conques (notes 2)

[24 06 21]

Les pentes de Mystra. [Parallèle]

Comment composer le paysage, du moins géologiquement ? Il s’échafaude ou s’élève autour d’un vide, d’une absence — cette place laissée libre, ou cette vacance dont j’ai parlé ailleurs.

Un voyage. [Voyage de formes]

« temple de calcaire et de pluie », Thèbes.

« cette architecture d’air / et de silence / volumes simples / espérer à la venue du jour », Garibaldi.

La question du ciel qui appuie sur ce paysage ou, du moins, dont ce paysage est la base, le socle, la fondation.

Cet or du soleil, aussi — qui éclabousse tout. Vision.

[07 07 21]

Le sentiment violent d’une présence.

La formule provient d’André Bonnard, relativement à la place des dieux chez Archiloque : « Le sentiment violent de la présence à ses côtés d’un monde différent ».

[11 07 21]

Reprendre les notes de L’Arrière-pays, au début de ce carnet.

« […] mon dieu lointain ne s’est retiré qu’à deux pas, son épiphanie est le simple ».

Je songe à ces mots d’Yves Bonnefoy, l’épiphanie du simple. Comment parvenir jusque-là, comment atteindre à ce pays, si reculé soit-il, comme enfoui dans un songe — et rêver, peut-être, pour le faire advenir, pour le faire exister — ?

Et dans tout cela, ce temple invisible que je m’applique à bâtir, et dont l’invisibilité est la condition d’existence.

*

Tout baigne, bleu, dans une clarté orange, cet est— et l’espace, tout à coup, se fait puissamment vaste.

Comment l’Aurore, et le silence, et le vide donnent lieu à cet espace, le fondent. Le rose même, la couleur rose vaporisée dans l’air.

Je note ces données colorées, propres au schiste, et ne l’épuisant pas, ce feuilletage de couleurs, de tons, de teintes, de variations — et je m’aperçois à quel point ce minéral même est musical. Brun, gris, violet, rose, parfois ocre et comme oxydé ; brun-rouille, gris-bleuté, ardoise, tourterelle, perle, etc., et ces verts, verdâtres, et ces bleus qui montent et vibrent presque jusqu’au noir sans jamais s’éteindre, ou s’argentent, brillent, éclaboussent et s’alourdissent bientôt.

Toute la vallée est happée par le brouillard, cette maigre et longue tranchée géologique, ce sinuement de rivière, brun, brun-sale, terreux — dévorée. Une brume blanche à force d’être grise, lumineuse pourtant. Vague, ensorcellement.

La tête d’une colline en émerge, nimbée. Est-ce là un miracle ? Et je la vois, crête d’arbres gris qui en révèle le pourtour, cette « échine d’âne » dont parle quelque part Archiloque — une île ne nous apparaîtrait pas plus mystérieusement.

Une île donc, levée par quelque oracle vers la matière, allant à elle.

Ces dalles partout, ces murs, cette arcature de grès rouge, fondue, lavée — ou ces blocs jaunes, atteignant jusqu’au soufre, grenés.

Bordeaux, bleu, vert, nitre, beige.

Et la ligne toujours, cet « horizon de colline », mélodique, cette louange où se détache, face à moi, tel ou tel arbre, sur ce rien, cet air vibrant de gouttelettes —

Qu’est-ce, au juste ?

Rien donc, ce silence, hormis les trilles et le pépiement des oiseaux, et puis, vibrant dans cette brume blanche, la découpant, voici la basilique (plutôt que l’abbatiale, je choisis ce terme à dessein). Et que dire de cette solitude ?

Une voix humaine, la première, un répons — comme une bouteille plastique abandonnée là, ou un emballage de cigarettes ; un déchet.

Cette couronne que tressent les chants d’oiseaux, une louange. Le raclement d’une table métallique qu’on installe en terrasse. Ce presque début du monde, et retiré pourtant.

