la chanson du frère mort (traduction)

Mère de neuf fils et d’une seule fille,
L’unique et adorée, et ton enfant chérie ;
Douze ans tu l’as gardée sans que le soleil même ne l’ait aperçue ;
La baignant dans l’obscurité, la coiffant à la nuit noire ;
À l’astre du matin, aux premières lueurs, lui tressant les cheveux. [05]
Des marieurs arrivèrent depuis la Babylone,
Afin d’emmener Aréti très loin à l’étranger.
Huit des frères refusent, mais Constantin le veut :
« Mère, envoyons-la, envoyons Aréti à l’étranger,
À l’étranger où je voyage, à l’étranger où je m’en vais, [10]
Afin que moi-même, là-bas, je ne demeure ni seul ni étranger.
— Aussi avisé que tu sois, Constantin, tu as mal plaidé ta cause :
Et si la mort advient, mon fils, ou s’il advient la maladie,
En cas de malheur ou de joie, qui ira la chercher ?
— Je prends le Ciel pour juge et témoins tous les saints : [15]
Si la mort advient, ou s’il advient la maladie,
Malheur ou joie, que ce soit moi qui te l’amène. »
Et quand ils eurent marié Aréti à l’étranger,
Advint l’année stérile et les mois enragés,
Et s’abattit la mort, et tous les neuf périrent, [20]
Laissant la mère plus seule qu’un roseau dans la plaine.
Sur toutes les tombes elle pleurait, elle se lamentait sur toutes,
Mais sur celle de Constantin elle allait, s’arrachant les cheveux :
« Soit maudit, Constantin, et dix-mille fois,
Toi, par qui Aréti a été exilée ! [25]
La promesse que tu m’as faite, quand la tiendras-tu ?
Tu as pris le Ciel pour juge et les saints à témoins
Que, s’il advenait malheur ou joie, tu irais la chercher. »
Par la malédiction et la puissante imprécation,
La terre s’ébranla et Constantin sortit. [30]
D’un nuage il fait un cheval, d’une étoile sa bride,
Accompagné de lune, il s’en va la chercher.
Il avale les monts et les vallées,
Et la trouve qui se peigne au clair de lune,
De loin il la salue et s’approchant lui dit : [35]
« Allons, ma sœur, partons retrouver notre mère.
— Hélas, mon petit frère, que se passe-t-il donc ?
Si c’est pour une joie, il faut que je me pare,
Ou si c’est un malheur, dis-le, que je mette du noir.
— À la maison, Aréti, n’importe comment que tu sois ! » [40]
Alors, s’abaisse sa monture et derrière il l’assoit.
Sur la route gazouillaient de petits oiseaux,
Mais ce n’était ni comme oiseaux, ni même comme hirondelles,
Seulement, gazouillant, ils disaient d’une voix toute humaine :
« Qui donc a jamais vu une belle emportée par un mort ? [45]
— Entends-tu, Constantin, ce que disent les petits oiseaux ?
— Laisse les oiseaux gazouiller, laisse les oiseaux dire. »
Plus loin, tandis qu’ils continuaient, d’autres oiseaux leur disent :
« N’est-ce pas péché et grand mal, et très extraordinaire,
Que les vivants cheminent avec les morts ! [50]
— Entends-tu, Constantin, ce que disent les petits oiseaux ?
Que les vivants cheminent avec les morts.
— C’est avril et ils chantent, en mai ils nicheront !
— Tu me fais peur, mon frère, et puis tu sens l’encens.
— Hier soir nous avons été à l’église Saint-Jean, [55]
Où le pope pour nous a brûlé trop d’encens. »
Et poursuivant leur route, en voici d’autres qui disent :
« Voyez l’incroyable miracle en ce monde,
Pareille belle fille emportée par un mort ! »
Aréti de nouveau a entendu, et son cœur est navré. [60]
« Entends-tu, Constantin, ce que disent les petits oiseaux ?
— Aréti, laisse les oiseaux dire ce qu’ils veulent.
— Dis-moi, où est ta beauté, et où ta vaillance,
Et ta blonde chevelure et ta jolie moustache ?
— La maladie m’a pris il y a longtemps et mes cheveux tombés. » [65]
À cet endroit, près de l’église, ils arrivent.
Il éperonne son cheval et aussitôt disparaît.
Elle entend la dalle gronder, la terre murmurer.
Alors Aréti se met en route et gagne la maison seule.
Elle voit ses jardins à l’abandon, les arbres flétris, [70]
Elle voit le millepertuis desséché, le giroflier noirci,
Elle voit l’entrée toute envahie d’herbes folles.
Elle trouve la porte close, les clefs retirées,
Et les fenêtres de la maison solidement barricadées.
Elle frappe si fort à la porte que les fenêtres tremblent. [75]
« Si tu viens en ami, entre, ou sinon déguerpis,
Et si tu es la Mort amère, je n’ai pas d’autres enfants,
Car ma pauvre Aréti est absente, qui est loin à l’étranger.
— Lève-toi, maman, ouvre, lève-toi chère mère.
— Qui donc frappe à la porte et qui m’appelle mère ? [80]
— Ouvre, ma mère, ouvre, c’est moi, ton Aréti. »
La mère descendit, elles s’embrassèrent et toutes deux moururent.

