deux notes sur sade

Les quatre protagonistes des 120 journées jouissent au départ non de l’exposé des passions simples mais de la certitude des atrocités qui vont nécessairement suivre. En un sens, nous pouvons dire qu’ils jouissent d’une jouissance à venir.

Chez Sade, l’esprit tourne sur lui-même comme un fauve en cage et, par quelque biais qu’il se présente, n’aperçoit tout autour que barreaux. La société entière n’est qu’un frein à cet appétit terrible. Voilà les chaînes qu’il faut briser : famille, religion, mœurs, lois, conventions…

CAHIER DES PROBLÈMES – 2004/2010

dialogue

« Donc la dialectique n’est ni le commencement, ni la fin ; de par son essence, elle est le milieu, elle apparaît comme un chemin. »

Pavel Florenski.

*

Laissant le Monument aux Morts, nous continuâmes sur les allées François Verdier.

Une brocante se tenait là. Toute une foule se pressait entre les arbres, sur cette longue bande de terre battue bordée de stands. Nous nous y engageâmes.

— C’est peut-être le sens de l’aporie, dis-je.

— Comment ça ?

— Non, pas le sens… mais la fonction. Nous avons tendance à considérer le sol comme une assise, une base… ce qui est « bas » justement, même s’il n’y a aucune relation. Ce sur quoi les choses peuvent s’assurer, fonder — et j’insistai sur ce mot — leur assurance.

— Oui, une figure de stabilité, en quelque sorte…

— C’est cela, mais pourquoi pas un mur ?

Cet entretien avait commencé il y a bien longtemps ; du moins, de combien de ces discussions était-il la conséquence ? Autour, la foule était à la fois obstacle et inconsistance.

Des mots, sens dessus dessous — nous parvenant, sans rapport aucun les uns avec les autres. Bribes de phrases. Elles flottaient dans l’air.

J’avais rêvé d’une lionne. Sur une route. Je courais. Elle s’était d’abord retournée — puis rugit. Jusqu’à cet instant : simple échine puissante roulant et sa queue, au mouvement de balancier. Gueule ouverte et crocs, maintenant. Je m’arrête. Il faut que je m’échappe. Quoique ma fuite risque seulement de précipiter la bête, je le sais. Sur le bord de la route, un grillage. Un champ, derrière. Une haie. Tout ceci, sans aucune utilité ni rien qui puisse me garantir du danger. La lionne, dont j’avais espéré qu’elle poursuive son chemin, file droit sur moi — avec cette sorte d’amble que vont parfois les fauves, puis elle accélère aussitôt, galope. Il n’y a aucune issue et courir ne sert à rien. Je dois mourir ici (ce qu’absolument je refuse).

L’espace se rétrécit dangereusement.

Alors je me réveille.

Je comprends cela : que le réveil est pareil à la résolution dialectique ; ou, plutôt, que celle-ci est identique à l’échappatoire offerte par le réveil. Mais il n’a rien à voir avec un quelconque discours sur l’anamnèse. Seulement, une porte magique s’ouvrant au cœur du labyrinthe.

Je conserve pour moi cette idée.

— C’est-à-dire ?

— Comme si nous nous heurtions au réel, au tangible, ou à ce que tu veux. C’est une chose, dans toute sa dureté de chose…

Je fis une pause, repris :

… ce sol, cette « assise » dont je parlais, la philosophie en a besoin pour s’établir — encore une fois : se fonder. Sans doute ne peut-elle tout passer à la moulinette dialectique, je le crois.

— De là, la fonction du présupposé.

— Effectivement…

Des voitures filent sur les allées, de part et d’autre. Des bus. Ciel de ramées sur nos têtes. Je continue :

… du présupposé ou du postulat. Mais qu’est-ce qui les fonde, eux ?

— L’évidence, peut-être. Ou quelque nécessité, possiblement logique.

— La Vérité est. Nous pouvons en discuter sans fin et l’affaire de la philosophie est la reprise inlassable de ce même motif, pourquoi pas ?

— De ce motif et de quelques autres.

— Oui, évidemment. Mais une fois posé cela ?

— Nous nageons dans une mer d’opinions…

— Je ne l’aurais pas mieux dit ! C’est là que l’aporie possède sa raison d’être, et qu’elle n’est nullement l’arrêt de la pensée, bien plutôt cette stabilisation dont je parlais, cette base. Et à partir de laquelle quelque chose peut enfin s’édifier. Non, l’aporie est un tel mur plutôt, contre quoi la pensée vient en butée…

— Et s’y cogne la tête !

