conques (notes 2)

[24 06 21]

Les pentes de Mystra. [Parallèle]

Comment composer le paysage, du moins géologiquement ? Il s’échafaude ou s’élève autour d’un vide, d’une absence — cette place laissée libre, ou cette vacance dont j’ai parlé ailleurs.

Un voyage. [Voyage de formes]

« temple de calcaire et de pluie », Thèbes.

« cette architecture d’air / et de silence / volumes simples / espérer à la venue du jour », Garibaldi.

La question du ciel qui appuie sur ce paysage ou, du moins, dont ce paysage est la base, le socle, la fondation.

Cet or du soleil, aussi — qui éclabousse tout. Vision.

[07 07 21]

Le sentiment violent d’une présence.

La formule provient d’André Bonnard, relativement à la place des dieux chez Archiloque : « Le sentiment violent de la présence à ses côtés d’un monde différent ».

[11 07 21]

Reprendre les notes de L’Arrière-pays, au début de ce carnet.

« […] mon dieu lointain ne s’est retiré qu’à deux pas, son épiphanie est le simple ».

Je songe à ces mots d’Yves Bonnefoy, l’épiphanie du simple. Comment parvenir jusque-là, comment atteindre à ce pays, si reculé soit-il, comme enfoui dans un songe — et rêver, peut-être, pour le faire advenir, pour le faire exister — ?

Et dans tout cela, ce temple invisible que je m’applique à bâtir, et dont l’invisibilité est la condition d’existence.

*

Tout baigne, bleu, dans une clarté orange, cet est— et l’espace, tout à coup, se fait puissamment vaste.

Comment l’Aurore, et le silence, et le vide donnent lieu à cet espace, le fondent. Le rose même, la couleur rose vaporisée dans l’air.

Je note ces données colorées, propres au schiste, et ne l’épuisant pas, ce feuilletage de couleurs, de tons, de teintes, de variations — et je m’aperçois à quel point ce minéral même est musical. Brun, gris, violet, rose, parfois ocre et comme oxydé ; brun-rouille, gris-bleuté, ardoise, tourterelle, perle, etc., et ces verts, verdâtres, et ces bleus qui montent et vibrent presque jusqu’au noir sans jamais s’éteindre, ou s’argentent, brillent, éclaboussent et s’alourdissent bientôt.

Toute la vallée est happée par le brouillard, cette maigre et longue tranchée géologique, ce sinuement de rivière, brun, brun-sale, terreux — dévorée. Une brume blanche à force d’être grise, lumineuse pourtant. Vague, ensorcellement.

La tête d’une colline en émerge, nimbée. Est-ce là un miracle ? Et je la vois, crête d’arbres gris qui en révèle le pourtour, cette « échine d’âne » dont parle quelque part Archiloque — une île ne nous apparaîtrait pas plus mystérieusement.

Une île donc, levée par quelque oracle vers la matière, allant à elle.

Ces dalles partout, ces murs, cette arcature de grès rouge, fondue, lavée — ou ces blocs jaunes, atteignant jusqu’au soufre, grenés.

Bordeaux, bleu, vert, nitre, beige.

Et la ligne toujours, cet « horizon de colline », mélodique, cette louange où se détache, face à moi, tel ou tel arbre, sur ce rien, cet air vibrant de gouttelettes —

Qu’est-ce, au juste ?

Rien donc, ce silence, hormis les trilles et le pépiement des oiseaux, et puis, vibrant dans cette brume blanche, la découpant, voici la basilique (plutôt que l’abbatiale, je choisis ce terme à dessein). Et que dire de cette solitude ?

Une voix humaine, la première, un répons — comme une bouteille plastique abandonnée là, ou un emballage de cigarettes ; un déchet.

Cette couronne que tressent les chants d’oiseaux, une louange. Le raclement d’une table métallique qu’on installe en terrasse. Ce presque début du monde, et retiré pourtant.

Cela, et cela, et cela.

