01. 09. leçon sur l’histoire de la peinture

« L’histoire est ingénieuse, et elle traverse bien des phases quand elle porte en terre une forme vieillie. La dernière phase d’une forme de portée universelle, c’est sa comédie. Après avoir été, une première fois, tragiquement blessés à mort dans le Prométhée enchaîné d’Eschyle, les dieux de la Grèce durent subir une seconde mort, une mort comique, dans les Dialogues de Lucien. Pourquoi suit-elle ce cours ? Afin que l’humanité se sépare sereinement de son passé. »

Ombres. Lascaux. Bataille.

Allégorie de la caverne.

Pline.

Alberti.

Narcisse. Reflet, surface réfléchissante, aveuglement. Mimèsis.

En introduction, gardien du seuil. CAVE CANEM.

Pan vertical de la Quinta del Sordo.

Le chien. Saturne. Saxl, Klibansky, Panofsky.

Mélancolie. Aristote. Le regard.

Le pied.

Ontologie

Mémoire ← → Histoire

Mimèsis

Déchet. Passé. Enfer.

Disparition. Présent. Purgatoire.

Fragilités. Avenir. Paradis.

ROYAUME DES OMBRES.

À ce lieu, sans doute, se répète le battement inaugural. Ce qu’un jeune homme avait levé, quatre siècles plus tôt, au fond d’une chapelle obscure, un vieillard l’achevait, peignant entre les murs sourds d’une maison noire ce quelque chose dont parle Saura. Mur d’ombres, habité par les ombres, conscience éclaircie jusqu’à la limite intime de cette obscurité, passant alors par tous les degrés du spectre. Ce n’est pas la conscience européenne vieillie, cédant sous le poids d’une mort annoncée — irrévocable —, mais quelque chose de plus lointain et qui serait l’acte même de couvrir un mur de peinture. À quoi répond cette impulsion ?

Hegel écrivait : « La chouette de Minerve prend son envol au crépuscule. »

HISTOIRE.

Celui qui ne lit dans le passé que la trace bizarre et le cours mystérieux du destin, et non telle signification retenant dans sa clarté l’événement. (La lumière ordonne les ombres de part et d’autre de l’objet.) Comme le vivant « jette sur la table » un nombre considérable de formes, dont seules survivent les mieux adaptées, par analogie nous établissons que la totalité des faits qui constitue l’histoire des Hommes obéit à la même loi.

Accepter de perdre le bénéfice de la signification, c’est-à-dire, encore, au cœur du labyrinthe, couper le fil. Être celui qui du passé ne lit que cette trace. Accepter de se perdre.

01. 09. LEÇON SUR L’HISTOIRE DE LA PEINTURE – 2009

lonely are the brave

JERRI : Jack, je vais vous dire quelque chose… Le monde dans lequel vous vivez, Paul et vous, n’existe pas, il n’a peut-être jamais existé. Ici, c’est un monde réel, et il existe de vraies frontières et de vraies barrières, de vraies lois et de vrais drames. Vous devez vous conformer au règlement, ou bien vous perdez et, dans ce cas, vous perdez tout.

Lonely are the brave, David Miller, adaptation par Dalton Trumbo d’après le roman d’Edward Abbey, The Brave Cowboy, 1962.

CAHIER DES PROBLÈMES II – 2020

nuage

[XXIII]

Comme en lévitation, un nuage se tenait au-dessus de la montagne. Et quoique, effectivement, de par sa nature même, il lévita, il paraissait s’être élevé dans un repos tranquille.

Regardant plus attentivement, je remarquai qu’il ressemblait à un cheval cabré et, l’instant d’après, il était autre, puis autre, puis autre, à mesure qu’il s’avançait. Aussi, sa réflexion dessinait sur la mer une vaste colonne blanche — et radieuse.

Et tout était en tout point identique, je veux dire : avec cet exact degré d’identité, cela, depuis déjà de nombreux millénaires le nuage, la montagne, la mer,le vrombe strident des cigales, n’était, celui, plus sourd et mobile, des pales d’un hélicoptère.

Que le sentiment du sacré soit ainsi distrait, voire ôté à lui-même ; ou que j’en sois, de cette façon, dépossédé ce à quoi je ne peux me résoudre. Toutefois, est-ce véritablement la tâche de la poésie que de marquer, au sens d’indiquer, au sens de témoigner de cette place vacante ?