FIN

*

La Chanson du frère mort (Το Τραγούδι του νεκρού αδελφού) est certainement le chant populaire le plus célèbre en Grèce, et vraisemblablement à l’étranger. Dans un article paru en 1985, l’ethnologue Margarita Xanthakou recensait pas moins de quarante-et-une versions, dont trente-six en langue hellénique et cinq autres dans diverses langues balkaniques (bulgare, serbe et albanais). Dans le même article, celle-ci indiquait encore : « Cette légende a des origines fort anciennes, au moins par son thème. Certains laographes grecs voudraient dater sa version chantée maniote — selon eux, la première — du VIIIe siècle de notre ère (avant, donc, la christianisation du Magne effectuée au IXe siècle). Il semble qu’elle ait inspiré certaines œuvres de la littérature écrite. Ainsi par exemple La ballade de Lenore du préromantique allemand Gottfried Burger… Ce qui, soit dit en passant, pose le problème […] de son aire d’extension en tant que chant ou récit populaire de transmission orale, puisque l’auteur précité puisait expressément ses thèmes dans le stock des traditions de son pays. »

Cette Ballade de Lénore, Gérard de Nerval lui-même la fit passer dans la langue française, avec le wagon romantique qu’il ramena d’Allemagne. Certes, il existe une différence, et non des moindres, entre Lénore et La Chanson du frère mort, tenant au statut du personnage masculin (frère d’un côté, époux de l’autre) mais, au-delà de cet aspect, les deux poèmes (ou légendes) participent l’un et l’autre d’une configuration identique et très ancienne, celle de « la jeune fille et la mort ». La relation n’est d’ailleurs pas duelle, si l’on considère le rôle capital que joue la mère dans La Chanson du frère mort ; et Georges Spyridakis y voyait une survivance du mythe de Déméter et de Korè (que Margarita Xanthakou, dans son article, associe à « La Malmariée » [On raconte en Laconie…]).

Pour notre traduction, nous avons tenté de nous tenir au plus près du texte grec, de sa simplicité notamment, sans toutefois produire un mot à mot. Nous avons quelquefois légèrement « forcé » le texte quand cela nous semblait nécessaire pour sa bonne compréhension.

Deux vers se sont montrés problématiques à nos yeux. Nous donnons là notre cheminement.

Le premier est le n° 33 : Παίρνει τα όρη πίσω του και τα βουνά μπροστά του ; c’est-à-dire, littéralement : Il prend les monts derrière lui et les montagnes devant lui. C’est une formule qui désigne un personnage se déplaçant à grande vitesse (type « bottes de sept lieux »). Dans un premier temps, nous nous étions rangés à la solution proposée par Jean-Luc Leclanche dans sa version reconstruite (N. Politis), laquelle use d’une expression courante : Il va par monts et par vaux (« Aréti ou le frère mort », Anthologie des chansons populaires grecques, Paris, Gallimard, 1967). Toutefois, l’idée de vitesse en est totalement absente et s’y ajoute malencontreusement celle d’errance ou de vagabondage qui ne se retrouve pas dans la formule grecque, le personnage sachant de façon précise où il doit se rendre et son mode de déplacement ressemblant davantage au chemin le plus court entre deux points. Nous avons donc opté pour : Il avale les monts et les vallées, qui nous paraît le mieux traduire cet aspect de vitesse et le merveilleux qui y est attaché (en conservant malgré tout un souvenir de la traduction de Leclanche).

La seconde difficulté se situe au vers 67 (absent cette fois de la version reconstruite) : Βαριά χτυπά τ’ αλόγου του κι απ’ εμπροστά της χάθη. Littéralement : Il frappe lourdement (ou pesamment) [le, la ?] de son cheval et disparaît devant elle. Le génitif τ’ [του] αλόγου exprime bien qu’il frappe une partie quelconque du cheval (sa croupe ? ses flancs ? etc.) mais cette partie est omise, et donc le sens incertain. L’adverbe βαριά, « gros, intensément, gravement, grièvement, profondément, péniblement, lourdement, pesamment (Pandélodimos/Kaïtéris) » pose déjà problème. Si nous rappelons le fait que ni le cavalier ni sa monture ne sont réels, effectifs — cette dernière étant même un assemblage de nuage et d’étoile — une hypothèse pourrait être que ce coup porté (au cheval, sur l’une de ses parties) fonctionne à la façon d’un signal magique analogue, par exemple, à un claquement de doigt, mettant fin au charme et les faisant aussitôt tous deux s’évanouir. « Pesamment » ou « lourdement » pourrait apparaître comme l’effet d’une caisse de résonance dont l’image ne serait pas tant éloignée de celle du tombeau, horizon et séjour à nouveau du frère mort, puisqu’on le découvre au vers suivant (68) : Κι ακούει την πλάκα και βροντά, το χώμα και βοΐζει (Elle entend la dalle gronder, la terre murmurer) — en écho à la « résurrection » du vers 30 : Η γης αναταράχτηκε κι ο Κωσταντής εβγήκε (La terre s’ébranla et Constantin sortit).

Une autre hypothèse de traduction pourrait se constituer par comparaison. Dans l’édition de Fauriel, qui est la première édition de chants populaires grecs (1824-1825), nous ne trouvons aucune version de la Chanson du frère mort (pas plus que dans l’édition du comte Marcellus, 1860), mais un court récit intitulé La jeune fille et Charon, lequel récit entretient quelques traits communs avec la chanson qui nous occupe ici, notamment ces deux vers : Κλωτσιά βαρεῖ τοῦ μαύρου του, ΄σ τὴν ἐκκλησιὰν πηγαίνει. / βρίσκει τὸν πρωτομάστορην ‘ποῦ κάμνει τὸ μνημοῦρι., traduits par Fauriel : Il frappe du pied son moreau [cheval noir], s’en va devers l’église, / — et trouve le maître maçon qui fait un tombeau. Si nous observons maintenant les vers 66 à 68 de la Chanson du frère mort (Αυτού σιμά, αυτού κοντά στην εκκλησιά πρoφτάνoυν. / Βαριά χτυπά τ’ αλόγου του κι απ’ εμπροστά της χάθη. / Κι ακούει την πλάκα και βροντά, το χώμα και βοΐζει., traduits par nous : À cet endroit, près de l’église, ils arrivent. / Il frappe lourdement (ou pesamment) [le, la ?] de son cheval et disparaît devant elle. [littéral] / Elle entend la dalle gronder, la terre murmurer.), nous pouvons relever plusieurs similitudes : la présence de l’église, du cimetière (la dalle, la tombe) et du cheval que, dans l’un et l’autre cas, un personnage nommé Constantin (frère ou fiancé, selon), frappe.