Ces colonnes, deux à deux, de part et d’autre du portail, minces, adossées, réduites à leur plus simple expression — astragale et corbeille nue, — ocres, ocres rouges, dépouillées, austères, vraies — semblables à des tibias.

Et la pierre, la pierre, partout. Et la lumière, toujours. Elle creuse plus avant dans le brouillard, éclairant cette échine au plein sud, l’apparaissant, dans un vert aigu jusqu’à l’or ; tandis que l’ouest est encore tout englué dans une masse rose.

Le bleu des pierres verdit.

Une dorure, les têtes somptueuses des arbres (cette colline, toujours— la splendeur du phénomène, sa montée progressive — ce chant ou ce champ du visible, un pan, esquissé sur le rien, une naissance — quoi ?).

Un silence — mat, épais, durable — sinon, ces oiseaux.

Des martinets volent.

*

À mes pieds, au-dessous, un petit escalier mène vers le rectangle d’un cloître — ou bien est-ce un carré ? — et son bassin claustral, en serpentine verte. Ouvrage circulaire, dallé sur le pourtour de blocs bleuâtres ou noirs, parfaitement lustrés.

Et ce rectangle ou ce carré de gazon, tondu de frais, me semble ici le plus purement humain — je veux dire, dans ce qu’il est possible de produire en termes d’ordonnance, un geste de culture et ce mot seul, κόσμος.

Cette simplicité vivante.

Derrière — depuis mon point de vue (c’est-à-dire, tournant le dos à la basilique, les toitures s’élevant au niveau de la partie sud du cloître, donc, précisément, devant moi) — l’apparition, toujours, continue, de cette colline, massive, de plus en plus massive et comme se matérialisant, sa levée.

Ce bleu maquereau des pierres, cet argent, ces dalles rectangulaires, roses et striées ou piquetées, jointées d’herbes. Quel nom, sinon émeraude ? — pour décrire telle couleur, dans cette vallis lapidosa dont parle l’abbé Bouillet.

Et cet arbre que je voulais dire, au bord est du cloître, magnifique et majestueux dans son enchevêtrement de racines — bien que de taille modeste — apollinien pourtant, puisqu’il ne me vient à l’esprit d’autre épithète, un tilleul.

Il est en fleurs.

Je le contemple, je reste là — dans cette présence.

Sous son ombre, le gazon est plus pauvre et mité.

Un traquet sautille et picore l’herbe, avec ces mouvements incessants qu’ont les petits oiseaux — de lui, on dit qu’il revient en Grèce quand les vignes fleurissent, d’où ce nom d’Œnanthe encore, qualifiant à la fois son genre et son espèce ; on doit sa description à Linné.

Il sautille, il pique, il est à l’affût, il repart.

Ce son de cloche qui monte à présent, puis décline. Est-ce un simple appel ?

Ce rectangle ou ce carré de pelouse, cet arbre, cette cloche qui désormais se tait et, derrière l’arbre, le mur — simple, inexplicablement simple, et qui n’a, sans doute, peut-être, rien d’archaïque ou d’ancien, sinon l’âge même des pierres, et dont la merveilleuse simplicité d’appareil effacerait à elle seule toute la gloire de l’édifice que décidément je ne regarde pas — et pourtant, quelle beauté — quelle

harmonie —

le vocabulaire de la musique une fois de plus, cette dimension proprement céleste opposée à la pesanteur des pierres et du temps. Mais il faut construire, bâtir, échafauder.

Et pourquoi parler, pourquoi écrire ? — ai-je déjà noté. Pour l’ombre peut-être, et la fin. Le soleil, lui, ne désire que le plus parfait mutisme.

Ce mur, à l’est — nu, sans ouverture, aveugle et pourtant en regard de l’autre — seul reste du cloître, dans sa partie occidentale, avec ses baies géminées et ses chapiteaux à motifs végétaux ou humains, préservé on ne sait comment de cette catastrophe ou ce jeu de massacre — ce mur donc, pur orient, nu — ai-je affirmé, et d’un dépouillement qui pourrait à lui seul tenir lieu de foi ; mais il y a trop de choses et trop de mots, ou trop peu, et tous manquent leur but.

