l’assemblée

Cléon cessa de parler.

Dans l’Assemblée, ce fut un grand tumulte. La plupart des hommes criaient. On avait payé des provocateurs qui se mêlaient à la foule et répandaient de fausses rumeurs et des calomnies. Des cris s’élevaient des deux camps.

Hermotime monta à la tribune et tenta de prendre la parole. Dans cette tempête, c’est à peine si l’on entendait sa voix.

— Athéniens, commença-t-il, je sais que je suis un citoyen de fraîche date, et que je n’ai ni or ni nom qui me fasse briller dans cette belle et grande cité qui est la nôtre…

— Métèque ! cria un homme dans la foule.

— Platéen ! gueula un autre avec mépris.

Hermotime attrapa la balle au bond :

— Platéen, en effet, répondit-il avec colère, et je m’enorgueillis même d’être arrivé ici avec les derniers combattants de Platée. Et de vous, que dire ? Avez-vous oublié vos frères tombés sous les coups des Thébains odieux et des Spartes, et tous ceux qu’on a lâchement exécuté — ni même de ce que fut pour vous cette cité au temps de la guerre des Perses ?

Il fit une pause, ménageant son effet, et l’on vit, dans la foule, des vieillards pleurer, qui avaient perdu un fils, des hommes, un frère, un compagnon. Encore, combien parmi eux comptaient un ancêtre qui s’était battu là-bas, en terre béotienne, que la voix de Loxias avait rendue leur ; et les poitrines se gonflaient au souvenir de tous ceux-là —

— Quant à moi, reprit-il, et si un jour le nom d’Athénien devenait une injure, je n’en cesserais pas moins de le porter avec fierté car je sais pleinement ce qu’il signifie !

Loin de se calmer, le tumulte enfla davantage mais, cette fois, c’est Hermotime que la foule acclamait et chaque camp tentait de récupérer pour son compte ce passé glorieux. Ah ! ces hommes-là ne leur donneraient-ils pas raison ?

L’orateur poursuivit. Il avait à présent le visage en feu, et un feu tout pareil lui brûlait la poitrine. Était-ce la divinité qui se manifestait à travers lui ? À n’en pas douter.

« Comme Cléon, je ne pense hélas pas que la paix soit une option, non certes que nous y trouvions tous deux les mêmes motifs, mais en ceci que, pour Sparte, d’évidence, elle n’en est définitivement pas une ! Je n’essaierai pas non plus de montrer à quel point le discours de mon adversaire, dit-il, désignant le démagogue, est éloigné du mien, et que si nos buts peuvent paraître similaires, en effet, les fins que nous poursuivons et les moyens employés sont, je ne crains pas de l’affirmer, diamétralement opposés. Aussi, je ne brigue pas de magistrature, et ce n’est pas une fausse déclaration que je fais là devant vous, puisque vous êtes assurés que la loi ne m’y autorise pas ; ni plus je ne possède de commerce prospère, de bien ou de terre qui me fasse un intérêt quelconque à la poursuite de la guerre ou à la paix, c’est donc pour Athènes seule que je parle.

Sa voix avait pris un ton d’autorité étrange, et lui-même ne se reconnaissait pas.

ER, fragment, L’Assemblée – 2018

délion

De part et d’autre, on voyait les hauts cimiers se heurter, tant les rangs étaient serrés. Le bouclier mordait le bouclier. Tous attendaient. On donna alors le signal. La forêt des lances frissonna, comme agitée d’une large brise.

La phalange s’ébranla.

Tête contre tête, épaule contre épaule, ils avançaient. Des ordres furent donnés. Bientôt, la cadence s’accéléra. Les soldats atteignirent enfin le pas de course. Soudain, ce fut le choc. La phalange résista, heurta, poussa. Les hampes des lances pliaient, éclataient. Les morts, eux-mêmes, ne pouvaient tomber à terre. Ils restaient droits, debout, serrés contre leurs camarades. Ce n’était plus l’ami qui soutenait l’ami mais, ici, le vivant le cadavre. Puis, sous l’effet de cette poussée considérable, elle recula, rompit, se défit. Et l’on vit les corps qui s’effondraient parmi les rangs. Tout se précipita. Des hommes trébuchaient, d’autres, dans la cohue, blessaient leurs propres compagnons. On s’empêtrait dans les lances, lesquelles étaient devenues parfaitement inutiles. C’était un désordre effroyable !

Mais la ligne de front n’avait pas totalement cédée et, semblable à un grand serpent auquel on aurait tranché la tête, était toute agitée de convulsions et de soubresauts. À certains endroits, les Athéniens se trouvaient enfoncés, à d’autres, leurs boucliers paraissaient des coins plantés dans la masse des ennemis, inamovibles.

À l’une de ces brèches, se trouvaient Hermotime, Socrate et Euphrynès. Ce dernier, aimé du noir Enyalios, moissonnait la mort dans les beaux champs de Béotie. Socrate le suivait de près, serrant du mieux qu’il pouvait ce pauvre Hermotime. Notre Platéen se tenait à la pointe extrême, celle qui avait pénétré le plus avant la phalange thébaine et, de l’épée et du bouclier, alternativement, cognant du plus qu’il pouvait, se frayait un passage à travers les chairs.