Sans doute, a-t-elle bien des rôles, dont elle ne peut à aucun se réduire.

Enfin, je me souvins des colonnes du temple de Zeus à Olympie, — qu’un séisme avait jeté à terre. Aujourd’hui, comme alors, elles attendent là.

POÈMES GRECS – 2015 / 2016

la machine à vivre (fragments)

[Fragment 01]

ciel nuit firmament concorde silence jour nuit éparse revenu à la lumière silence fontaine crépitement remonter vague vague silence

[Fragment 02]

quais mouchetés lumière fleuve éteint eau noire et dormante pas à pas trottoirs tumulte nuit nue soleil façades halos boulevards brasseries balcons

[Fragment 03]

orée saison lumineuse l’ardeur des ténèbres la rumeur montante des bus seins mols et blancs qu’elle exhibait, le regard des passants accrochant l’échancrure, les phares des voitures

[Fragment 04]

fleuve matin étendue fracas mains blanches eau cascade aimer verdir étourdir scintiller fontaine minces corps jasmin odeur étoiles parfums étoiles ciel rouge places boulevards plafonds poussière poudre poussière jambes longues blancs ruisseaux corps blancs asphalte aime nuée chair rose et duvetée

[Fragment 05]

rayons dorés mordant soleil à pleine bouche mordant seins nuques caressant épaules bras nus gorges nues

[Fragment 06]

zone obscure entre l’écrasement de chair noire, à peine dissimulée par le pied de table, rondeur grasse du genou, peau noire nuit noire, vulve, toison à l’emmêlement sec et laineux, noire, noire, larges hanches pleines s’évasant en dessous le fin pull

[Fragment 07]

aurore sertie de lumière, sertie d’or matins bruns dormant dans mille replis silence des mers sombres traverses menant la nuit vers ces régions étroites, vastes troupeaux, souffle léger

[Fragment 08]

odeurs molles s’empêtrant dans le matin, rumeurs bourdonnantes, quais violets au long des longues lignes, silhouettes majestueuses se reflétant dans l’eau

[Fragment 09]

ô rayons dorés des lisières, la courbe délicate d’une nuque, l’oscillation fragile des dentelures de vertèbres

[Fragment 10]

ô soirs joliment tressés, jours des poitrines blanches

[Fragment 11]

il y avait au début mains fraîches il y avait sourires ardeur à la fin silence au début voix, à la fin ombre

LA MACHINE À VIVRE, fragments – 2002

aucassin et nicolette (traduction)

II PARLÉ : RÉCIT ET DIALOGUE.

Le comte Bougar de Valence faisait au comte Garin de Beaucaire une guerre si virulente, effroyable et cruelle qu’il n’était de jour sans qu’il se présentât, dès l’aurore, devant les portes, sous les murs et les barrières de la ville avec cent chevaliers et dix-mille soldats tant à pieds qu’à cheval, brûlant sa terre, ruinant son pays, assassinant ses sujets.

Le comte Garin de Beaucaire était vieux et usé : son existence touchait à son terme. Celui-ci n’avait nul héritier, ni fils ni fille, sinon le seul garçon que je vais à présent vous décrire.

Ce jeune homme s’appelait Aucassin. Il était beau, grand, élégant et bien proportionné de jambes, pieds, corps et bras ; sa chevelure était de boucles blondes, son regard pétillait d’esprit et de gaieté, son visage était radieux, aimable, régulier, le nez haut et bien planté. Et il était tellement paré de qualités qu’il eût été difficile d’y dénicher un quelconque défaut ; sinon que l’Amour, toujours victorieux, le régissait de telle façon qu’il ne voulait être chevalier, ni prendre les armes, ni aller au tournoi, ni même se plier à aucun autre devoir.

[…]

Anonyme / Brice Jubelin, AUCASSIN ET NICOLETTE, extrait du chapitre II – fin XIIe ou début XIIIe siècle / 2020

l’art de tomber (notes)

Buster Keaton.

Poésie de la course. L’interminable mécanique de l’échappée.

Les gaffes [gags] créent des systèmes de poursuite par agglutination = 1 flic, puis deux, puis trois, etc.