Je l’avais bien dit : « dans toute sa dureté de chose ».

— Blague à part, je l’imaginais plutôt au sens d’appui ou de soutien. C’est-à-dire la seule chose ferme où puisse s’adosser le raisonnement dialectique. Ce n’est peut-être qu’une vue de l’esprit…

Aussitôt, cela me fit songer à l’idée de perspective et, corollairement, à celle de décor — dans cet espace ouvert, me dis-je. Nous ne connaissons des choses que le seul visage qu’elles nous offrent. Mais Kant ne décrète-t-il pas : « ce dont nous les investissons » ? Aussi, était-ce assez approximatif. Et mes yeux erraient sur tout ce bric-à-brac, comme à la recherche d’un argument — cet appui dont, effectivement, je parlais. Il m’apparut soudain que la philosophie pouvait ressembler à cela. Sorte de dépôt (dans le sens le plus large du terme), caractère factice. Ne pas oublier cette idée.

… qu’une vue de l’esprit ; mais qui me fait penser à Pavel Florenski, du moins à ce qu’il dit de la dialectique…

— Oui, dans Hamlet. Je ne m’en souviens pas exactement. Quelque chose comme : l’épreuve de l’intégrité, non ?

— À ce qu’il me semble. Je n’en ai, moi-même, qu’une vague réminiscence. Ne parle-t-il pas de « science expérimentale » ? Je crois. Disons, pour simplifier, qu’il transpose cette expérience dans le domaine de l’esthétique. Oui, on peut démonter Hamlet. On peut intégralement le soumettre à cette épreuve dont tu parlais ou, du moins, dont parle Florenski, et l’en sortir peut-être plus pur encore, je veux dire intouché : joyau étincelant de son intégrité propre. Pourquoi non ? On pourrait en discuter longtemps. Mais ce n’est pas ce qui importe ici…

— Alors quoi ?

— Bataille l’avait bien deviné, ce qui résiste : la scorie, le rebut, le déchet. L’aporie offre avec tout ceci une certaine ressemblance. Nous avons tendance à écarter d’emblée la difficulté. La pierre d’achoppement…

— … est, pour cette raison, laissée de côté. Mais par qui ? Les bâtisseurs de l’édifice glorieux de la logique ?

— Imaginons cela : qu’il subsiste un résidu, un irréductible…

— Et que celui-ci ne puisse simplement être écarté ?

— Oui, un défaut, une erreur… En définitive, est-ce réellement une erreur ou le signe de notre insuffisance ?

— Un peu comme ce que tu disais précédemment de l’erreur en tant qu’elle est constitutive de la vérité ?

— C’est ça ! Mais au sens d’un état de la vérité, non d’une étape dans sa recherche. Quelque chose de l’ordre de la métamorphose… Ce n’est pas à écarter l’erreur afin d’y découvrir derrière une vérité. Non, c’est à entendre comme son état plasmatique.

— Donc l’erreur pourrait être une « vérité en devenir » ?

— Oui, potentiellement. Est-ce si dur à accepter ? Nous ne savons pas ce qu’est la vérité. Pas plus que le bien, le beau, ou toutes ces choses. Nous — je veux dire : nous autres, humains — n’avons bâtis que des hypothèses, et, par retour, ces mêmes hypothèses nous ont informés, nous ont construits. Nous ne savons pas plus si elle est — cette vérité, comme je le disais tout à l’heure. Aussi bien, peut-elle n’être pas

— Je connais ton point de vue : « La recherche de la vérité ne doit pas faire l’économie de la non-vérité mais, au contraire…

— … elle doit précisément s’enrichir d’elle ». Bien sûr ! Mais, à partir de ça, ne pouvons-nous penser sérieusement ? Je veux dire : avec tout le sérieux que requiert une telle question ? De ce point de vue, n’est-il possible ainsi de la dialectiser ? Je le crois, et je pense que c’est le rôle de l’aporie dans le dialogue platonicien : non un arrêt, non un blocage dans le processus dialectique, ou une impasse, mais le point de départ…

La pierre rejetée par les bâtisseurs devient la pierre d’angle ?

