la misère et l’aventure 2022

Il se nommait Archiloque. Il naquit à Paros, un bloc de marbre étincelant de la mer Égée. Il était le fils de Télésiclès, un aristocrate, et d’Énipo, qui était esclave. Il était bâtard ; à ce titre, il fut exclu de l’héritage. Il était pauvre. Il dut s’expatrier ; en amour, il ne fut pas plus heureux. Il aimait Néoboulé, la fille de Lycambe. Il se fiança ; les fiançailles furent rompues. Il en conçut toute sa vie une violente amertume. Il se répandit en injures et calomnies, telles <putain obèse> et <courtisane défraîchie>. Il fut qualifié d’ <Archiloque l’insulteur> par Pindare. Il arriva à Thasos, l’île boisée, poussé à l’exil par la misère ou les manœuvres politiques. Il n’aimait pas les figues, surtout celles de Paros qui sont tristes et peu goûteuses. Il accompagna les Thasiens dans leurs campagnes de Thrace, où il perdit d’ailleurs son bouclier. Il défendit de nombreuses fois sa nouvelle cité. Il était combatif. Il reprit la mer, invitant ses concitoyens à le suivre. Il voulait fonder une colonie plus équitable. Il se fit mercenaire. Il courut les mers et les pays. Il se battit contre des Eubéens qui n’usaient ni d’arcs ni de frondes mais préféraient l’épée et <sa besogne gémissante>. Il visita Sparte, comme la grande Grèce ; de la première, il fut ignominieusement chassé (bien que cela, rien ne l’atteste). Il mourut les armes à la main, sous les coups d’un Naxien qui s’appelait Corax, funeste présage !

AC / AS entretien

AC Adrien, bonjour. Rebonjour plutôt. Tu as écrit pour nous, à notre demande, la misère et l’aventure, qui est une biographie du poète Archiloque. Comment as-tu procédé ? Quel a été ton abord ? Connaissais-tu Archiloque ?

AS Ça fait beaucoup de questions pour un si petit cerveau ! Je n’ai retenu que la dernière. Donc, non je ne connaissais pas Archiloque. Je suis plus intéressé, au départ, par des auteurs comme Lucien ou Pétrone, Apulée, plus tardifs, irrévérencieux.

AC Ce n’est pas le cas d’Archiloque ? Je veux dire, l’irrévérence ?

AS Si, si, bien sûr. C’est justement pour ça que ça m’a beaucoup intéressé.

AC Alors, peux-tu nous parler de comment tu as fabriqué ce petit texte, et d’abord son titre ?

AS Le titre dit tout, la misère et l’aventure, c’est pour moi une donnée de la poésie, et de la nature humaine. Je pense à Villon, je pense à Rimbaud, à beaucoup d’autres. J’ai d’abord travaillé, enfin, les éléments dont je me suis servi proviennent de l’édition de Bonnard. Je crois même que mon titre vient de là, qu’il est quelque part dans son introduction (j’en profite pour le lui rendre !). Voilà un homme, Archiloque, en proie à la misère, au désamour, de sa fiancé, de sa famille, de sa patrie. Il est exclu de l’héritage, le fils d’une esclave. C’est un hors-caste, en quelque sorte. Et il laisse éclater sa colère, son ironie, son amertume. Il part, il s’exile, il voyage, il se jette dans la mêlée, il perd son bouclier, rien n’est grave. C’est un anarchiste, je crois. Il écrit une poésie très cynique (avant l’heure !), très acide et très belle. Il y mêle l’injure, la pornographie, un peu comme dans le Roman de Renart, très beau, là aussi.

AC Tu parles de Bonnard. Tu connais son parcours politique ?

AS Oui, extrêmement à gauche, un idéaliste en fait. Il aura d’ailleurs des soucis, je crois, avec l’université. C’est pour ça que je trouvai intéressant de travailler à partir de ce qu’il a écrit. Ce sont des insoumis. Jo (Joseph Ardiè) est comme ça. Ce qu’il écrit sur Valéry, à Sète, ce poème. Il est là depuis une semaine, il vit dans son fourgon, il pleut sans discontinuer. Il passe la nuit entre le musée et le cimetière marin (il y a un petit parking là). Et puis tous les matins, il voit cet autre fourgon arriver, chargé d’Africains (et c’est une entreprise de bâtiment ou de travaux publics portugaise, en fait). Sur le musée, on projette cette citation de Valéry <La beauté> ou <Rien de beau>, je ne me rappelle plus.

AC <Rien de beau ne peut se résumer>.