Comment frappe-t-on un cheval ? On peut le fouetter, le battre, le cravacher, le cingler, lui donner une grande claque sur la croupe, etc., mais aussi l’éperonner, fouailler ses flancs à talons nus ou munis d’éperons. Κλωτσιά βαρεῖ, que Fauriel traduit : il frappe du pied, se rend littéralement par : il frappe un coup de pied ou, encore, ce que nous pouvons déduire : il éperonne (cette dernière action, aiguillonnant le cheval, rendant encore l’idée d’un départ rapide, immédiat, instantané).

De ces rapprochements, nous pouvons donc proposer : Βαριά χτυπά τ’ αλόγου του κι απ’ εμπροστά της χάθη. / Il éperonne profondément [les flancs de] son cheval et disparaît devant elle.

Se réduisant finalement à : Il éperonne son cheval et aussitôt disparaît.

*

Xanthakou Margarita, Le voyage du frère mort ou le mariage qui tue. In : Études rurales, n°97-98, 1985. L’ethnographie / Grèce. pp. 153-189

http://www.persee.fr/doc/rural_0014-2182_1985_num_97_1_3068

« La Malmariée », in : On raconte en Laconie… Contes populaires grecs du Magne, recueillis, traduits du grec et présentés par Margarita Xanthakou, Arles, Actes Sud, 2007.

*

La version de La Chanson du frère mort utilisée par nous n’étant pas précisément référencée, nous donnons ici le texte original.