— Et quelle autre le pourrait ? Ces dialogues ne sont pas accidentellement aporétiques, ou du fait de quelque défaut interne, par exemple, c’est — comment dire ? — une donnée de leur structure même, une nécessité de leur nature : la fin qu’ils se proposent.

— Comment ça ?

— Nous sommes face à un matériau archéologique. À leur façon, des bribes ou des fragments. Mais il y a toute une partie qui, elle, est irrémédiablement perdue… Les dialogues ne sont que la part visible de l’enseignement — et, justement, sans doute, son appui : ce à partir de quoi il est possible de discuter.

— De dialectiser… à partir de l’aporie ?

— Bien sûr, selon toute évidence ! Celle-ci n’est qu’un relais du processus dialectique. Je l’ai déjà affirmé : le moment où la pensée se stabilise parce qu’elle reçoit un frein. C’est, avant tout, une affaire de « résistance » … à l’instar des sports de combat ; et Socrate, le premier, l’a montré. Ce frein, cette résistance, cette force d’arrêt ou cette inertie — la pensée doit s’en saisir et la convertir en autre chose. En sa puissance propre, pourquoi pas ? De la manière dont un combattant se sert de la force adverse afin de la tourner à son avantage — comme de la sienne propre : son poids, sa vitesse, etc., voire, ainsi que le boxeur ou le catcheur use des cordes.

Je le réaffirme encore : ce n’est pas une impasse mais un appui —

— Mais le postulat peut être passé au crible dialectique. Là est sa validité !

— Oui, mais la force de la philosophie réside précisément dans cette résistance. Au fond, il ne s’agit pas d’apporter des réponses ; ça, c’est le rôle de la religion, ou de la science, si elle y parvenait. La philosophie, elle, ne pose que des questions. Mieux : met le monde en question. Telle est sa tâche. Chaque époque, chaque penseur reprend inlassablement ces objets : beau, bien, etc. Il y a ce terme : « aufheben », dont Hegel, le premier je crois, a distingué l’usage.

— Ce qui dissipe et conserve…

— Tout à fait. L’Aufhebung est cela — il est un terme éminemment dialectique, par essence et non par extension. Et c’est le mouvement aussi des concepts, le travail que la pensée effectue sur eux. Je le répète : chaque époque, chaque penseur.

— Exactement, leur dimension ou, plutôt, leur densité historico-critique… Ainsi, tout nouvel éclaircissement dissipe les significations antérieures sans pour autant les annuler. Benjamin en parle quelque part. Cette sorte d’usure, de polissage par l’usage, des idées, autant que des choses.

— Cela me fait penser à cette déesse, dans l’Odyssée

— Athéna ?

— Elle est comme la nuée qui enveloppe et cache aux yeux… et, en même temps, révèle.

— Mais ne s’agit-il pas d’apparence, plutôt ?

Je songeais à la mutité des dieux — et, pourtant, ils parlent. Mais comment l’expliquer ? Tout ceci, cette confusion. Les pensées les plus disparates. Je songeais à un temple magnifique et inhabité. La Grèce merveilleuse dans laquelle j’avais vécu, où la pierre, l’arbre, la touffe d’herbe, le nuage, l’air même vous parlent, silencieusement — ou, du moins, font écho en vous, consonent. J’étais ce temple. Cette base de marbre au sommet des collines.

— Je me méfie de l’apparente certitude logique, je me méfie des grandes constructions, dis-je, des systèmes. La pensée ne va pas seulement en ligne droite, réglée selon un mouvement articulatoire calculable et précis. Non, elle procède aussi par saut, par bond ou par association libre…

— Parfois, oui. Et c’est le rôle de l’intuition.

— Bien sûr, rien de neuf là encore… Il y a quelque chose de ce genre chez Musil : ce « saut » dans la logique mathématique, et qui désoriente tant le jeune Törless. En fait, je songeais surtout à la prose de Claude Simon, ces phrases sans fin qui, avançant, se déployant, reprécisent ou recentrent en permanence ce qu’elles énoncent : « non, pas cela… mais plutôt… ou plutôt… ou encore, etc. ».

— Pour le coup, voici une image claire de la dialectique…

— Oui, peut-être, mais je pense qu’il s’agit davantage du labyrinthe… Tu as dit : « c’est le rôle de l’intuition » — je rajouterai : « c’est le rôle magique de l’intuition ». Il y a cela, aussi, qu’il ne faut pas perdre vue…

— Quoi ?

— Cette relation du cheminement dialectique et du labyrinthe.

