Cette dernière option avait agi sur eux à la façon d’un cordial. Désormais, ils savaient qu’ils ne pourraient compter que sur leur expérience. Chaque geste qu’ils effectueraient dans les minutes à venir, avait été soigneusement pesé et répété par des générations d’officiers et de sous-officiers des Forces Spéciales puis, de l’entraînement, porté avec succès sur tous les points du globe. Tout devait être réalisé au millimètre !

Derrière, les cris redoublaient de plus belle.

Harvey posait les charges. Pour la première fois, celui-ci plastiquait une porte non pour entrer mais, bel et bien, sortir. Il en aurait presque rigolé.

L’explosion et son souffle allaient secouer tout ça, créer la panique et dézinguer la plupart de ces bêtes féroces. Du moins, celles massées immédiatement derrière la porte. Pour les autres, Harvey et le major comptaient que cela les étourdisse et les désoriente suffisamment… Ils profiteraient alors de la brèche ainsi ouverte pour tenter leur sortie.

Afin d’économiser les munitions et du fait de l’inévitable corps à corps qui allait s’ensuivre, Hank s’était décidé pour un combat à la dague (en réalité, une baïonnette de Kalachnikov qu’il prenait toujours dans son paquetage depuis l’Amérique du sud). Il portait son Winchester dans le dos, en bandoulière, et il ne lui fallait qu’un geste pour s’en saisir et tirer.

La détonation se répercuta violemment. Une odeur âcre d’abord, fumée et poussière mêlées. Eux-mêmes n’y voyaient plus rien. La déflagration avait d’ailleurs bien failli les tuer tous les deux. En explosant, les charges directionnelles avaient emporté la lourde structure d’acier blindé de la porte à travers tout l’espace vide en avant d’elle, déchiquetant les corps. Une bouillie de chairs carbonisées, de sang, de viscères et de membres s’étalait — partout. Lamentablement, les vitres brisées pendaient jusqu’au sol. Alors, reprenant leurs esprits, ils se ruèrent vers l’escalier.

Impossible de descendre !

En bas, les lycanthropes affluaient de plus belle — des centaine, des milliers — attirés par l’explosion. Dans la galerie supérieure, Harvey et le major Thompson se battaient comme des diables. Les femelles, exaspérées jusqu’à la furie, secouaient leurs lourdes mamelles et montraient des dents plus aiguisées que des poignards. La dague s’enfonçait sans cesse dans les chairs pleines et rebondies, taillant, coupant, tranchant, piquant et transperçant — le sang giclait, des bouts de corps tombaient, des têtes roulaient à terre et les cadavres s’entassaient sur les cadavres. Bras et visages tout zébrés de griffures, les deux hommes continuaient de frapper, frapper, frapper ! Ils sentaient sur eux l’haleine fétide des femelles et leur souffle plein de désir. Les langues dardaient hors des babines et léchaient dans le vide pareilles à des flammes. Autour, ce n’était plus qu’un gigantesque brasier qu’ils essayaient de contenir ! Soudain, un grand mâle se dressa, immense, sur ses pattes arrières, poitrail gonflé, tout hérissé de poils et rugissant. Dans sa gueule, des rangées de crocs étincelaient. De sa main libre, le major saisit immédiatement son fusil et tira. La tête de l’autre éclata, pulvérisée en tous sens.

— Il sont trop nombreux, gueula Thompson, il faut se replier sur le toit !

Mais Harvey ne pouvait plus répondre. Des femelles s’en étaient emparées, l’entraînant avec elles à l’autre bout du bâtiment. Déjà les griffes plongeaient dans ses entrailles et des bouches avides le déchiquetaient. — C’était fini ! Le major rechargea, tira, rechargea, tira, rechargea, tira. Fumantes, les douilles volaient en tous sens, percutaient le mur, rebondissaient sur le sol. L’odeur de la poudre imprégnait l’air et formait une sorte de nimbe tout autour de sa tête. Vingt gueules ensanglantées se tournèrent vers Hank — feulèrent. Accroupies autour du cadavre, elles reprirent aussitôt leur festin.

Il fit passer à nouveau dans son dos le Winchester, battit en retraite vers le fond opposé de la galerie, saisit l’une des grenades qu’il portait accroché à son gilet, la dégoupilla, exécuta une glissade l’envoyant à couvert sous l’escalier supérieur, un, deux, trois ! jeta la grenade en direction de la meute, et son corps ne forma plus qu’une boule d’attente. L’explosion raya la totalité de l’espace le séparant des lycanthropes et se propagea au-delà. L’étage n’était plus qu’un immense charnier.

Pourtant, d’autres arrivaient, encore et encore. Il lança alors des fumigènes et deux fusées de détresse qui répandirent leurs gerbes d’étincelles en tous sens. C’était un spectacle grandiose ! Enfin, il grimpa quatre à quatre jusqu’au toit.

Il émergea sur la plate-forme, parmi les cônes immenses des projecteurs qui descendaient de la nuit. Son esprit n’était plus qu’une seule et même idée — une unique idée à laquelle il s’accrochait plus qu’à une échelle de corde :

VIVRE, VIVRE, VIVRE.

*

Déjà, l’Aurore effleurait l’horizon de ses doigts de rose. — À l’est, un fin rais lumineux allait, croissant, séparant la terre de la vaste coupole du ciel. On entendait le bourdonnement assourdi des Black Hawks, là-haut, qui tournoyaient au-dessus de la forteresse.

La Révolte des femmes cannibales et des hommes lycaons – UNE AVENTURE DU MAJOR THOMPSON, 2012