Μάνα με τους εννιά σου γιους και με τη μια σου κόρη,
Την κόρη τη μονάκριβη την πολυαγαπημένη,
Την είχες δώδεκα χρονώ κι ήλιος δε σου την είδε.
Στα σκοτεινά την έλουζε, στ’ άφεγγα τη χτενίζει,
Στ’ άστρι και τον αυγερινό έπλεκε τα μαλλιά της. [05]
Προξενητάδες ήρθανε από τη Βαβυλώνα,
Να πάρουνε την Αρετή πολύ μακριά στα ξένα.
Οι οχτώ αδερφοί δε θέλουνε κι ο Κωσταντίνος θέλει :
« Μάνα μου, κι ας τη δώσομε την Αρετή στα ξένα,
Στα ξένα κει που περπατώ, στα ξένα που πηγαίνω, [10]
Αν πάμ’ εμείς στην ξενιτιά, ξένοι να μην περνούμε.
— Φρόνιμος είσαι, Κωσταντή, μ’ άσκημα απιλογήθης.
Κι α μόρτει, γιε μου, θάνατος, κι α μόρτει, γιε μου, αρρώστια,
Κι αν τύχει πίκρα γή χαρά, ποιος πάει να μου τη φέρει;
— Βάλλω τον ουρανό κριτή και τους αγιούς μαρτύρους, [15]
Αν τύχει κι έρτει θάνατος, αν τύχει κι έρτει αρρώστια,
Αν τύχει πίκρα γή χαρά, εγώ να σου τη φέρω. »
Και σαν την επαντρέψανε την Αρετή στα ξένα,
Κι εμπήκε χρόνος δίσεχτος και μήνες οργισμένοι
Κι έπεσε το θανατικό, κι οι εννιά αδερφοί πεθάναν, [20]
Βρέθηκε η μάνα μοναχή σαν καλαμιά στον κάμπο.
Σ’ όλα τα μνήματα έκλαιγε, σ’ όλα μοιρολογιόταν,
Στου Κωσταντίνου το μνημειό ανέσπα τα μαλλιά της.
« Ανάθεμά σε, Κωσταντή, και μυριανάθεμά σε,
Οπού μου την εξόριζες την Αρετή στα ξένα ! [25]
Το τάξιμο που μου ‘ταξες, πότε θα μου το κάμεις;
Τον ουρανό ‘βαλες κριτή και τους αγιούς μαρτύρους,
Αν τύχει πίκρα γή χαρά, να πας να μου τη φέρεις. »
Από το μυριανάθεμα και τη βαριά κατάρα,
Η γης αναταράχτηκε κι ο Κωσταντής εβγήκε. [30]
Κάνει το σύγνεφο άλογο και τ’ άστρο χαλινάρι,
Και το φεγγάρι συντροφιά και πάει να της τη φέρει.
Παίρνει τα όρη πίσω του και τα βουνά μπροστά του.
Βρίσκει την κι εχτενίζουνταν όξου στο φεγγαράκι.
Από μακριά τη χαιρετά κι από κοντά της λέγει : [35]
« Άιντε, αδερφή, να φύγομε, στη μάνα μας να πάμε.
— Αλίμονο, αδερφάκι μου, και τι είναι τούτη η ώρα;
Αν ίσως κι είναι για χαρά, να στολιστώ και να ‘ρθω,
Κι αν είναι πίκρα, πες μου το, να βάλω μαύρα να ‘ρθω.
— Έλα, Αρετή, στο σπίτι μας, κι ας είσαι όπως και αν είσαι. » [40]
Κοντολυγίζει τ’ άλογο και πίσω την καθίζει.
Στη στράτα που διαβαίνανε πουλάκια κιλαηδούσαν,
Δεν κιλαηδούσαν σαν πουλιά, μήτε σαν χελιδόνια,
Μόν’ κιλαηδούσαν κι έλεγαν ανθρωπινή ομιλία :
« Ποιος είδε κόρην όμορφη να σέρνει ο πεθαμένος ! [45]
— Άκουσες, Κωσταντίνε μου, τι λένε τα πουλάκια;
— Πουλάκια είναι κι ας κιλαηδούν, πουλάκια είναι κι ας λένε. »
Και παρεκεί που πάγαιναν κι άλλα πουλιά τούς λένε :
« Δεν είναι κρίμα κι άδικο, παράξενο μεγάλο,
Να περπατούν οι ζωντανοί με τους απεθαμένους ! [50]
— Άκουσες, Κωσταντίνε μου, τι λένε τα πουλάκια;
Πως περπατούν οι ζωντανοί με τους απεθαμένους.
— Απρίλης είναι και λαλούν και Μάης και φωλεύουν.
— Φοβούμαι σ’, αδερφάκι μου, και λιβανιές μυρίζεις.
— Εχτές βραδίς επήγαμε πέρα στον Αί-Γιάννη, [55]
Κι εθύμιασέ μας ο παπάς με περισσό λιβάνι. »
Και παρεμπρός που πήγανε, κι άλλα πουλιά τούς λένε :
« Για ιδές θάμα κι αντίθαμα που γίνεται στον κόσμο,
Τέτοια πανώρια λυγερή να σέρνει ο πεθαμένος ! »
Τ’ άκουσε πάλι η Αρετή κι εράγισε η καρδιά της. [60]
« Άκουσες, Κωσταντάκη μου, τι λένε τα πουλάκια;
— Άφησ’, Αρέτω, τα πουλιά κι ό,τι κι α θέλ’ ας λέγουν.
— Πες μου, πού είναι τα κάλλη σου, και πού είν’ η λεβεντιά σου,
Και τα ξανθά σου τα μαλλιά και τ’ όμορφο μουστάκι;
— Έχω καιρό π’ αρρώστησα και πέσαν τα μαλλιά μου. » [65]
Αυτού σιμά, αυτού κοντά στην εκκλησιά πρoφτάνoυν.
Βαριά χτυπά τ’ αλόγου του κι απ’ εμπροστά της χάθη.
Κι ακούει την πλάκα και βροντά, το χώμα και βοΐζει.
Κινάει και πάει η Αρετή στο σπίτι μοναχή της.
Βλέπει τους κήπους της γυμνούς, τα δέντρα μαραμένα, [70]
Βλέπει το μπάλσαμο ξερό, το καρυοφύλλι μαύρο,
Βλέπει μπροστά στην πόρτα της χορτάρια φυτρωμένα.
Βρίσκει την πόρτα σφαλιστή και τα κλειδιά παρμένα,
Και τα σπιτοπαράθυρα σφιχτά μανταλωμένα.
Κτυπά την πόρτα δυνατά, τα παραθύρια τρίζουν. [75]
« Αν είσαι φίλος διάβαινε, κι αν είσαι εχτρός μου φύγε,
Κι αν είσαι ο Πικροχάροντας, άλλα παιδιά δεν έχω,
Κι η δόλια η Αρετούλα μου λείπει μακριά στα ξένα.
— Σήκω, μανούλα μου, άνοιξε, σήκω, γλυκιά μου μάνα.
— Ποιος είν’ αυτός που μου χτυπάει και με φωνάζει μάνα; [80]
— Άνοιξε, μάνα μου, άνοιξε κι εγώ είμαι η Αρετή σου. »
Κατέβηκε, αγκαλιάστηκαν κι απέθαναν κι οι δύο.

Anonyme / Brice Jubelin / Maria Makri – LA CHANSON DU FRÈRE MORT / 2019 (Brice Jubelin – 2021 pour la présentation)

aucassin et nicolette (traduction)

II PARLÉ : RÉCIT ET DIALOGUE.

Le comte Bougar de Valence faisait au comte Garin de Beaucaire une guerre si virulente, effroyable et cruelle qu’il n’était de jour sans qu’il se présentât, dès l’aurore, devant les portes, sous les murs et les barrières de la ville avec cent chevaliers et dix-mille soldats tant à pieds qu’à cheval, brûlant sa terre, ruinant son pays, assassinant ses sujets.

Le comte Garin de Beaucaire était vieux et usé : son existence touchait à son terme. Celui-ci n’avait nul héritier, ni fils ni fille, hormis le seul garçon que je vais à présent vous décrire.

Ce jeune homme s’appelait Aucassin. Il était beau, grand, élégant et bien proportionné de jambes, pieds, corps et bras ; sa chevelure était de boucles blondes, son regard pétillait d’esprit et de gaieté, son visage était radieux, aimable, régulier, le nez haut et bien planté. Et il était tellement paré de qualités qu’il eût été difficile d’y dénicher un quelconque défaut ; sinon que l’Amour, toujours victorieux, le régissait de telle façon qu’il ne voulait être chevalier, ni prendre les armes, ni aller au tournoi, ni même se plier à aucun autre devoir.