— Comment, encore ?

— Ce labyrinthe, ou ce parcours labyrinthique, c’est la dialectique elle-même qui le dresse : couloirs, portes, murs — et qui le dresse au fur et à mesure qu’elle s’avance dans la question. Celui-ci ne préexiste pas à l’analyse dialectique. Nous ne sommes pas des Thésée… Nulle Ariane logique… ni fil… ni rien.

— Et l’aporie, pas même un Minotaure ?

— Non. Au mieux, le dialecticien joue le rôle de son propre Dédale…

— Donc, ce serait cela… ce mur, dont tu parlais. Non le sol, mais le mur.

— Oui, la seule chose solide… de quelque façon, un mur de soutènement… Bien que « sol » et « solide » aient tous deux part à sǒlum… mais c’est une autre affaire.

— Mais pourquoi s’appuyer sur un problème ou une difficulté ? Pourquoi l’aporie, plutôt que l’évidence ou le fondement logique ?

— Parce que la pensée… le rôle de la pensée est plus qu’une seule mise en ordre du monde. Je l’ai dit : elle n’avance pas en ligne droite…

Le sept modes du mouvement me vinrent alors à l’esprit.

… ne procède par démonstration, ou pas simplement, mais aussi : enchevêtrement, intrication, retour…

— Oui, par hésitation aussi, et de toute autre manière…

— L’aporie est ce qui oblige la pensée à se durcir, à s’aiguiser… mais le Logos est-il soumis à la logique ? Nous sommes bien plus assurés du contraire…

— C’est-à-dire ?

— Que la logique — elle — est soumise au Logos, et très étroitement ! Je crois à la nécessité du doute… de la mise en doute, du renvoi systématique. Je crois à la critique radicale…

— Et quel serait l’étalon de cette critique, un dépassement de conception ?

— Voilà une belle aporie ! Et je vois tout à fait ce que tu veux dire… mais, là, nous retombons dans la science ou la religion… Tout cela est très complexe, effectivement.

— Ta notion de vérité…

— J’ai dit que possiblement l’erreur devait être… assimilée — pourquoi pas ? — à une vérité en devenir… Mais je n’ai dit là rien de l’erreur ni de la vérité, rien d’autre. Et, l’énonçant, je n’affirme d’ailleurs pas la réciproque…

— Qu’une conception scientifique soit invalidée ne la transforme donc pas obligatoirement en erreur ?

— Nous étudions des calculs que nous interprétons… Tout est là ! Je veux dire : qu’appelons-nous vérité ? Ce dont tu parles, c’est d’une hypothèse admise selon un ensemble d’apparences… Que nous l’entendions sous le chef de la vérité est un tout autre problème, et répéter un milliard de fois une stupidité ne la transforme pas en vérité pour autant… Pour te répondre franchement : je pense que c’est une erreur dès l’abord. Après, qu’elle ait, ou qu’elle prenne part au cheminement… C’est comme ceux pour qui l’évidence sensible dit tout de la vérité…

— Oui, le ciel est bleu. Je le vois bleu et l’énonce comme tel : l’accord de l’énoncé au réel ou, du moins, à l’évidence…

— Belle ânerie ! Plus jeune — il y a vingt ans, en fait — j’avais écrit : « La vérité est ce point où la contradiction se résorbe ».

— La formule n’est pas mal…

— Oui, mais insuffisante. J’imaginais la vérité à la manière d’une révélation ; que l’esprit, par je ne sais quel biais, pouvait fondre entre elles les contradictions, etc. À l’époque, il y avait cet aspect mystique chez moi. Ce que je voyais, sous la résolution dialectique, c’était cela : une transformation, ou une « réélaboration ontologique ». Fusion et transformation…

— Une sorte de métamorphose ?

— Oui, mais j’émettais aussi l’idée que cette révélation — ou sa possibilité, — réclamait une reconfiguration intégrale de nos organes de perception, d’intellection, etc. Au fond, la métamorphose était moins celle des choses elles-mêmes que de l’homme, moins de l’objet que du sujet pensant… du sujet percevant et pensant… C’était de la science-fiction, mais ce n’en était pas moins une hypothèse…

— Un peu comme les desseins de Dieu ?