Personnage lunaire, rêveur, amoureux (Pierrot, clown mélancolique) = ce n’est pas par stupidité qu’il scie la planche sur laquelle il est lui-même assis (mais l’esprit ailleurs, absorbé, du jeune marié, One week). C’est, par ailleurs, littéralement, une expression.

Dérangement de l’ordre, le grand Bazar. Les forces de l’ordre.

Méprise, malentendu = la confusion avec Dead shot Dan, The Goat, 1921.

Erreur, tromperie = les n° de caisse intervertis par le rival malheureux, One Week, 1920.

Un corps capable remplir tous les moules (se mouler dans tous les espaces, tous les interstices).

Peut-être, démarrer le texte aussi abruptement que cela : Un homme court.

La malchance = le jeu des numéros (forme de loterie).

Rotation : 99 = 66, n° de lot (terrain) pour la maison dans One week.

Un art du bricolage et du détournement = les tonneaux deviennent des roues permettant de tracter ainsi la maison. Mais celle-ci se retrouve coincée sur la voie (One week).

Gag. Attendu / inattendu. On voit le train venir de très loin pour percuter la maison immobilisée. Au dernier moment, on s’aperçoit qu’il roule sur une voie parallèle et celle-ci échappe alors à la destruction. Lorsqu’on ne s’attend plus au désastre, un autre train, que nous ne voyons pas, arrive du côté opposé et la détruit instantanément.

En réalité, il y a quelque chose, là-dedans, de l’ardeur infatigable de la fourmi. Le monde de BK est un monde d’insectes (on est écrasé ; on tombe de très haut, puis on se relève et repart, etc. etc., on poursuit, aussi, inlassablement et infatigablement son but ; on lutte contre les éléments).

Être microscopique face à la démesure des éléments ou des objets [locomotive, maison].

Nominalisme. Logique. Ferret = les objets n’ont pas de sens ni de détermination a priori : une balustrade devient une échelle en la permutant simplement (horizontal / vertical) (One week).

Se débattre contre les éléments (air, eau) : rafales de vent, tempête, cyclone. Mais aussi contre la vitesse, la force, le poids, l’inertie, l’attraction terrestre, les mouvements centripète ou centrifuges [domaine de la physique]. La locomotive comme fatum (inéluctable et inhumain) (One week) ; mais aussi rideau de protection contre les poursuivants (barrière infranchissable) (The Goat)

Une intelligence des forces = interaction permanente avec les lois de la physique [avec ou contre = s’aidant ou luttant, déjouant, usant].

Le corps présent dans un rapport « gymnique » au monde.

Rencontre entre la rêverie, le hasard et les forces [lois] de la physique.

Bachelard.

NOTES POUR L’ART DE TOMBER — 2020

νόστος

J’entends ce chant. J’ai souvent parlé de chant — qu’est-ce ? Ce murmurement, ce frémissement intérieur. Cela qui me point, se lève en moi, me bouleverse. Ici, à ma table de travail, table rectangulaire, sobre, mathématique, cette table si souvent évoquée dans les traités de phénoménologie ou de métaphysique, à cette heure valéryenne, ce partage délicat de la nuit et du jour, j’écoute — ou plutôt je visionne sur un site quelconque — des hommes, l’un aux traits aigus, têtes se découpant sur un mur nu, sinon parsemé d’accidents ; ils chantent. C’est un chant polyphonique albanais. La vidéo est de piètre qualité, le cadre en permanence vacille et tremble, zoome ou dézoome avec une régulière irrégularité, circule. Le champ s’élargit, d’autres hommes, un enfant, un monde d’hommes. Se resserre à nouveau. Cela se déroule probablement en Albanie, ce pourrait être en Grèce toutefois.

J’ai fréquenté des Albanais en Grèce, il y a quelques années. J’ai travaillé avec eux, sur des chantiers parfois ou dans les champs. Je ne parle pas albanais, nous nous entretenions dans un grec écorché par moi-même plus encore que par les autres. C’était un monde des premiers temps, dans le jardin d’Éden d’une oliveraie, en Messénie. Il n’existait alors que la première et la deuxième personne du singulier, que le présent ou l’impératif, que des noms seuls, découpés sur l’obscurité de la langue, et disant le monde, en nommant les objets.