[…]

Anonyme / Brice Jubelin, AUCASSIN ET NICOLETTE, extrait du chapitre II – fin XIIe ou début XIIIe siècle / 2020

amorgos (traduction)

[4] [123] Éveille-toi eau qui sourd depuis la racine du pin et trouve les yeux des rossignols afin de les rendre à la vie arrosant la terre de la senteur du basilic et des sifflement de lézard. [124] Je sais que tu es une veine nue sous le regard effrayant du vent une étincelle muette dans la foule brillante des astres. [125] Personne ne fait attention à toi personne ne s’arrête pour écouter ta respiration mais toi promenant pesamment dans la nature altière tu atteindras un jour aux feuilles de l’abricotier tu grimperas des petits spartiers les corps souples et glisseras des yeux d’une amante comme un clair de lune adolescent. [126] Il existe une pierre immortelle sur laquelle jadis le passage d’un ange à forme humaine écrivit son nom et un chant que personne ne sait encore ni les plus fous des enfants ni les rossignols les plus sages. [127] Elle est désormais celée dans une grotte de la montagne de Devi au fond des ravins et des gorges de la terre de mes pères mais quand se libérera un jour et bondira contre le délabrement et le temps ce chant angélique la pluie se taira soudain et sécheront les boues les neiges fondront sur les montagnes et l’on entendra le ramage du vent les hirondelles ressusciteront les gattiliers frémiront et les êtres humains avec les yeux froids et la face livide quand ils entendront le glas sonner seul dans les clochers fêlés trouveront des couvre-chefs de fête et des rubans multicolores pour décorer leurs chaussures. [128] Car à cet instant ne rira plus personne le sang des ruisseaux débordera les animaux briseront les licols des mangeoires l’herbe verdira les écuries les tuiles repousseront des pavots holochlores et des mais et les feux rouges s’allumeront à tous les carrefours à la minuit. [129] Alors arriveront l’une après l’autre les filles apeurées afin de jeter aux flammes leur dernier vêtement et ainsi danser nues autour d’elles exactement comme au temps de notre jeunesse quand s’ouvrait une fenêtre l’aurore faisant éclore et s’embraser à leur poitrine un giroflier. [130] Enfants il se peut que la mémoire des ancêtres soit réconfort plus profond et compagnie plus précieuse qu’une poignée d’eau de rose et l’ivresse de la beauté rien moins que le sommeil du rosier d’Eurotas. [131] Bonne nuit alors je vois un amas d’étoiles filantes qui ébranlent vos rêves mais moi je tiens entre mes doigts la musique d’un jour meilleur. [132] Les voyageurs des Indes vous en diront plus que les chroniqueurs byzantins.

Nikos Gatsos / Brice Jubelin / Maria Makri – AMORGOS (quatrième partie, 123 à 132) 1943 / 2018

mythologie

Ξύπνησα με το μαρμάρινο τούτο κεφάλι στα χέρια

που μου εξαντλεί τους αγκώνες και δεν ξέρω πού να τ’ ακουμπήσω.

·

Je me suis réveillé :

dans les mains cette tête de marbre

qui fatigue mes coudes

Où la poser ?

Georges Séféris / Brice Jubelin / Maria Makri – MYTHOLOGIE (poème III, extrait) 1935 / 2020

médée (traduction)

PROLOGUE

LA NOURRICE

Ô dieux ! qui fîtes passer l’Argo à la carène étroite

par les gorges des Roches cyanées

et aborder ainsi les côtes de Colchide,

pourquoi l’avoir permis ? Pourquoi,

sur les flancs du Pélion,

le pin majestueux qu’on abat

à la hache

devait-il fournir tant de rames aux héros ?

Et qu’avec elles, précieuse,

ils ramènent à Pélias la toison !

De même ma maîtresse

dévorée

et rongée de désirs en son cœur pour Jason —

pourquoi

fallait-il que l’emporte la voile

jusqu’aux tours

d’Iolcos ?

Alors,

les filles de Pélias n’auraient, sur ses conseils,

pas dépecé leur père et

elle

ne serait en pays de Corinthe,

étrangère, quoique entourée

d’un mari

et de fils.

S’était-elle faite aimer par les gens du pays

en ce temps ? Oui,

et entre Jason et elle l’entente était complète :

une seule âme pour deux — là

est le salut des époux.

Désormais,

tout — autour — est supplice ; tout

lui est dérobé.

Jason,

quittant le lit de ma maîtresse, trahissant,

pour une couche plus royale,

sa femme et ses enfants,

vient d’épouser

la fille de

Créon —

qui règne en maître ici.

Infortunée Médée !

Médée outragée criant,

mains jointes, attestant par serment, prend les dieux à témoin :

« Voyez quels soins

et quelle récompense

je reçois de Jason ! »

Étendue à terre, livrée à la douleur,

elle refuse de s’alimenter et s’abandonne,

se consume en larmes,

dépérit,

depuis que de son lot

elle a la connaissance.

Rien ne semble

la consoler.

Les douces paroles des amis —

pareille à un rocher ou pareille

à la vague de la mer —

elle ne les entend pas.

Non plus,

elle ne lève les yeux du sol.

Pourtant, détournant parfois

son beau cou

blanc,

et prise de regrets,

elle pleure son père bien-aimé,

et demeure et pays,

tout ce qu’elle a trahi pour celui

qui la paie à présent

de telle ingratitude.

Ô mépris !

Elle entrevoit dès lors toute la mesure

de son malheur

et sait

ce que vaut cette perte

sa patrie !

Elle hait ses enfants, dont la vue l’insupporte

et je crains

qu’elle ne se résolve bientôt

à quelque extrémité,

car son âme est violente.

Elle n’en supportera pas plus et

à moi

qui devine son cœur

elle m’apparaît terrible !

Non certes, la couronne ne sera pas donné

à qui provoquera sa rancœur

et sa rage

mais conquise de haute lutte.

Voici les enfants qui rentrent du gymnase,

et ne songent un instant au malheur de leur mère.

Car leur âme n’est naturellement pas

habituée à souffrir.

(Entre le pédagogue, suivi des deux garçons.)