— Oui, tout à fait ! On dit toujours cela : ils sont impénétrables, cachés… Dans la complexité du monde nous ne voyons qu’une intrication vide de sens, cette friche ; là où Dieu, si nous en faisons l’hypothèse, — si nous le posons comme donnée — contemple peut-être simultanément les facettes d’un prisme irradiant de toute sa perfection. Ce n’est pas plus ni moins vide de sens que le Big bang, non ?

— C’est-à-dire ?

— Il faut toujours poser Dieu comme hypothèse, se réserver cette possibilité. Le balayer d’un revers de la main est tellement facile. Disons que c’est à la portée du premier imbécile… Dieu et non-Dieu, voilà la position d’un agnostique tel que moi…

Il y a ce vers dans le Paradis : « un seul point m’est plus d’oubli… » — je crois que c’est à ça que ressemble la transformation dont je parlais. Fusion, transformation, nous ne pénétrons plus les choses — au sens de la connaissance, je veux dire —, nous sommes pénétrés par elles. Voilà la force des illusions de ma jeunesse… La croyance en cette illumination…

Regarde, enfin : « la vérité est ce point où la contradiction se résorbe ». Désormais, cela me fait penser à l’escargot. Quand on lui touche les antennes, elles se rétractent d’abord ; puis celui-ci se recroqueville bientôt ; enfin la coquille seule reste là.

— Mais alors, comment considérer tout ça, s’il n’y a pas dépassement de contradiction ?

— Il semble qu’un labyrinthe commande bien plus que de tourner trois fois à main gauche, à ce que j’en sais…

Les phrases de Simon se rappelèrent à moi, labyrinthiques — et bien que ce ne fut pas à elles que j’avais primitivement pensé. C’étaient celles de Rodanski qui m’avaient le plus frappé : à chaque embranchement, la phrase présente un cul-de-sac et ne débouche finalement que sur le vide de l’être.

Je songeai aussi à celles de Broch, magnifiquement diagrammatiques —.

— Mais j’y vois, moi, quelque chose de l’ordre de l’Aufhebung, là encore. Cette métamorphose ou cette fusion, c’est une dissipation…

— Peut-être, mais là n’est pas le sujet.

— Alors où ?

— Au cœur du labyrinthe. Observe ceci : qu’est-ce que la dialectique ?

— L’épreuve dialogique ou discursive par laquelle l’intégrité d’une notion ou d’un concept est validée ou infirmée.

— Oui, pourquoi pas ? On pourrait dire, aussi : la remontée séparative vers l’essence… Mais où allons-nous avec cela, dans quelle direction ?

Nous atteignîmes la guérite qui fermait les allées. Clôture de tables, autour. Des Vietnamiens, ou des Cambodgiens la tenaient — du moins les supposais-je tels, par défaut. Toutes les places étaient déjà prises. Devant, s’ouvraient les portes du Square Boulingrin. Arbres gigantesques, jardin, grilles. Nous quittâmes l’ombre des platanes et bifurquâmes à droite, récupérant le trottoir.

Derrière nous, maintenant : étals, passants, clients, vendeurs ; tous, ne tenant ensemble — je veux dire : maintenus ensemble dans ce rapport — que par quelques objets, vieux et cassés pour la plupart. Oui, la philosophie ressemble bien à cela.

Métamorphose, encore. Hamlet. Le nuage et la vérité, cet état plasmatique. Joyau étincelant, prisme. Toujours les mêmes images, revenant. Des images, des mots —.

Si peu de choses en fait. Le mouvement du devenir, flux et reflux.

L’attente.

— Procédons méthodiquement, dis-je.

— C’est-à-dire ?

Je sortis de la poche de ma veste un de ces feuillets génériques (format A4) que je dépliai soigneusement tout en marchant.

— Mais de façon philologique, bien évidemment !

— Tout était donc préparé ?

— Et avec un art consommé, tu vas le voir…

Nous continuâmes de tourner à l’extérieur du square et prîmes une rue plus calme et petite, bordée elle aussi d’un jardin. Nous en longeâmes nonchalamment la grille, guide de fer forgé.

— Observe donc ! repris-je.

— Par quoi allons-nous commencer ?

— La dialectique, science séparative ou agrégative par excellence ! Prenons διά, par exemple. Le sens originel est celui de division : « en divisant ». Par suite, il prend le sens d’ « à travers » ou de « complètement ». Encore, de façon temporelle, il peut exprimer la durée, l’intervalle, la succession. Par la notion d’intermédiaire, il est le « ce-par-quoi » : l’agent, l’instrument, la manière. Διά devient : « l’entreprise où l’on s’engage » …

— Une entreprise de démolition, peut-être ?