Celui aux traits aigus chante, les autres l’accompagnent, tissent comme une toile de fond sur laquelle sa voix vient se poser. C’est un homme d’une soixante d’années. Il répète, à peu de chose près, ou semble répéter une unique phrase, un seul et même motif. Son chant est très mobile, que ses gestes traduisent et soulignent mélodiquement, brodant l’air. On ne peut le dire beau, ce chant, sinon comme une pierre ou le goût salé de l’effort. Un sol sec et nu ; le désert du premier jour.

De quoi parle ce chant ? Je serais bien en peine de le dire. Mais si je songe à l’écho profond qu’il produit en moi, voilà ce que je pourrais énoncer. Il parle de la formation des montagnes, du jour où elles se dressèrent à partir du Rien. Ce n’est pas un chant géologique, c’est une théogonie. Sans doute celui qui chante n’a-t-il jamais entendu parler des grandes périodes qui découpent scientifiquement la vie du Monde. Ici, un âge d’or. Qu’étaient-elles ces montagnes, des dieux ou des géants ? Et ce chant est comme le mouvement de leur élévation. Je n’ai jamais entendu d’hymnes akkadiens ni ceux que les anciens Égyptiens devaient réciter afin d’aider au périple du soleil, mais je pense qu’ils devaient ressembler à cela.

Le visage de celui qui chante est le masque même de ceux qui les premiers ont labouré cette vallée aride ; il est celui d’Adam vieux. Ou plus précisément pareil à La Mort d’Adam de Piero della Francesca, non au vieil homme approchant ou touchant à son terme mais à cet arbre magnifiquement dépouillé qui étend ses bras derrière les protagonistes et dont le feuillage avait été pourtant peint.

J’ai connu des hommes ainsi. Des Albanais pour la plupart, ou de vieux Grecs. Ceux-là, ne sont pas costumés comme pour les festivals folkloriques et ce qu’ils chantent n’a été ni lissé ni ébarbé, c’est une statue d’or ou de bronze qui sort à l’instant hérissé de son moule et vous atteint au cœur. Un tel chant n’est pas fait pour les hommes, il est une mémoire des dieux.

Mais le chant ne nous est pas extérieur. Quelque chose chante en nous.

Je ne suis pas ethnomusicologue, je ne peux formuler que des opinions mais la partie de mon être qui a été immergée dans la culture grecque ressent cela comme profondément, spécifiquement et archaïquement hellène. Et l’on m’a confirmé que ces rythmes ressemblaient à s’y méprendre à ceux des chants traditionnels de l’Épire. Trente kilomètres de route seulement séparent le district de Gjirokastër d’où provient cette polyphonie, du poste frontière de Kakavia, point de contact albanais avec la Grèce et parfait exemple d’architecture hoxhienne. Deux peuples frontaliers, montagnards, entre lesquels l’antique région de l’Épire cette fois, se trouve distribuée.

Je songe à Domna Samiou, à cette immense dame et cet inlassable chercheur. Et j’y songe non dans son travail de recueil des chants populaires, lesquels ont toujours représenté pour elle un objet vivant, mais pour sa participation à cette œuvre poétique, belle, populaire là aussi, qu’est l’Odyssée de Spatharis — l’un de ses grands contemporains. C’est l’épisode de la Nekuia. Elle chante la mère d’Ulysse, et l’entendant chanter nous ne pouvons l’appeler que γιαγιά ou μανά μου. Faut-il préciser encore qu’il existait un Nécromantéion célèbre en Épire, dont l’Achéron est l’un des fleuves, et qu’on a parfois proposé cette localisation pour le onzième chant des aventures d’Ulysse.

D’elle, de Domna Samiou, quelqu’un a écrit à l’occasion de sa mort en 2012 : « La Grèce est encore plus pauvre désormais ». Et c’est vrai — mais la marche du monde fait que celui-ci s’appauvrit toujours davantage. Nous sommes plus pauvres ; pauvres d’expériences, pauvres de savoirs, pauvres de sentiments.

Pourquoi raconter cela ? Pourquoi parler de choses qui n’intéressent personne ? Et si ma voix se perd, si elle ne rencontre aucun écho sinon la vitre imperturbable du passé, que la mémoire du Monde l’enregistre comme prière ; c’est ainsi que je voudrai du moins l’y déposer. Aussi maigre soit cette offrande, j’y attache pour ma part un grand prix.

ΝΟΣΤΟΣ – 2020