Une théorie de moines, de frères ou de pères, je ne sais comment les appeler — ce sont des Prémontrés, comme je l’apprendrai plus tard, des chanoines donc — monte vers la basilique d’un pas divers, c’est-à-dire diversement marqué par l’âge.

La colline a maintenant presque émergé tout à fait. À mesure que le ciel bleuit, elle se lave de toute cette grisaille, se trempe progressivement dans ce qui deviendra azur ; tandis qu’à l’est, tout blanchit radicalement, dans un blanc irradiant à force de lumière, cru, violent — désespéré.

Et la cloche bat à nouveau, deux coups brefs ; ils entament l’air comme l’acier la mie tendre du pain.

J’avance à la pointe extrême de la terrasse, ce petit jardin.

Le paysage — la colline dorée — entièrement surgi devant moi, dans sa magnificence (et je comprends que l’on recèle ici quelque statue, quelque image).

La cime d’un noyer en contrebas, atteint le parapet où je me tiens — verte, intensément verte, d’un vert jeune et plein sève, tendre lui aussi, frais.

Les oiseaux, le concert des oiseaux.

Des écharpes de brume errent, soyeuses, sinon à l’ouest où tout est pris dans ce magma.

Ici, face à moi, la colline dressée ou adressée en louange (je pense à ces anges et leur harpe, à toute la mécanique céleste). Cette sorte de parousie — ou, selon les mots d’André Bonnard, toujours — le sentiment violent d’une présence.

Mais qui se tient là, qui vibre, qui — jaillit ? La beauté —

Je songe encore à cette idée (ou plutôt la limite si ténue entre l’idée et l’émotion), ressentie à l’intérieur de la basilique alors que je contemplais le triforium, et renforcée davantage par les chapiteaux à palmettes qu’on peut y observer, raides et maladroits, mais dont la naïveté est toute la beauté, en somme (— jeune, neuve, semblable à ce vert de tout à l’heure) — et cette idée était celle-là : un voyage de formes.

Et de même, de même — je me dis qu’à la vérité les divinités pourraient bien se succéder l’une à l’autre, comme chaque état de la lumière succède à chaque état — sans épuiser jamais la sacralité d’un tel lieu (ou comme ces temples changés en églises, ou ces églises changées de destination). Car ce n’est pas de religion qu’il s’agit ici — du moins, la Nature a suffisamment d’or et de pompe pour y suppléer.

Et c’est cela qui est frappant, cela que j’avais ressenti en Messénie tout d’abord, puis plus vivement au temple d’Apollon Épikourios à Bassai, en Arcadie — c’est-à-dire, que la sacralité du lieu ne réside pas dans le temple lui-même, elle préexiste au temple et en fonde le choix. Elle est là, étale, partout — elle emplit jusqu’à l’air, la lumière même — autant que l’obscurité.

C’est cela également, que j’ai ressenti sur les pentes de Mystra — dont le nom est désormais pour moi impérieusement lié à celui d’Hölderlin, comme aussi Koroni — et c’est ce même sentiment qu’ont dû éprouver ces quelques Francs égarés dans le Péloponnèse, huit siècles auparavant. Que le sacré ait part à la beauté, que cette beauté tire tout son pouvoir et son prestige de la magnificence de la Nature, voilà qui est évident. L’interrogation porte plutôt sur notre propre capacité à percevoir cette évidence, ou à la pressentir.

Je me souviens d’un helléniste qui, parlant de la beauté, non d’un point de vue ontologique mais sous l’aspect de telle beauté particulière, la décrivait dans l’esprit des Grecs de l’ancien temps comme l’émanation de la divinité — son rayonnement, sur les objets ou les êtres.

Voilà qui incite peut-être à bâtir des temples.