AS Oui, c’est ça. Et lui il saisit ça, il met les deux en relations. Valéry, la beauté, ces pauvres immigrés. Pourquoi <pauvres> d’ailleurs ? Jo m’a raconté que là-bas il allait dans les douches publiques pour faire sa toilette, et qu’il n’entendait que des voix, des accents immigrés, et, qu’au fond, ce qu’il entendait dans ces voix c’était un pays. Pas le pays d’origine, non, l’immigration comme un pays. Et que la mémoire de ce pays lui donnait une grande nostalgie. Il m’a dit que, plusieurs fois dans sa vie, il s’était retrouvé entouré seulement d’immigrés (parfois immigré lui-même, parfois non), et que dans ces instants, il savait qu’il se tenait dans le vrai, dans un lieu où l’on ne peut mentir, où l’on ne peut tricher, où l’on ne peut raconter des histoires. C’est aussi la seule personne que je connaisse qui soit intimement persuadée que la pauvreté est une vertu.

AC Un peu comme les Romains de la république ?

AS Oui, peut-être. Enfin, son poème m’a servi. C’est-à-dire que j’ai songé à Apollodore, à son résumé. Et que je l’avais à l’esprit en écrivant ma biographie.

AC Et cette distance, ce <il>, <il>, <il>, qui martèle ton texte ?

AS C’était un rappel de île, de Philippe. Île, il.

AC Tu travailles beaucoup comme ça, j’ai l’impression, avec des échos, des relations, un tissage… Ce que tu disais de Joseph est très intéressant. L’immigration, comme un pays. Et puis le rêver ce pays, le vivre, le vivre en rêve. Peut-être comme le domaine propre à la poésie, à sa poésie du moins. Quand j’ai écrit mon édito, j’ai commencé par <la nostalgie est un état>, et Joseph, qui était là, qui passait par là, a immédiatement répondu <l’Albanie en est un autre>. Alors, bien sûr, en commençant, j’avais bien songé à l’emploi d'<état> comme <pays>, à ce jeu, cette polysémie. Et n’importe qui aurait pu dire <la Belgique>, <l’Italie>, etc., mais il n’y a que Joseph pour dire <l’Albanie>. C’est pour ça que je l’ai gardé. Et aussi, parce qu’il y a une réversibilité, c’est-à-dire qu’en même temps, l’Albanie, pour lui, est un état mental. Je ne sais pas comment l’expliquer autrement. La nostalgie est un pays, un lieu, on peut l’habiter, et l’Albanie un état mental. Elle nous habite.

AS C’est comme le choix d’Archiloque, pour débuter la revue. A comme Archiloque, c’est présenté comme ça, en passant, très simplement : le poème d’untel, l’âne, l’abécédaire, etc. C’est aussi commencer par l’Antiquité (grecque, de surcroît), commencer par les Anciens, jusqu’au choix du nom, ce n’est pas n’importe lequel, Archiloque, qui débute lui-même par archè, ce qui est à l’origine, ce qui commence, etc., mais aussi, en remontant plus loin encore, ce qui marche le premier, ce qui est en tête…

AC C’est très intéressant ce que tu dis, au fond, sur l’origine, sur le fait de marcher le premier, bien que je ne pense pas que le comité de rédaction de BNE se soit posé tant de questions. En réalité, île nous a plu, et nous avons organisé la revue tout autour, comme un pari. C’est plutôt quelque chose de lancé en l’air, nous attendons que ça retombe. En fait, si nous avions pensé du point de vue de l’origine, nous aurions peut-être démarré par la Préhistoire, ce qui vient avant, nous aurions peut-être intitulé la revue <Ouk>, ça fait très préhistorique, très primitif.

AS Par rapport à la littérature, ça aurait peut-être été un peu compliqué comme origine, non ?

AC Tu crois ? Je ne sais pas. Cette relation de la littérature à l’écrit, c’est quelque chose de récent, en fait. Du moins, je le vois comme ça. Mais les sens, les significations peuvent venir après-coup, c’est vrai. Et je souscris donc complètement à ton analyse. (J’ai l’impression de me faire psychanalyser, en fait.)

AS <A> c’est très intéressant, c’est un mot aussi. En anglais, c’est l’article indéfini <un>. Zukofsky, (Z), en a fait le titre d’un recueil. La littérature débute là, et non pas dans une grotte !

AC Peut-on être antique, ou plutôt archaïque et primitif ?

AS Peut-être. C’est une autre question. Je ne sais pas.

AC On en reste là ?

AS Pour cette fois, oui.