Cela, et cela, et cela.

Ces colonnes, deux à deux, de part et d’autre du portail, minces, adossées, réduites à leur plus simple expression — astragale et corbeille nue, — ocres, ocres rouges, dépouillées, austères, vraies — semblables à des tibias.

Et la pierre, la pierre, partout. Et la lumière, toujours. Elle creuse plus avant dans le brouillard, éclairant cette échine au plein sud, l’apparaissant, dans un vert aigu jusqu’à l’or ; tandis que l’ouest est encore tout englué dans une masse rose.

Le bleu des pierres verdit.

Une dorure, les têtes somptueuses des arbres (cette colline, toujours— la splendeur du phénomène, sa montée progressive — ce chant ou ce champ du visible, un pan, esquissé sur le rien, une naissance — quoi ?).

Un silence — mat, épais, durable — sinon, ces oiseaux.

Des martinets volent.

*

À mes pieds, au-dessous, un petit escalier mène vers le rectangle d’un cloître — ou bien est-ce un carré ? — et son bassin claustral, en serpentine verte. Ouvrage circulaire, dallé sur le pourtour de blocs bleuâtres ou noirs, parfaitement lustrés.

Et ce rectangle ou ce carré de gazon, tondu de frais, me semble ici le plus purement humain — je veux dire, dans ce qu’il est possible de produire en termes d’ordonnance, un geste de culture et ce mot seul, κόσμος.

Cette simplicité vivante.

Derrière — depuis mon point de vue (c’est-à-dire, tournant le dos à la basilique, les toitures s’élevant au niveau de la partie sud du cloître, donc, précisément, devant moi) — l’apparition, toujours, continue, de cette colline, massive, de plus en plus massive et comme se matérialisant, sa levée.

Ce bleu maquereau des pierres, cet argent, ces dalles rectangulaires, roses et striées ou piquetées, jointées d’herbes. Quel nom, sinon émeraude ? — pour décrire telle couleur, dans cette vallis lapidosa dont parle l’abbé Bouillet.

Et cet arbre que je voulais dire, au bord est du cloître, magnifique et majestueux dans son enchevêtrement de racines — bien que de taille modeste — apollinien pourtant, puisqu’il ne me vient à l’esprit d’autre épithète, un tilleul.

Il est en fleurs.

Je le contemple, je reste là — dans cette présence.

Sous son ombre, le gazon est plus pauvre et mité.

Un traquet sautille et picore l’herbe, avec ces mouvements incessants qu’ont les petits oiseaux — de lui, on dit qu’il revient en Grèce quand les vignes fleurissent, d’où ce nom d’Œnanthe encore, qualifiant à la fois son genre et son espèce ; on doit sa description à Linné.

Il sautille, il pique, il est à l’affût, il repart.

Ce son de cloche qui monte à présent, puis décline. Est-ce un simple appel ?

Ce rectangle ou ce carré de pelouse, cet arbre, cette cloche qui désormais se tait et, derrière l’arbre, le mur — simple, inexplicablement simple, et qui n’a, sans doute, peut-être, rien d’archaïque ou d’ancien, sinon l’âge même des pierres, et dont la merveilleuse simplicité d’appareil effacerait à elle seule toute la gloire de l’édifice que décidément je ne regarde pas — et pourtant, quelle beauté — quelle

harmonie —

le vocabulaire de la musique une fois de plus, cette dimension proprement céleste opposée à la pesanteur des pierres et du temps. Mais il faut construire, bâtir, échafauder.

Et pourquoi parler, pourquoi écrire ? — ai-je déjà noté. Pour l’ombre peut-être, et la fin. Le soleil, lui, ne désire que le plus parfait mutisme.