*

Je suis toujours là, au-dessous de cette plate-forme ou ce plateau du cloître, évoluant entre les diverses terrasses. En contrebas, des têtes de noyers, de frênes, d’autres arbres — que je ne connais pas — et, plus bas encore, le bruit continu de la rivière qui monte depuis la gorge, monte, monte.

CONQUES (notes) – 2021

pornographie

Main sous le ventre de la fille, dans sa culotte, l’emmêlement laineux puis, s’insinue entre les lèvres. Elle, humide, son désir. Cuisses, sexe à, elle. Crie, non, pénètre, s’agrippe et. Râle, il. Ressent son plaisir, spasmes, des. Contractions du vagin et, encore ! Oui, encore, oui elle. Explose, elle veut que. Plus fort. Jusqu’à, la. Jouissance. Plus fort, et. Se retire, gobe son sexe, lui enfin il. Goût salé de sueur et. Sécrétions à, elle vient elle. Veut, là oui ! Là. Oui. frappe ! crie-t-elle. Globes, son cul, frappe. Fort, son ventre ses épaules ses bras je. Elle non à nouveau oui, je à toi, tu il, Puis, ne et. Bras, seins elle

PORNOGRAPHIE – 2011

l’assemblée

Cléon cessa de parler.

Dans l’Assemblée, ce fut un grand tumulte. La plupart des hommes criaient. On avait payé des provocateurs qui se mêlaient à la foule et répandaient de fausses rumeurs et des calomnies. Des cris s’élevaient des deux camps.

Hermotime monta à la tribune et tenta de prendre la parole. Dans cette tempête, c’est à peine si l’on entendait sa voix.

— Athéniens, commença-t-il, je sais que je suis un citoyen de fraîche date, et que je n’ai ni or ni nom qui me fasse briller dans cette belle et grande cité qui est la nôtre…

— Métèque ! cria un homme dans la foule.

— Platéen ! gueula un autre avec mépris.

Hermotime attrapa la balle au bond :

— Platéen, en effet, répondit-il avec colère, et je m’enorgueillis même d’être arrivé ici avec les derniers combattants de Platée. Et de vous, que dire ? Avez-vous oublié vos frères tombés sous les coups des Thébains odieux et des Spartes, et tous ceux qu’on a lâchement exécuté — ni même de ce que fut pour vous cette cité au temps de la guerre des Perses ?

Il fit une pause, ménageant son effet, et l’on vit, dans la foule, des vieillards pleurer, qui avaient perdu un fils, des hommes, un frère, un compagnon. Encore, combien parmi eux comptaient un ancêtre qui s’était battu là-bas, en terre béotienne, que la voix de Loxias avait rendue leur ; et les poitrines se gonflaient au souvenir de tous ceux-là —

— Quant à moi, reprit-il, et si un jour le nom d’Athénien devenait une injure, je n’en cesserais pas moins de le porter avec fierté car je sais pleinement ce qu’il signifie !

Loin de se calmer, le tumulte enfla davantage mais, cette fois, c’est Hermotime que la foule acclamait et chaque camp tentait de récupérer pour son compte ce passé glorieux. Ah ! ces hommes-là ne leur donneraient-ils pas raison ?

L’orateur poursuivit. Il avait à présent le visage en feu, et un feu tout pareil lui brûlait la poitrine. Était-ce la divinité qui se manifestait à travers lui ? À n’en pas douter.

« Comme Cléon, je ne pense hélas pas que la paix soit une option, non certes que nous y trouvions tous deux les mêmes motifs, mais en ceci que, pour Sparte, d’évidence, elle n’en est définitivement pas une ! Je n’essaierai pas non plus de montrer à quel point le discours de mon adversaire, dit-il, désignant le démagogue, est éloigné du mien, et que si nos buts peuvent paraître similaires, en effet, les fins que nous poursuivons et les moyens employés sont, je ne crains pas de l’affirmer, diamétralement opposés. Aussi, je ne brigue pas de magistrature, et ce n’est pas une fausse déclaration que je fais là devant vous, puisque vous êtes assurés que la loi ne m’y autorise pas ; ni plus je ne possède de commerce prospère, de bien ou de terre qui me fasse un intérêt quelconque à la poursuite de la guerre ou à la paix, c’est donc pour Athènes seule que je parle.