LE PÉDAGOGUE

Toi qui, depuis tant d’années, est attachée à ma maîtresse

et au service de sa maison,

que demeures-tu là, esseulée,

aux portes,

et ressassant sans fin tes chagrins ?

Comment

Médée, elle-même,

se peut passer de toi ?

LA NOURRICE

Vieil homme,

qui accompagne les enfants de Jason,

pour l’esclave fidèle c’est une pitié

que les malheurs de leurs maîtres

aussi en ont-ils le cœur affecté.

Pour moi,

le chagrin est tel que,

pressée de conter à la Terre et au Ciel

les tourments de ma maîtresse,

me voici

ici.

LE PÉDAGOGUE

N’a-t-elle consommé

ses gémissements et ses plaintes ?

LA NOURRICE

Ô crédule,

et naïf !

C’est l’enfance de sa peine.

LE PÉDAGOGUE

Insensée

— si je puis m’exprimer ainsi

sur mes maîtres

qui ne sait rien de ses revers prochains !

LA NOURRICE

Qu’y a-t-il donc, vieil homme ?

Dis vite.

LE PÉDAGOGUE

Rien !

De ce que j’ai dit, je m’en repens.

LA NOURRICE

Par ce menton que je touche,

ne me cache rien !

Ne sommes-nous compagnons d’esclavage ?

Et ma bouche restera scellée.

LE PÉDAGOGUE

J’ai entendu — quoique feignant de ne rien entendre,

approchant l’endroit où se tiennent

les joueurs de dés,

là où vont s’asseoir les Anciens,

près de la fontaine sacrée de Pirène —

qu’enfants et mère allaient être chassés

hors des murs de Corinthe, hors même

du périmètre

des champs,

par Créon

qui gouverne en ces lieux.

N’est-ce qu’un bruit ?

Je l’ignore,

mais désire par-dessus tout

que cela

ne fût pas vrai.

LA NOURRICE

Quand bien même il n’y aurait plus d’accord —

Jason laisserait-il

ses fils

ainsi exposés ?

LE PÉDAGOGUE

Des alliances

les anciennes cèdent le pas devant les nouvelles,

et Créon ne nous est

nullement lié.

LA NOURRICE

La mort est sur ma tête

s’il me faut faire une telle annonce

et ajouter un malheur

où le premier n’est guère épuisé.

LE PÉDAGOGUE

Ainsi — puisqu’il n’est pas temps

que la maîtresse le sache —

garde ta langue

et ton cœur

au repos.

LA NOURRICE

Pauvres petits !

Entendez-vous comme ce père vous traite ?

Pour lui, qu’il meure — mais non,

puisqu’il est mon maître.

Voici pourtant la preuve de sa trahison.

LE PÉDAGOGUE

Qui n’agirait ainsi —

et peux-tu l’ignorer ?

Chacun est pour lui le premier,

et Jason n’y fait exception,

qui sacrifie ses enfants

à cette vérité.

LA NOURRICE

Allez, tout ira bien, entrez mes petits,

ici, au palais.

Quant à toi,

qu’ils n’approchent de leur mère

car son irritation est au comble :

tiens-les donc à l’écart.

Déjà

ses yeux brûlent sur eux

comme pour qui s’apprête

à un crime bien grand.

Non,

sa fureur ne s’apaisera

pas

qu’elle ne l’ait rincée

du sang de quelque victime.

Qu’au moins ce soit un ennemi !

MÉDÉE (depuis l’intérieur du palais)

Ah ! Souffrances, infortunes, malheurs !

Ah, malheur ! Que ne puis-je mourir !

LA NOURRICE

Voyez !

Voyez, mes petits, sa colère

qui enfle. Voyez !

Hâtez-vous d’entrer au palais,

et qu’elle

ne vous remarque pas !

Ne saluez point, ne vous

arrêtez point, passez vite,

passez,

craignant sa rage

et la fureur terrible de son âme !

(Le pédagogue et les garçons pénètrent dans le palais.)

Oh !

comme le nimbe de sa colère semble prêt à crever,

comme l’orage

éclatant

furi-

eux.

Comment

elle —

livrée aux passions effrénées,

impitoyable,

pourra-t-elle s’apaiser

maintenant que le sort l’a mordue ?

Affront, déshonneur, amertume,

cette morsure l’atteint au plus profond

du cœur

et la déchire !

MÉDÉE (à l’intérieur)

Ah, malheureuse !

Frappée,

frappée d’infortune et accusant le coup,

gémissant !

Fils maudits d’un sein empoisonné,

puisse

s’effondrer sur vous cette maison entière

sur vous

et sur Jason !

LA NOURRICE

Ah, misère !

Misère de moi !

Qu’ont-ils de commun, eux,

au crime de leur père — quelle part ?

Et pourquoi les hais-tu ?

Hélas,

pauvres enfants,

qu’aurez-vous à souffrir !

Telle

est l’angoisse qui m’étreint !

Funeste l’âme du tyran

et inflexible,

qui n’a appris à obéir

mais, seule,

à ordonner ;

comment pourrait-elle donc

déposer sa colère ?

Être avec ses pareils

est meilleure coutume.

Pour moi,

se tenir loin des grands est le gage

le plus certain

d’une paisible vieillesse !

Ô modération,

nom béni !

— bien le plus profitable,

cadeau des dieux !

Car la démesure ne vaut rien aux mortels

sinon

la chute

d’une lignée —.

Voilà ce qu’il se produit

quand s’irrite le dieu !

(Entre le chœur ; ce sont les femmes de Corinthe.)

PARODOS

LE CHŒUR

J’ai entendu l’accent, j’ai entendu le pleur

de la Colchidienne,

l’infortunée,

inapaisable est son cœur !