Ce mur, à l’est — nu, sans ouverture, aveugle et pourtant en regard de l’autre — seul reste du cloître, dans sa partie occidentale, avec ses baies géminées et ses chapiteaux à motifs végétaux ou humains, préservé on ne sait comment de cette catastrophe ou ce jeu de massacre — ce mur donc, pur orient, nu — ai-je affirmé, et d’un dépouillement qui pourrait à lui seul tenir lieu de foi ; mais il y a trop de choses et trop de mots, ou trop peu, et tous manquent leur but.

Une théorie de moines, de frères ou de pères, je ne sais comment les appeler — ce sont des Prémontrés, comme je l’apprendrai plus tard, des chanoines donc — monte vers la basilique d’un pas divers, c’est-à-dire diversement marqué par l’âge.

La colline a maintenant presque émergé tout à fait. À mesure que le ciel bleuit, elle se lave de toute cette grisaille, se trempe progressivement dans ce qui deviendra azur ; tandis qu’à l’est, tout blanchit radicalement, dans un blanc irradiant à force de lumière, cru, violent — désespéré.

Et la cloche bat à nouveau, deux coups brefs ; ils entament l’air comme l’acier la mie tendre du pain.

J’avance à la pointe extrême de la terrasse, ce petit jardin.

Le paysage — la colline dorée — entièrement surgi devant moi, dans sa magnificence (et je comprends que l’on recèle ici quelque statue, quelque image).

La cime d’un noyer en contrebas, atteint le parapet où je me tiens — verte, intensément verte, d’un vert jeune et plein sève, tendre lui aussi, frais.

Les oiseaux, le concert des oiseaux.

Des écharpes de brume errent, soyeuses, sinon à l’ouest où tout est pris dans ce magma.

Ici, face à moi, la colline dressée ou adressée en louange (je pense à ces anges et leur harpe, à toute la mécanique céleste). Cette sorte de parousie — ou, selon les mots d’André Bonnard, toujours — le sentiment violent d’une présence.

Mais qui se tient là, qui vibre, qui — jaillit ? La beauté —

Je songe encore à cette idée (ou plutôt la limite si ténue entre l’idée et l’émotion), ressentie à l’intérieur de la basilique alors que je contemplais le triforium, et renforcée davantage par les chapiteaux à palmettes qu’on peut y observer, raides et maladroits, mais dont la naïveté est toute la beauté, en somme (— jeune, neuve, semblable à ce vert de tout à l’heure) — et cette idée était celle-là : un voyage de formes.

Et de même, de même — je me dis qu’à la vérité les divinités pourraient bien se succéder l’une à l’autre, comme chaque état de la lumière succède à chaque état — sans épuiser jamais la sacralité d’un tel lieu (ou comme ces temples changés en églises, ou ces églises changées de destination). Car ce n’est pas de religion qu’il s’agit ici — du moins, la Nature a suffisamment d’or et de pompe pour y suppléer.

Et c’est cela qui est frappant, cela que j’avais ressenti en Messénie tout d’abord, puis plus vivement au temple d’Apollon Épikourios à Bassai, en Arcadie — c’est-à-dire, que la sacralité du lieu ne réside pas dans le temple lui-même, elle préexiste au temple et en fonde le choix. Elle est là, étale, partout — elle emplit jusqu’à l’air, la lumière même — autant que l’obscurité.

C’est cela également, que j’ai ressenti sur les pentes de Mystra — dont le nom est désormais pour moi impérieusement lié à celui d’Hölderlin, comme aussi Koroni — et c’est ce même sentiment qu’ont dû éprouver ces quelques Francs égarés dans le Péloponnèse, huit siècles auparavant. Que le sacré ait part à la beauté, que cette beauté tire tout son pouvoir et son prestige de la magnificence de la Nature, voilà qui est évident. L’interrogation porte plutôt sur notre propre capacité à percevoir cette évidence, ou à la pressentir.

Je me souviens d’un helléniste qui, parlant de la beauté, non d’un point de vue ontologique mais sous l’aspect de telle beauté particulière, la décrivait dans l’esprit des Grecs de l’ancien temps comme l’émanation de la divinité — son rayonnement, sur les objets ou les êtres.

