accessoires

22 04 21

Dans le rêve, les signes concrets, tangibles (ou qui passent pour tels) s’organisent d’eux-mêmes en langage — ce qu’ils ne font pas dans la réalité. Les choses cessent définitivement d’être muettes, ou plutôt celles-ci s’y trouvent douées d’un mutisme inquiétant, entêtant, hypnotique presque. Mais cette langue est tout aussi incompréhensible et secrète que les ordonnances d’une pythie. Pourtant, elle frappe le rêveur d’une profondeur étrange — comme si l’esprit résidait dans cet entrelacs de formes et de couleurs, de luminosité, d’obscurité peut-être. Encore, n’est-ce pas tant les formes que leur nimbe —

Le sens y tremble, pareil à la pointe d’une flamme qu’agite l’air.

CAHIER DES PROBLÈMES II – 2021

cyrène

Je débutai mon récit :

— C’était lors d’un voyage. Nous étions foule ce jour-là, et chacun attachait son cheval au buisson. Il n’y avait plus de place. J’attache alors le mien à l’anneau d’un sépulcre. Un cheval noir, aussi beau que la nuit — et frémissant. Il est seul, il piaffe, il s’impatiente ; il tire sur la longe bientôt et ouvre le caveau. Je vois là une jeune fille enterrée de trois jours — aux longs cheveux tressés, aux belles boucles. Son visage, lui, est plus lumineux que le soleil et elle-même paraît descendue des étoiles. Alors, m’inclinant au-dessus, j’ai baisé ses yeux, ses noirs sourcils arqués, ses lèvres, ses mains. Tout était si réel. Je pleurais et mes larmes glissaient sur cette figure comme sur le marbre d’une statue —

— Alors ?

— Alors je me suis réveillé. Qu’est-ce que cela veut dire ?

De la pointe du glaive, Euphrynès tisonnait le foyer. La lumière des flammes, dansant, léchait son visage. Il semblait réfléchir. De temps à autre, les restes d’une palme dont il s’était servi pour allumer le feu, plus secs que le désert, s’embrasaient soudain et crépitaient. Cela faisait des étincelles qui s’élevaient en tournoyant. Un instant, elles brillaient plus intensément, puis s’éteignaient.

— C’est un bon signe, me répondit-il. Ton rêve parle de richesses —

— Comment ça ?

— Demain, nous serons rois.

— Demain ? fis-je. Je n’en croyait pas mes oreilles.

— Ou après-demain, au plus tard.

Alors, je compris qu’il se moquait.

— Ce n’est pas bien, dis-je, de plaisanter des dieux !

— Brave Hermotime, je ne te savais si puissant ! répliqua Euphrynès avec un large sourire.

— Ce sont les dieux qui envoient les songes, ne le sais-tu pas ?

— Non, les dieux n’ont rien à voir avec de telles fadaises ! Ils servent à prendre des villes, à vaincre des armées, à faire des rois. Un, ils l’élèvent, et l’autre, ils l’abaissent. Crois-tu qu’ils aient à voir avec des choses plus inconsistantes même que de la fumée ? Ce sont les charlatans et les mages qui tirent des bénéfices de la crédulité des hommes —

— Je ne discuterai pas plus avant avec toi de pareilles affaires — sur ce que font ou ne font pas les dieux. Mais n’oublie pas : ceux-ci, quoi que tu en dises, goûtent plus que tout autre chose cela.

— Quoi ?

— La fumée, répliquai-je. Puis, me tournant et m’enveloppant dans mon manteau, dos au foyer, je me couchai pour dormir.

Pourtant, je craignais de fermer les yeux et que revienne le rêve. Oh, tout le jour, combien m’avait-il tourmenté ! Il y avait là un charme puissant. Peut-être, étais-je effectivement ensorcelé ? Lié à ce rêve — à la morte — pareil à ceux qu’on garrotte vivants face à des cadavres pour les supplicier. Avais-je offensé quelque divinité ? Je n’aurais su le dire, mais cette pensée me terrorisa tant que j’en claquais des dents.

M’entendant, Euphrynès dut alors penser que j’avais froid, car celui-ci raviva les flammes.