Allons,

grand-mère, parle !

Car son chant

frappe à ma porte

et je ne puis

l’entendre

sans compatir

puisque sa demeure

aussi

m’est devenue chère.

LA NOURRICE

La demeure n’est plus ;

tout est consommé !

L’un est pris aux rets d’une couche royale

et l’autre,

dans sa chambre,

est une âme affaiblie que rien,

pas même ses amis,

ne peuvent réchauffer.

MÉDÉE

Ô Zeus !

abat sur moi ta foudre !

Pourquoi vivre

alors ?

Ah, que la Mort me délivre !

Ah,

qu’elle m’ôte ce fardeau

d’une existence

odieuse !

STROPHE

LE CHŒUR

Entends-tu, Zeus ? Et vous, Terre,

Lumière — la plainte déchirante qu’elle psalme,

l’épouse délaissée ?

Allons, ce lit perdu te trouble-t-il le sens ?

Il se hâtera assez bien

le terme,

sans qu’il soit besoin de l’invoquer !

Si ton mari se couche sur une autre,

nulle nécessité

d’exciter ta colère ;

car il vengera ton droit,

le dieu qui règne là-haut !

Ne le pleure donc pas trop

celui à qui

tu donnais le nom d’époux.

MÉDÉE

Toi,

haute Justice,

et toi,

maîtresse Artémis,

voyez combien je souffre :

les plus grandes promesses

nous avaient l’un à l’autre lié

et lui,

que je maudis,

a rompu son serment !

Puissé-je les voir démembrés

tous deux,

époux et épouse nouvellement mariés,

et le palais détruit !

L’outrage est leur — et mien

le droit.

Ô père,

ô patrie que j’ai honteusement sacrifiés,

comme j’ai sacrifié

aussi

mon propre frère !

LA NOURRICE

Entendez-vous ce qu’elle dit,

entendez-vous qui elle invoque :

Thémis,

à la robe de malédictions,

et Zeus

qui tient le compte des serments.

Ce ne sera pas une mince affaire

d’apaiser

son courroux.

ANTISTROPHE

LE CHŒUR

Comment lui faire entendre

la voix de la raison

et l’amener

à suivre nos conseils ?

Alors,

se desserreraient en son cœur

cette fureur terrible

et cette obstination.

Qu’il ne me fasse pas défaut,

cet empressement

auprès de ceux que j’aime.

Va

et fais-la venir jusqu’ici,

sur le seuil du palais.

Assure-la de notre amitié —

mais hâte-toi,

de crainte qu’elle ne s’en prenne

à quelqu’un

au-dedans,

tant

est grand

son désespoir !

LA NOURRICE

Je m’exécuterai,

mais j’ai bien peur

de ne pouvoir la convaincre,

cette maîtresse.

Je me mettrai en peine

toutefois,

pour t’agréer.

Pourtant,

de quel œil noir

elle reçoit

quiconque d’entre nous,

servantes,

se prend à l’apaiser —

et semble pareille à une lionne

qui vient de mettre bas.

Sages, dit-on,

les hommes d’autrefois,

mais sots en réalité !

Ils ont orné les fêtes,

les festins et les banquets d’hymnes

et de chants,

mais le chagrin qui mâche le cœur,

lui,

et traîne à sa suite

la mort et le deuil affreux

et la ruine

de tant de maisons :

pour cela,

il n’y a pas de musique

ou nul ne l’a su découvrir

cet art

qui

charmant les esprits

les console

et altère les maux.

Voilà le profit d’une telle science !

Devant le banquet

aux tables bien garnies,

à quoi bon entonner

inutilement

des chansons

pour égayer les cœurs :

la part que l’on a devant soi,

seule,

ne peut donc pas suffire ?

(Elle entre dans le palais.)

ÉPODE

LE CHŒUR

J’ai entendu le sanglot gémissant,

le cri

de sa douleur pitoyable,

à l’encontre de celui

qui a trahi son lit

et ne devrait donc pas

porter le nom d’époux.

Sous l’injure,

elle invoque les dieux

et la fille de Zeus,

la déesse Thémis

qui garde les serments.

C’est elle qui,

nocturne,

la guida sur le flot ténébreux

jusqu’en lointaine Grèce,

jusqu’aux gorges abruptes

et difficiles à franchir —

clefs de l’océan sans fin.

(Médée sort du palais, suivie de la nourrice.)

Euripide / Brice Jubelin – MÉDÉE (traduction du prologue, vers 1 à 213) deuxième moitié du Ve siècle av. J.-C. / 2019

amorgos (traduction)

[6] À quel point je t’ai aimé moi seul le sais

Moi qui te touchai jadis avec les yeux des Pléiades

Et avec la crinière de la lune je t’embrassai et nous avons dansé aux plaines estivales

Sur le chaume des moissons et nous avons mangé ensemble le trèfle coupé

Noire grande mer avec tant de galets à ton cou tant de gemmes multicolores à tes cheveux.

·

Un bâtiment aborde la grève un puisard mécanique rouillé geint

Une houppe de fumée azurée dans le rose de l’horizon

Pareille au déchirement de l’aile de la grue

Des rangs d’hirondelles attendent de souhaiter la bienvenue aux combattants

Des bras se dressent nus avec des ancres gravées dans le creux de l’aisselle

Des cris d’enfants se mêlent au chant du Ponant

Des abeilles vont et viennent depuis les naseaux des vaches

Des foulards kalamatianés voltigent

Et une cloche lointaine teint le ciel d’indigo

Comme la voix de quelque simandre voyageant parmi les étoiles

Insaisissable tant de siècles

Depuis l’âme des Goths et depuis les coupoles de Baltimore

Et depuis la perte de Sainte-Sophie le grand monastère.