Voilà qui incite peut-être à bâtir des temples.

*

Je suis toujours là, au-dessous de cette plate-forme ou ce plateau du cloître, évoluant entre les diverses terrasses. En contrebas, des têtes de noyers, de frênes, d’autres arbres — que je ne connais pas — et, plus bas encore, le bruit continu de la rivière qui monte depuis la gorge, monte, monte.

CONQUES (notes) – 2021

lecture paraphrastique des quatre premières minutes de méditerranée de jean-daniel pollet

1.

Tout commence, s’offre. Tout débute.

Une floculation d’abord — le battement intime de la lumière.

Pas un ciel, non. Mais ce qui serait une invocation.

Un paysage à la Ritsos.

2.

Un espace clos. Un espace fermé, barré. Un espace de signes impalpables. Un impossible.

Ce plan, cette séquence : un ciel, une mer, cette grande barre noire, horizontale. Une étrave presque. Des nuages aussi, habitant l’air ; et ces herbes — jaunes, maigres, hautes. Battues et rebattues.

Le tout, suturé de barbelés.

Nous sommes à l’extérieur. Rejetés de cela. Ce n’est rien, c’est un autre.

Est-ce une île ? Est-ce — un lieu de relégation ?

Et comment comprendre cela, que la patrie des dieux n’est nullement une contrée de miel —

Là est l’intérieur.

Et d’emblée, au seuil — spectateurs d’un dehors, nous hésitons.

3.

Ici, le seul goût est le sel de l’effort. Ici, la beauté est âpre et rude, et ne se pare d’aucun apprêt.

Chaque seconde qui tombe du temps se convertit en pierre.

Et le mouvement d’abord, ce travelling de barbelés et d’herbes. Cette image, animée par son propre souffle — une pulsation.

Cette beauté austère, grave, terrible. Ce drame qu’un plan d’ouverture résume à lui seul. L’histoire et le mythe. Malgré son mutisme et son ambiguïté : le refus de dire.

Terrible, donc. Conséquent.

Il parle pourtant.

Cette construction à venir qui n’appelle aucune narration — et se dit là, elle ; à cet instant.

Mais tout recommencera. Et d’emblée, ici, nous le savons.

4.

Mais de quoi est-ce que cela parle ? Quel est ce dieu à tête faucon ? Horus, bien sûr. Mais derrière cela ? Quelle idée ? Quelle force, active elle-même à l’extérieur du temps ? Quel lieu sourd, ou de quel lieu cela sourd-il ? Avons-nous quelque repère à cela, ou sommes-nous impuissants ?

S’étageant en mémoire, toujours. Ce cela. Vertébré de temps. Sourd, silencieux, immobile. Vivant. À l’épreuve des vagues, doucement enfoui. Cet infini de mer, et cette infinité d’éclats dansant à sa surface. Où ?

Matité du souvenir.

Tout se tisse, avec le clair réel passé au crible de l’infini, cette trame. Tout s’espace. Et ce lieu, non de terre au fond, structuré — on ne sait comment. Cette hésitation permanente d’une chose ne pouvant s’atteindre elle-même, et toujours repoussée. Toujours, se repoussant. Hantée, immémoriale, belle — comme un éclat de feu. Et comment ne pas croire ? Non à quelque divinité, mais à la possibilité d’un temps se convertissant tout à coup en espace.

Mais où est-ce ? Quel lieu ? Quels horizons borneraient cette terre, et quelles limites lui assigner ? Ce monde — là. Si lointain, inatteignable, et pourtant là.