La douce chaleur traversait mon manteau, pénétrait mes membres et, doucement, m’engourdissait. Doucement, mes paupières lourdes. Doucement, doucement, mes muscles relâchés. La cime vacillante des hauts palmiers produisait quelque étrange bruit de rhombe ou d’iunx. N’était-ce la voix des dieux ? Pouvais-je entendre ce qu’ils me disaient ? Ô vous, dieux de la Grèce que je connais, et vous, dieux libyens, toi Zeus-Ammon, à qui nous sacrifierons demain, et vous encore, dieux d’Asie, qui êtes les miens, dieux de Pergé, de Sillyon, d’Aspendos et de Sidé, toi la Dame de Pergé, dis-je, entends-moi —

Alors je m’endormis.

ER, fragment, Cyrène – 2018

citations

Citations.

Au lieu d’être ces glorieux ancêtres (figures d’autorité), ou ces amis que l’on convie au festin de la pensée, elles deviennent ces trublions ou ces esprits malins qui débarquent à l’improviste et sont porteurs d’entropie. Elles font dérailler ou déraisonner le texte et sont comme le spectre d’Hamlet mais n’est-ce pas le rôle en effet de l’esprit des morts ?

Cette proposition a été imaginée en rêve — ou, du moins, la première phrase de celle-ci a été clairement formulée au cours d’un rêve (et notée à mon réveil 05 : 25 très exactement, le 10 mai 19).

Il s’agit d’une discussion roulant sur la poésie et sur des questions particulières de poétique. Je suis dans un appartement assez vaste et clair, mais aussi assez vieux. Vaste, au regard du nombre de pièces, non de leur taille. Ce n’est pas un appartement de type bourgeois. Je discute avec quelqu’un. Comme dans les rêves — plutôt : comme ordinairement dans les rêves, la personne m’est familière sans que je puisse l’identifier. Nous parlons poésie (peut-être de façon générale). Il y a là un livre, un recueil. Je le saisis et m’aperçois que mon nom est imprimé dessus (mes nom et prénom), avec un titre dont je ne me souviens pas. Je sais tout à fait qu’il ne s’agit pas de moi mais d’un homonyme, quoique ce hasard, cette coïncidence m’étonne beaucoup. Je l’ouvre. À l’intérieur, ce n’est ni bon ni mauvais. Un moi mis en vers, réclamant l’attention d’autres moi et censés s’y reconnaître. En tournant les pages, j’y découvre un objet (qui, dans la réalité ne pourrait tenir dans l’épaisseur du livre) : sorte de petit bijou (boucle d’oreille ?) ou de clef, peut-être les deux. C’est un dispositif, le poème se trouve au-dessous, et peut être en relation avec l’objet. Je trouve la solution très démonstrative. Immédiatement, je songe aux calligrammes d’Apollinaire, puis à Sterne. Enfin, il y a toutes sortes de bruits qui, se manifestant, me perturbent : bruits provenant du dehors ; aussi, peut-être, un robinet qui coule, une ampoule qui grésille, un téléphone qui bipe, etc. Je les entends tous très distinctement et ensemble. Mon interlocuteur, lui, d’une part, ne les entend pas mais, d’autre part, ne comprend pas ma gêne. Alors, j’ai une intuition et, par analogie, j’imagine que les citations doivent opérer de la même manière (parasiter le texte ?). La voix des morts fonctionne comme un chahut face à l’ordre patiemment réglé du texte, comme des élèves turbulents — et l’auteur doit se sentir pareil à ces professeurs qui maintiennent à grand peine le calme dans leur classe, ou se laissent absolument déborder. C’est ainsi que l’on fait des auteurs morts autre chose que des statues ou des plaques. J’essaie de m’expliquer là-dessus, mais celui avec qui je parle n’arrive pas à concevoir cette idée (son intérêt ni même son sens). Je lui répond donc : « Au lieu d’être ces glorieux ancêtres, ou ces amis que l’on convie au festin de la pensée, ils deviennent ces trublions ou ces esprits malins qui débarquent à l’improviste et sont porteurs d’entropie ».

Je me réveille et je note cette phrase.

CAHIER MÉDÉE – 2019