— Non, toi et moi sommes ici dans une entreprise qui s’attache à la vérité… Et qui s’y attache fermement, quand bien même s’agirait-il de la révoquer en doute, ou de la renvoyer au néant…

— C’est bien ce que je disais !

Je ne regardais que peu mes notes. Le plan, au préalable tracé dans mon esprit, avait subi — comme de coutume — nombre d’amplifications, transformations ou ratures, et son motif paraissait à présent perdu ; labyrinthique, avais-je dit. M’étais-je égaré — et de quel côté ?

Je poursuivis mon exposé :

— En composé, il peut exprimer encore, en plus du sens précédent de division, les notions de distinction ou de différence, de rivalité, de dispersion, etc. Enfin, et toujours en composition, un des emplois de la préposition a même conduit à lui conférer la signification de « jusqu’au bout ».

— Est-ce tout ?

— Oui, pour διά. Ces trois petites lettres, à elles seules, ne disent-elles pas beaucoup de notre sujet ?

Il y avait, également, ce sens plus fort : « en déchirant ». Voilà bien ce qu’était διά, « déchirer, diviser, traverser ». Un passage de l’Odyssée me revint en mémoire, celui où la flèche vole à travers les fers des douze haches.

— Mais, peut-être, ne devrions-nous pas oublier ici διάνοια ? Ou, du moins, le tenir haut dans notre esprit, de toute la hauteur de l’acte de penser —

Ainsi que les Idées ou les Formes, me dis-je en moi-même.

— Tu as tout à fait raison, répondis-je à mon ami. Διάνοια, les pensées, les intentions.

Une voiture passa ; nous frôlant lentement dans cette rue déserte.

— Te rappelles-tu ? demandais-je.

— Quoi ?

— Ce que tu disais… cette nécessité, pour la philosophie, lorsqu’elle envisage une quelconque question, de « taper » toujours à côté…

— Oui, l’enrichissement du concept.

— Il y a quelque chose de semblable chez Heidegger : l’interrogation de l’étant doit toujours prendre en vue l’essence. C’est-à-dire, la visée se fixe sur l’essence…

— Oui, c’est très différent. Il y a un texte où tu avais comparé cela, cette visée, au calcul d’une position d’après les astres. Ce qui m’avait frappé, c’est cette manière des philosophes d’affirmer : « Je vais parler du Beau, du Bien, du Vrai » et, immédiatement après, les voilà fouillant méticuleusement des notions contiguës. Oui, « fouillant », c’est tout à fait ça. Tu parlais d’étoiles ; moi, cela me paraît toujours de l’archéologie. On pense qu’ils vont déterrer la statue d’or du Vrai mais, armé d’un pinceau ou d’une brosse à dents, ils n’exhument qu’à grand peine quelques fragments d’argile ou d’os.

— Et, à partir de cela, reconstruisent idéalement cette statue…

J’imaginais la destruction de la grande architecture ontologique — cette structure adossée au réel et qui semble même le porter, alors que celle-ci l’échafaude seulement.

— Et donc ?

— J’ai, de plus en plus, cette tentation : le refus de l’ontologie… et l’inconnaissable.

— C’est-à-dire ?

Il y eut un blanc.

— J’ai écrit quelque chose dernièrement. En substance, il s’agissait de cela : le Beau n’existe pas dans la Nature… Je crois même avoir écrit : « le Beau n’existe pas à l’état natif dans la Nature », et je prenais l’exemple du fer. Mais à dessein, parce qu’on ne trouve ce dernier sous forme native qu’en provenance des météorites. Enfin, je crois. Ça me semblait amusant… Cette idée de fer, d’Âge du Fer, de temps protohistorique, etc.

Je disais, qu’au fond, il appartenait à l’homme de l’inventer — ce qui sous-entendait la même chose pour toute autre notion. Mais j’usais aussi du verbe « déceler », c’est-à-dire que je posais Dieu, l’intention, le sens caché, à côté de l’inintelligibilité et du non-sens ; de même, je fabriquais encore, pour « inventer », une petite auréole, ajoutant : « si l’on entend l’ensemble des subtilités que recouvre ce terme ». Immédiatement après, j’écrivais : « La course du guépard n’est pas belle mais mortelle, et les grands singes de brousse que nous étions auparavant le savaient ». C’était, progressivement, une sorte de remontée en direction d’origines absolument oblitérées… Des lieux sans langage… du moins, articulé.