Sa voix avait pris un ton d’autorité étrange, et lui-même ne se reconnaissait pas.

ER, fragment, L’Assemblée – 2018

conques (notes)

Il y a d’abord ce fin silence, auroral, spectral presque. Une ligne ténue de silence.

Un arc, tendu par-dessus la vallée.

Cela enfle, massif. Blocs de calcaire, de grès ou de schiste. Et les crêtes alentour.

Le temps d’un matin.

·

Ici, quelque dieu a creusé cela, quelque divinité tellurique — ce paysage de roches, et la verdure qui s’y accroche, la louange et le chant. Comment ne pas croire — mais à quoi ?

Ces pentes, cet à-pic, ce flanc. Cet or du soleil, aussi.

·

Nul besoin de pierres. Toutes, sont déjà là.

Elles sont le paysage même, heurtent — comme des socs le ciel, le travaillent, le retournent, le remuent.

·

On croirait que les siècles n’ont pas de prise ; le temps, infiniment long de la formation du monde est étendu là, gisant.

CONQUES (notes) – 2021

poésie sans recueil (3)

Tout prend une figure étrange

Tout s’émacie dans cette lumière

Tout vibre

Tout s’éclaircit à la pointe extrême de ce deuil

Tout prend l’autorité que revêt la chose muette

Tout s’embrase

·

Devant le cercueil de nos ambitions, de nos désirs, de nos espérances

une veilleuse

allumée

·

herbe extase tronc soleil

·

La nuit

comme une femme

opulente et nue

Quel est

son secret ?

·

Nous avons achevé notre grand voyage

Nous l’avons rendu inutile

Nous l’avons désagrégé

Nous restons là

avec des bouts du véhicule

entre les mains

ne sachant où aller

Prisonniers de nous-mêmes

Notre

impossibilité

POÉSIE SANS RECUEIL – 2021

milieu

[29 12 18]

Retour de Paris.

Ce sentiment de faire, en quelque sorte, l’archéologie de son propre passé.

Il me serait difficile d’expliciter cela.

*

Les cendres de Maria Callas dispersées dans la mer Égée.

Mythe. Je songe à la Médée de Pasolini, j’y songe d’autant plus que se mêle à cela l’affiche somptueuse de Mucha. Disposition des corps des deux enfants — tête-bêche.

Ici, prend fin le mythe. Certainement, ai-je écrit cette phrase sur un ton purement déclaratif. Quoi qu’il en soit, il me vient à l’esprit — je veux dire : la logique commanderait — « Là, commence l’Histoire ». Force de l’inconscient, puisque je m’aperçois que c’est précisément le propos de Pasolini.

*

L’exposition Mucha, donc.

Avec elle, la grande exposition cubiste. Ces deux aspects dessinent un paysage, cette « orée ». 1895 à 1915 disons. Ce que l’on nomme modernité n’est qu’un aspect partiel, une découpe dans le réel. Monet à Giverny. Gauguin, Seurat, Cézanne. Alma-Tadema, Waterhouse, Bouguereau, Gérôme.

Et puis, Bakst. Chéret. Bouisset. — Gus Bofa.

L’exposition universelle.

Picasso, Brancusi.

Les futuristes italiens, etc.

Matisse. Malevitch, Kandinsky.

Etc., etc., etc. Tout ce monde coexiste.

Pour ne parler que d’image, et de façon toute schématique encore (pareille à un cube dont on ne retiendrait que les angles et les arêtes = métaphore amusante — s’agissant du cubisme).

Il semble donc que l’on commence à entrevoir que (peut-être ?) la modernité n’est pas tout.

