uccello

sang pluie merde et feu dans l’éclatement stupéfiant dans la bouche d’encre dans les membres les os dans le craquement des morceaux jetés brisés dans le bouillonnement je parcours les espaces en pluie vertigineuse j’arrache jusqu’à mon ombre jusqu’à ce corps défait et refait sans cesse dans le grondement sourd le vertige le rire dans le souffle puissant de cent autres corps j’avance comme le fer se dresse et éclate comme le feu flotte et se disperse je cherche la vie interne et l’électrique pulsation je cherche la membrane de l’autre côté les arbres jaillissent comme des fils arrachés fusent et retombent bientôt et bientôt il n’y aura plus ni être ni temps soleil feu bruyant clignotement aurore j’avance tandis qu’autour de moi se relèvent les horizons défaits rejetés à l’autre extrémité fuyant arraché au déluge je lance des gerbes de feu j’extrais de la lumière la pâleur et le vide mais je ne grince pas j’existe en deçà du seuil où les mondes se touchent parmi les signaux brûlants les trombes je marche dans les vestiges des dernières civilisations stries blanches nuits caveaux je reviens jusqu’à l’aube j’avance encore je suis comme l’inattendue et ardente flamme comme le chant funèbre et merveilleux comme les yeux de la morte je cherche le sommet du crâne le point où toute chose fait écho il n’est pas de lieu où l’esprit tienne en place pas de sol pas d’assises ni ciel ni temps dans fureur écho ramassé amplifié creux lézard lumière travaillant arrachant à la langue ses dernières ressources or fer moite vent gangue bleutée je te suis dans l’ombre que convoquent tes pas dans les marées montantes je te suis à sainsbury dans les colonnes noires dans le bruit sourd et trépide à traflagar square remontant les nuées à picadilly tu marches devant moi à l’angle de stamford et de waterloo road plus loin dépassant shaftesbury et regent street dépassant oxford circus dépassant cavendish et portland m’enfonçant dans ce londres que j’ai tant aimé je me souviens de waterloo bridge balayé par la tempête fleuve impétueux fier tumulte ô ciel bleuté ô joie je traverse la nuit pour te rejoindre j’avance jusqu’au matin je me recouvre de silence et d’enivrants parfums je bois la lumière froide parmi les cabs bourdonnant les sirènes je remonte j’appelle ornière et silence je fends la foule fraîche du strand et les vapeurs amères uccello chaos des corps infiniment mobiles silence magnétique parcourant le tableau grésillement des écouteurs bruits de pas murmures et puis silence à nouveau je ferme les yeux le soleil crie par-dessus les arbres devant la ville se déplie toute entière je la lis d’une traite églises jardins palais quel est ton âge à l’orée des saisons dans les strates infernales où tout brusquement s’éveille et toi vieux peintre à la barbe torve c’est l’heure à laquelle tu achèves les derniers préparatifs et choisis tes pinceaux uccello flot bruissant qui fuse et s’emporte se ramène à lui-même en rayons argentés uccello feu de la nuit éclair dans l’éclair l’orage obscurcit l’espace à londres à florence à paris tu écris l’air de ta main électrique tu arraches l’ombre et t’en pares au plafond des forêts je te suis comme l’absent au langage comme l’étoile j’appelle je mâche chacune des syllabes de ton nom ma langue s’ébruite en fines lamelles en creux de sens irrésolus j’avance encore je romps la colonne des cieux je remonte dans la nuit taraudée et brûlante dans le crissement des freins et le souffle puissant des motrices je lance des étoiles et des ciels de tempêtes j’accorde les échos grinçants et les vertes nuées je reviens jusqu’à moi tandis que se déchirent un à un les pans du monde je refais le chemin inverse je retourne à l’existence sexe et sang

UCCELLO – 2001

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Uccello est un texte écrit au début de l’année 2001, suite à un voyage effectué du 14 au 16 novembre 2000, au cours duquel je me suis successivement rendu à Londres, Florence et Paris, afin de voir dans le laps de temps le plus court les trois tableaux dits de La Bataille de San Romano peints par le Florentin Paolo Uccello et ordinairement datés du milieu du quinzième siècle, tableaux visibles à la National Gallery, à la Galleria degli Uffizi et au Musée du Louvre.

01. 09. leçon sur l’histoire de la peinture

« L’histoire est ingénieuse, et elle traverse bien des phases quand elle porte en terre une forme vieillie. La dernière phase d’une forme de portée universelle, c’est sa comédie. Après avoir été, une première fois, tragiquement blessés à mort dans le Prométhée enchaîné d’Eschyle, les dieux de la Grèce durent subir une seconde mort, une mort comique, dans les Dialogues de Lucien. Pourquoi suit-elle ce cours ? Afin que l’humanité se sépare sereinement de son passé. »

Ombres. Lascaux. Bataille.

Allégorie de la caverne.

Pline.

Alberti.

Narcisse. Reflet, surface réfléchissante, aveuglement. Mimèsis.

En introduction, gardien du seuil. CAVE CANEM.

Pan vertical de la Quinta del Sordo.

Le chien. Saturne. Saxl, Klibansky, Panofsky.

Mélancolie. Aristote. Le regard.

Le pied.

Ontologie

Mémoire ← → Histoire

Mimèsis

Déchet. Passé. Enfer.

Disparition. Présent. Purgatoire.

Fragilités. Avenir. Paradis.

ROYAUME DES OMBRES.

À ce lieu, sans doute, se répète le battement inaugural. Ce qu’un jeune homme avait levé, quatre siècles plus tôt, au fond d’une chapelle obscure, un vieillard l’achevait, peignant entre les murs sourds d’une maison noire ce quelque chose dont parle Saura. Mur d’ombres, habité par les ombres, conscience éclaircie jusqu’à la limite intime de cette obscurité, passant alors par tous les degrés du spectre. Ce n’est pas la conscience européenne vieillie, cédant sous le poids d’une mort annoncée — irrévocable —, mais quelque chose de plus lointain et qui serait l’acte même de couvrir un mur de peinture. À quoi répond cette impulsion ?

Hegel écrivait : « La chouette de Minerve prend son envol au crépuscule. »

HISTOIRE.

Celui qui ne lit dans le passé que la trace bizarre et le cours mystérieux du destin, et non telle signification retenant dans sa clarté l’événement. (La lumière ordonne les ombres de part et d’autre de l’objet.) Comme le vivant « jette sur la table » un nombre considérable de formes, dont seules survivent les mieux adaptées, par analogie nous établissons que la totalité des faits qui constitue l’histoire des Hommes obéit à la même loi.

Accepter de perdre le bénéfice de la signification, c’est-à-dire, encore, au cœur du labyrinthe, couper le fil. Être celui qui du passé ne lit que cette trace. Accepter de se perdre.

01. 09. LEÇON SUR L’HISTOIRE DE LA PEINTURE – 2009