Ce n’est plus un temps, ce n’est plus un espace — c’est un champ. Un lieu de forces, une latence. Et sinon la nuit. Ce noir, sur laquelle les dieux se découpent. Si génésique, qu’il ne peut s’énoncer qu’au féminin, s’affirmer ainsi. Ce grand pan, couvrant-découvrant la statue invisible qui gît en sa cella. L’Aphrodite à la robe d’écailles, l’Aphrodite somptueuse qui habite la mer.

Et pourtant rêver. Dessiner par ce rêve les contours de sa forme. La silhouetter.

5.

Elle appelle cela.

Ces grands polyèdres immobiles.

Ces bouts de marbre ou ces tronçons rongés, ces ossements. Ces angles cassés, griffés, ces cannelures interrompues — ces sections. De quel régime de temps sont-ils les fruits ? — comme décrochés d’un arbre invisible dont ils formaient les grappes. Combien chus, dans ce silence épluché par fragments ?

Et la Nature pourtant, aussi maigre soit-elle, reprend ses droits. Dans ce désert d’hommes — ce memento mori, ce rappel de notre inanité. Elle gagne sur les places dans ce théâtre abandonné où se joue la même éternelle pièce : notre disparition. Et pourtant, nous assistons nous-mêmes à ce spectacle.

Tout augure, tout parle. Tout raconte l’histoire muette d’un commencement. Tout dit, avec la force d’un mime. Nul drame, nulle tragédie — un mystère plutôt : cette naissance. Un commencement qui serait une fin.

Tout se pétrit ici de l’impossible.

Incommensurable, pour autant.

6.

Il est là. Il rêve. Non un jeune dieu. Il s’épart dans la broussaille. Comment le nommer ?

Et ce temple bariolé ? Ce blockhaus parmi les herbes sèches, qui n’est pas sans évoquer les décors minoens — temps heurté, paradoxal, ouvert à toutes les équivoques. Où se laisser mourir — et renaître enfin.

Et là, à l’intérieur, dans cette forge souterraine, ces hauts-fourneaux, cette pluie d’étincelles jaillissant du cœur même du volcan, cet antre — où quelque chose de profondément inhumain transmute la matière, non divin déjà — comment ne pas reconnaître quelque principe, quelque élément antérieur et opérant ?

Nous ne sommes déjà plus là. Mais y avons-nous été ?

Ce cœur rougeoyant, cette pince d’acier saisissant le cylindre incandescent — et ce qui pourrait être un fût de colonne, ailleurs — n’est là qu’un volume simple. Et pourquoi rêver, lorsque tout est donné ? Pourquoi dormir ? Ce masque funèbre, noir, horrible, plaqué sur ce qui a été ; cette croûte de cuir, et l’imputrescible. Comment imaginer encore que cela fut autrefois vivant ?

Est-ce bien le destin des dieux ?

Ce regard fermé, ce vis-à-vis. Cette figure sculptée sur les rives d’un fleuve, dans l’attente d’un mouvement cosmique, d’un rite, d’un retour. Et quoi de commun avec nous ? Quoi de comparable ? Sinon d’être — humain. Sans que nous puissions désigner précisément ce que cela veut dire, ce mot-homme, ce vocable, cette étincelle dans la nuit.

Il dort, d’un sommeil de plusieurs millénaires, où la lumière vibre sur ses pommettes de bois.

7.

Et la mer.

Belle, étale, tranquille.

Cette bleuité infinie dont on comprend bien au fond qu’elle est la seule divinité — humide et solaire. Érotique pourtant. C’est d’elle que naquit un jour l’Aphrodite dorée. De quel chaos profond ? Quelle catastrophe ? Quelle nuit ?

Avec ses collines à l’horizon, comme des brumes. Cette cassure aussi, ce hiatus de deux plans.

Et nous voici ailleurs, dans ce travelling glissant doucement au long de l’escalier monumental en façade d’un palais napolitain ou sicilien, avec cet étrange délabrement de coquille vide, et ses grands vases, pareils à des urnes.