Intelligence de l’exposition cubiste = Picasso → Picasso / Braque → Les autres → Picasso / Braque → Les autres, etc.

Bien sûr, Céz., l’art nègre, etc. Mais, on voit avec quelle force Picasso tire tout cela du néant. Cette lente montée au visible d’une chose qui auparavant n’est pas. — Cette puissance de conception.

Braque, seul. Ce dialogue, cette avancée — c’est-à-dire, à la façon d’un homme qui marche dans le vide = tant qu’il ne regarde pas, il ne tombe pas.

Le travail, aussi, remarquable, des marchands = Kahnweiler et Vollard. Font exister cela.

Derrière : les « cubisteurs ». Mais cela ne nous renseigne nullement sur le cubisme, plutôt, il s’agit de quelque chose d’identique à ce qu’énonce Musil = ce que la société fait des « idées ». Cette façon de les évider complètement de leur substance (et d’ailleurs de préférer cette forme vide).

L’extraordinaire fenêtre de Matisse, celle de Duchamp comme clôture.

Ornement / tête de Kéros Louvre antiquités orientales / Médée

Mucha, donc.

Sentiment du monde et j’allais rajouter : que l’on ne retrouve que chez Gauguin. En écrivant cela, je ne songeais pas à leur amitié. Cette même plénitude à l’œuvre chez l’un et l’autre. Dimension du Sacré, ou quasi religiosité. Gauguin, sans pantalon (mais la chose peut-elle être autrement ?) au piano.

CAHIER DES PROBLÈMES II – 2018

garibaldi

synopsis

le dix-huit février deux mille neuf vers onze heures trente un cheval de la garde républicaine répondant au doux nom de garibaldi s’effraye jette son cavalier à terre et se lance dans une course de plusieurs kilomètres à travers paris étonné

*

cheval trajet parisien

Un cheval. Il court. Seul, sans cavalier. Depuis l’avenue Marigny et l’avenue Gabriel. Il court jusqu’à Concorde, dévie et prend les quais, avalant d’abord les Tuileries puis François Mitterrand. Il tourne à hauteur de l’Hôtel de Ville et s’engage dans Rivoli à contresens, galopant sans souci des véhicules, des piétons ou des feux, ni même de la force publique à laquelle pourtant il appartient — et achève sa course à l’angle de Saint-Antoine et de la rue Saint-Paul.

*

garibaldi


je rêve à ce cheval échappé dans paris à cette masse folle lancée dans l’entreprise la plus poétique qui soit
il est à la fois la métaphore et le réel
dans ce crépuscule imbécile dont nous avons pétri nos vies ce grésil peut-être autant que s’y superpose
le centaure de lonely are the brave
peut-il y avoir d’autre image encore
d’un éden perdu sauvage
et mystérieux

*

réfléchissant

la peau entre les soleils et deux doigts posés sur la nuque fléchis où demeure le reste l’étendue vaste à l’horizon

·

ce mouvement du rêve par lequel

ce mouvement du rêve par lequel le rêve présente lui-même un miroir lac mais comment sortir de ce labyrinthe

·

dix-huit zéro deux deux mille neuf

cheval échappé à l’angle alors d’un tel deux trois pour autant contraire et galope les sangles trottoirs peu avant dévie

·

l’étoffe du matin

l’étoffe du matin livide et fraîche l’absence de sommeil l’attente vers où sinon une clarté radieuse cet épuisement intérieur et la fatigue comme une seconde peau s’en dévêtir

·

puissance à l’autre poème

puissance à l’autre poème celui du cheval seul je m’absente de moi tout autant au spectacle duquel et rêve enfin à des statues équestres

·

l’effroi massif d’un cheval sa course muscle à muscle déliée sinon où

·

le rempart coupé de soleil

le rempart coupé de soleil haleine fraîche gorgée du sel des matins bruns

·

la ville gris perle

la ville gris perle dans sa robe bruyante brouillard fleuve clignotements ceinture dénouée