Mais du haut des montagnes quels sont ceux qui regardent

D’un œil serein et le visage paisible ?

De quel incendie serait l’écho ce tourbillon de poussière dans le vent ?

Serait-ce Kalyvas qui se bat ou Giannis-le-vaillant ?

Seraient-ce les Allemands qui débutent le combat d’avec les Maniotes ?

Ce n’est ni Kalyvas qui se bat ni Giannis-le-vaillant

Ni le combat qu’ont débuté les Allemands d’avec les Maniotes.

Des tours muettes gardent une princesse hantée

Les cimes des cyprès sont les compagnes d’une anémone morte

Des bergers impassibles tirent leur chanson matinale d’une flûte de frêne

Un chasseur idiot lâche un coup de fusil sur des tourterelles

Et un vieux moulin à vent oublié de tous

Reprise seul ses voiles pourries à l’aide d’une aiguille de dauphin

Et descend à flanc de colline avec le Vent noir en poupe

Ainsi qu’Adonis descendait aux chemins de Chelmos pour souhaiter le bonsoir à Golfo.

·

Année après année je me suis battu avec l’encre et le marteau mon cœur torturé

Avec l’or et le feu pour te fabriquer une broderie

Un zouboul d’oranger

Un cognassier fleuri qui put te consoler

Moi qui te touchai jadis avec les yeux des Pléiades

Et avec la crinière de la lune je t’embrassai et nous avons dansé aux plaines estivales

Sur le chaume des moissons et nous avons mangé ensemble le trèfle coupé

Noire grande solitude avec tant de galets à ton cou tant de gemmes multicolores à tes cheveux.

Nikos Gatsos / Brice Jubelin / Maria Makri – AMORGOS (sixième et dernière partie, vers 137 à 177) 1943 / 2018

la chanson de roland (traduction)

CLXXVI

Li quens Rollant se jut desuz un pin ;

Envers Espaigne en ad turnet sun vis.

De plusurs choses a remembrer li prist :

De tantes teres cum li bers conquist,

De dulce France, des humes de sun lign,

De Carlemagne, sun seignor, kil nurrit.

Ne poet muer n’en plurt e ne suspirt.

Mais lui meïsme ne volt mettre en ubli,

Cleimet sa culpe, si priet Deu mercit :

« Veire Patene, ki unkes ne mentis,

Seint Lazaron de mort resurrexis,

E Daniel des leons guaresis,

Guaris de mei l’anme de tuz perilz

Pur les pecchez que en ma vie fis ! »

Sun destre guant a Deu en puroffrit ;

Seint Gabriel de sa main l’ad pris.

Desur sun braz teneit le chef enclin ;

Juntes ses mains est alet a sa fin.

Deus tramist sun angle Cherubin,

E seint Michel del Peril ;

Ensembl’od els sent Gabriel i vint.

L’anme del cunte portent en pareïs.

·

CLXXVII

Morz est Rollant, Deus en ad l’anme es cels.

·

LAISSE 176

Le comte Roland gît à l’ombre d’un pin ;

Son visage tourné du côté de l’Espagne.

Et de tant de choses le souvenir le prend :

Toutes ces terres qu’en baron* il conquit,

Et la France si douce, les hommes de son sang,

Charlemagne, son maître, et la vie paladine**.

Alors il ne peut retenir ni larmes ni soupirs.

Mais ne s’oublie pour autant lui-même et,

Recommandant son âme, demande grâce à Dieu :

« Vrai Père, véridique en toute chose,

Qui de mort Lazare rendis à la vie,

Et garantis Daniel du péril des lions,

Garde mon âme de tous dangers

Pour les péchés qu’en cette vie je fis ! »

Puis il offre à Dieu son gant droit ;

Que Gabriel reçut.

Sa tête s’incline doucement sur son bras ;

Et, mains jointes, il s’en va à sa fin.

Dieu lui dépêche son ange Chérubin,

Et saint Michel du Péril ;

Auquel Gabriel se joignit.

L’âme du comte, ensemble, ils portent au Paradis.

·

LAISSE 177

Roland est mort, et son âme est au ciel en Dieu.

Turold / Brice Jubelin, LA CHANSON DE ROLAND, d’après le Manuscrit d’Oxford, Bodleian Library – c. 1090 / 2018

*

* Pour « bers », nous avons conservé le terme baron, qui en est la traduction littérale ; mais le sens n’est pas celui d’un titre, il s’agit plutôt de la désignation d’un homme « brave, valeureux », c’est-à-dire des vertus typiques du combattant. Héros, si on l’entend dans l’acception que lui confèrent, par exemple, l’Iliade et l’Odyssée, serait un bon équivalent. Nous avons trouvé cette formule plus efficace et préférable à « Toutes ces terres que bravement il conquit ».

** Le vers dit : « De Charlemagne, son seigneur, qui le nourrit ». Nous avons choisi de rendre ce « qui le nourrit » par vie paladine, afin de mieux faire entendre les relations complexes qui s’expriment ici, rattachant les vassaux à leur suzerain — plus que le lien quasi filial du neveu à son oncle. L’adjectif paladine est un néologisme qui nous a semblé plus intéressant aussi que « palatine » (l’un et l’autre étant formés sur le latin palatinus, de palatium, palais), du fait que les paladins étaient spécifiquement, ainsi que nous renseigne Littré : « [les] seigneurs qui suivaient Charlemagne à la guerre ». De même, celui-ci ajoute encore, quant à l’étymologie de paladin, que « ce mot vient de ce que les seigneurs qui les premiers reçurent ce nom, vivaient dans le palais de Charlemagne ».