— Et comment tout cela se terminait-il ?

— De la façon la plus simple qui soit, j’affirmais : « les organes génitaux de la femme ne sont pas moins beaux que ceux de la guenon ».

— Oui, ou la plus péremptoire ! Mais la formulation est étrange… intéressante, mais étrange…

Où en étions-nous ? Notre sujet, lui, s’était enfui. Je me souvins alors d’un extrait de Diderot, une histoire d’abbé et de poussière, de désordre et de détermination. Tel était le discours, pareil à ces mouvements désordonnés de l’air et, pourtant, parfaitement mathématisables. Oui, tel. La trajectoire d’un fétu. Ainsi est le discours, car soumis au καιρός — à la puissance du καιρός. Il est réglé ou obéit à cette nécessité interne, et chaque argument attend son heure.

… Regarde ! poursuivis-je, cela que l’on nomme Beau, ou quelque nom qu’on lui donne ; et, maintenant, observe ce terme-là : « ὥρᾱ ».

— L’heure ?

— Oui, l’ « heure », en effet, mais aussi la « saison ». Le temps cyclique, quoi qu’il en soit.

— Et donc ?

— C’est un terme assez complexe…

Je repris alors mon papier.

DIALOGUE – 2019

l’art de tomber (notes)

Buster Keaton.

Poésie de la course. L’interminable mécanique de l’échappée.

Les gaffes [gags] créent des systèmes de poursuite par agglutination = 1 flic, puis deux, puis trois, etc.

Personnage lunaire, rêveur, amoureux (Pierrot, clown mélancolique) = ce n’est pas par stupidité qu’il scie la planche sur laquelle il est lui-même assis (mais l’esprit ailleurs, absorbé, du jeune marié, One week). C’est, par ailleurs, littéralement, une expression.

Dérangement de l’ordre, le grand Bazar. Les forces de l’ordre.

Méprise, malentendu = la confusion avec Dead shot Dan, The Goat, 1921.

Erreur, tromperie = les n° de caisse intervertis par le rival malheureux, One Week, 1920.

Un corps capable remplir tous les moules (se mouler dans tous les espaces, tous les interstices).

Peut-être, démarrer le texte aussi abruptement que cela : Un homme court.

La malchance = le jeu des numéros (forme de loterie).

Rotation : 99 = 66, n° de lot (terrain) pour la maison dans One week.

Un art du bricolage et du détournement = les tonneaux deviennent des roues permettant de tracter ainsi la maison. Mais celle-ci se retrouve coincée sur la voie (One week).

Gag. Attendu / inattendu. On voit le train venir de très loin pour percuter la maison immobilisée. Au dernier moment, on s’aperçoit qu’il roule sur une voie parallèle et celle-ci échappe alors à la destruction. Lorsqu’on ne s’attend plus au désastre, un autre train, que nous ne voyons pas, arrive du côté opposé et la détruit instantanément.

En réalité, il y a quelque chose, là-dedans, de l’ardeur infatigable de la fourmi. Le monde de BK est un monde d’insectes (on est écrasé ; on tombe de très haut, puis on se relève et repart, etc. etc., on poursuit, aussi, inlassablement et infatigablement son but ; on lutte contre les éléments).

Être microscopique face à la démesure des éléments ou des objets [locomotive, maison].

Nominalisme. Logique. Ferret = les objets n’ont pas de sens ni de détermination a priori : une balustrade devient une échelle en la permutant simplement (horizontal / vertical) (One week).

Se débattre contre les éléments (air, eau) : rafales de vent, tempête, cyclone. Mais aussi contre la vitesse, la force, le poids, l’inertie, l’attraction terrestre, les mouvements centripète ou centrifuges [domaine de la physique]. La locomotive comme fatum (inéluctable et inhumain) (One week) ; mais aussi rideau de protection contre les poursuivants (barrière infranchissable) (The Goat)

Une intelligence des forces = interaction permanente avec les lois de la physique [avec ou contre = s’aidant ou luttant, déjouant, usant].

Le corps présent dans un rapport « gymnique » au monde.

Rencontre entre la rêverie, le hasard et les forces [lois] de la physique.

Bachelard.

NOTES POUR L’ART DE TOMBER — 2020