·

mythologie

je regarde ce masque dans lequel je reconnais l’impossible même à reconnaître je regarde ces mains posées sur le visage paumes ouvertes et non dos leur regard de statue
pourquoi se rappeler

·

noirs

les arbres noirs défilent dans paris dévoré d’ennui
arbre noir arbre noir arbre noir arbre noir s’intercalant à
quant à moi je songe au poème de keats tout pèse stupidement noir
et gris
paris avec sa seine noire arbres quais
tout terne ou sinon cet éclair

·

le visage impassible que nous offrent les faits

ce mutisme en réalité ou le visage impassible que nous offrent les faits
(

cela qu’il nous appartient d’élucider peut-être

·

dans l’aube silencieuse et secrète

se déporter et rêver
avec la nuit qui s’affaisse
dans l’aube silencieuse et secrète marchant vers nulle destination

·

les voici, les chevaux d’hermès les grands

la voix rouge qui part et atteint son objet qui la porte quel soleil étreint son ventre cette poussière d’or

les voici, les chevaux d’hermès les grands avec leurs os et leurs sabots de marbre leurs flancs lavés leurs têtes battant le silence

la voix rouge en pluie de mots s’enfonçant dans la terre DES DENTS

·

frange délimitée aux abords d’un royaume de sueur

frange délimitée aux abords d’un royaume de sueur l’effort qui étreint tout

*

promontoires sur une mer absente

promontoires sur une mer absente pierres à l’espérance ficelle crayons cheveux le désir aussi mais tellement abstrait qu’il ne désire rien
sinon lui-même

·

cette frange du rêve par où parvient l’insaisissable

cette frange du rêve par où parvient l’insaisissable (sinon et pourtant

·

la flamme muette d’un feu

la flamme muette d’un feu les ombres parées crissent ifs et langues l’obscurité boit à la lumière penchée je dors je m’éveille je sors le sommeil environne tout

·

la porte brève où je m’attarde

la porte brève où je m’attarde cette grève du sens
le cours mystérieux des nuages
puissance de la parole

une balle entre les yeux

·

attente

la nuit roulée sur elle-même comme la longue pelure d’un fruit ce sentiment de l’espace plus que du temps épluché dans l’inutile
ce grand pan noir ou plutôt cette épaisseur sa densité la somme infinie de ses substances
ni peut-être ni pourquoi

·

cette architecture d’air et de silence

cette architecture d’air
et de silence
volumes simples
espérer à la venue du jour

·

squelette

gabarits d’os forts contraints à d’hypothétiques
dépassement
et la séparation

GARIBALDI – 2021

l’île déserte & autres récifs

pour son deuxième anniversaire labrasserienoireediteur vous offre un nouveau livre

L’ÎLE DÉSERTE & AUTRES RÉCIFS
32 pages
10.5 x 15 cm
Illustrations photographiques B. Jubelin
Première édition février 2008
Mai 2021 pour la présente édition numérique

L’île déserte & autres récifs est un texte écrit en 2006 et repris en 2008.

Il est consultable sur issuu à l’adresse suivante :

https://issuu.com/labrasserienoireediteur/docs/l__le_d_serte_e129a10e7733a3

PRÉSENTATION

« Après plusieurs années d’activités improductives ou désastreuses, je me constituai peu à peu une solitude en forme d’île déserte et je m’y retirai. Je la peuplai d’objets étranges, de petits galets, de coquillages, de fleurs séchées et d’ossements. J’inventai alors une histoire. Je jouai cette histoire. L’île déserte restait maintenant à écrire dans sa forme toujours mouvante, un atoll de pensées. Je songeai à Xavier de Maistre, à Defoe, aux récits de Jules Verne ou de Stevenson. Cette île, dans son catalogue et sa description — bien que confus —, avait pour moi la vertu d’un abécédaire : il s’agissait de réapprendre les bases d’une langue oubliée ou perdue, mais dont les sonorités, éminemment proches, se rappellent à nous. Je fondai une république. Peu après, je me proclamai roi. »