Un jardin, une fontaine toujours, une allée. Parmi les pommes d’or, et la chevelure si sombre des arbres. Ce parfum aussi, dont tout l’air embaume, vibrant dans la chaleur, mais qu’aucun spectateur ne présume.

J’ai été — là.

8.

Cet entrelacs d’acier maintenant, dont nul ne peut soupçonner s’il s’agit d’un instrument de torture ou de salut. Ce saut en dehors du temps ou, du moins, en dehors de ces temporalités longues et nous réintroduit brutalement dans le présent — qui est encore, à cet instant même, quelque futur d’anticipation.

Un film, de science-fiction ou d’horreur.

Et nous tournons autour de cela, comme autour du reste.

Que dire et pourquoi ? Il s’agit seulement d’approcher — se tenir au plus près, à la coïncidence, et ce malgré l’écart.

Malgré l’irrémédiable.

Malgré l’étreinte de la mort qui pèse sur tout.

Où vivre ?

9.

Et comprendre, que ce sacré — qu’il ait besoin ou non de prêtre, de rite ou de pompe — est bien celui-là même auquel Bataille aspirait. Il est l’extase défaisant le possible, cet homme qui boit le réel et meurt enfin radieux. Le soleil descend lentement au fond de ces décombres. Lui, le grand absent.

Cette table d’opération, avec ses crémaillères et ses manivelles, avec ses chromes rutilants —comment n’y pas voir quelque moderne formule d’autel sacrificiel ? Mais à quoi sacrifier ?

Ce n’est pas un pays au sens physique du terme, ce n’est pas un lieu matériel ; c’est une conscience. C’est l’éveil de la conscience au fur et à mesure qu’elle s’éteint. Ce grand endormissement qui la rend toute entière à elle-même.

Elle s’annule pourtant.

Et les vagues à nouveau, sans presque d’horizon qu’une grisaille, prismatiques, lamées. Cette mer déroulant de rouleau en rouleau jusqu’aux rives inexplorées. L’horizon disparaît. Elle, seule. Bouillonnant dans son extase.

La chair même du désir.

Conscience. Volupté. Tristesse.

10.

Et la table toujours, ce lit mécanique repris au même endroit — vide, nu, seul. Ce cut au sein de son plan d’un insert liquide — cette coupure, cette entaille.

Cette blessure, ce désir.

Un désir, qui est encore mémoire.

LECTURE PARAPHRASTIQUE DES QUATRE PREMIÈRES MINUTES DE MÉDITERRANÉE DE JEAN-DANIEL POLLET – 2020

nuage

[XXIII]

Comme en lévitation, un nuage se tenait au-dessus de la montagne. Et quoique, effectivement, de par sa nature même, il lévita, il paraissait s’être élevé dans un repos tranquille.

Regardant plus attentivement, je remarquai qu’il ressemblait à un cheval cabré et, l’instant d’après, il était autre, puis autre, puis autre, à mesure qu’il s’avançait. Aussi, sa réflexion dessinait sur la mer une vaste colonne blanche — et radieuse.

Et tout était en tout point identique, je veux dire : avec cet exact degré d’identité, cela, depuis déjà de nombreux millénaires — le nuage, la montagne, la mer, — le vrombe strident des cigales, — n’était, celui, plus sourd et mobile, des pales d’un hélicoptère.

Que le sentiment du sacré soit ainsi distrait, voire ôté à lui-même ; ou que j’en sois, de cette façon, dépossédé — ce à quoi je ne peux me résoudre. Toutefois, est-ce véritablement la tâche de la poésie que de marquer, au sens d’indiquer, au sens de témoigner de — cette place vacante ?

Sans doute, a-t-elle bien des rôles, dont elle ne peut à aucun se réduire.

Enfin, je me souvins des colonnes du temple de Zeus à Olympie, — qu’un séisme avait jeté à terre. Aujourd’hui, comme alors, elles attendent là.

POÈMES GRECS – 2015 / 2016