ER, Délion, fragment – 2018

cyrène

Je débutai mon récit :

— C’était lors d’un voyage. Nous étions foule ce jour-là, et chacun attachait son cheval au buisson. Il n’y avait plus de place. J’attache alors le mien à l’anneau d’un sépulcre. Un cheval noir, aussi beau que la nuit — et frémissant. Il est seul, il piaffe, il s’impatiente ; il tire sur la longe bientôt et ouvre le caveau. Je vois là une jeune fille enterrée de trois jours — aux longs cheveux tressés, aux belles boucles. Son visage, lui, est plus lumineux que le soleil et elle-même paraît descendue des étoiles. Alors, m’inclinant au-dessus, j’ai baisé ses yeux, ses noirs sourcils arqués, ses lèvres, ses mains. Tout était si réel. Je pleurais et mes larmes glissaient sur cette figure comme sur le marbre d’une statue —

— Alors ?

— Alors je me suis réveillé. Qu’est-ce que cela veut dire ?

De la pointe du glaive, Euphrynès tisonnait le foyer. La lumière des flammes, dansant, léchait son visage. Il semblait réfléchir. De temps à autre, les restes d’une palme dont il s’était servi pour allumer le feu, plus secs que le désert, s’embrasaient soudain et crépitaient. Cela faisait des étincelles qui s’élevaient en tournoyant. Un instant, elles brillaient plus intensément, puis s’éteignaient.

— C’est un bon signe, me répondit-il. Ton rêve parle de richesses —

— Comment ça ?

— Demain, nous serons rois.

— Demain ? fis-je. Je n’en croyait pas mes oreilles.

— Ou après-demain, au plus tard.

Alors, je compris qu’il se moquait.

— Ce n’est pas bien, dis-je, de plaisanter des dieux !

— Brave Hermotime, je ne te savais si puissant ! répliqua Euphrynès avec un large sourire.

— Ce sont les dieux qui envoient les songes, ne le sais-tu pas ?

— Non, les dieux n’ont rien à voir avec de telles fadaises ! Ils servent à prendre des villes, à vaincre des armées, à faire des rois. Un, ils l’élèvent, et l’autre, ils l’abaissent. Crois-tu qu’ils aient à voir avec des choses plus inconsistantes même que de la fumée ? Ce sont les charlatans et les mages qui tirent des bénéfices de la crédulité des hommes —

— Je ne discuterai pas plus avant avec toi de pareilles affaires — sur ce que font ou ne font pas les dieux. Mais n’oublie pas : ceux-ci, quoi que tu en dises, goûtent plus que tout autre chose cela.

— Quoi ?

— La fumée, répliquai-je. Puis, me tournant et m’enveloppant dans mon manteau, dos au foyer, je me couchai pour dormir.

Pourtant, je craignais de fermer les yeux et que revienne le rêve. Oh, tout le jour, combien m’avait-il tourmenté ! Il y avait là un charme puissant. Peut-être, étais-je effectivement ensorcelé ? Lié à ce rêve — à la morte — pareil à ceux qu’on garrotte vivants face à des cadavres pour les supplicier. Avais-je offensé quelque divinité ? Je n’aurais su le dire, mais cette pensée me terrorisa tant que j’en claquais des dents.

M’entendant, Euphrynès dut alors penser que j’avais froid, car celui-ci raviva les flammes.

La douce chaleur traversait mon manteau, pénétrait mes membres et, doucement, m’engourdissait. Doucement, mes paupières lourdes. Doucement, doucement, mes muscles relâchés. La cime vacillante des hauts palmiers produisait quelque étrange bruit de rhombe ou d’iunx. N’était-ce la voix des dieux ? Pouvais-je entendre ce qu’ils me disaient ? Ô vous, dieux de la Grèce que je connais, et vous, dieux libyens, toi Zeus-Ammon, à qui nous sacrifierons demain, et vous encore, dieux d’Asie, qui êtes les miens, dieux de Pergé, de Sillyon, d’Aspendos et de Sidé, toi la Dame de Pergé, dis-je, entends-moi —

Alors je m’endormis.

ER, fragment, Cyrène – 2018

la porte d’ishtar

[…]

Enfin, au détour d’une salle, nous nous retrouvâmes face à face avec un fantastique portique bleu. J’étais stupéfait. Mon Albanais se tourna vers moi.

— C’est la porte de la Lune, me dit-il, elle ouvre sur l’ « intervalle ». Là, ne règnent que le silence, le rêve et la mort.

— Tu te trompes, répondis-je, ce n’est pas la porte de la Lune, c’est la porte d’Ishtar. Mais que fait-elle ici, je la croyais au musée de Pergame ?

— Ne sais-tu pas que nous sommes à Berlin, je te l’ai déjà dit.

Je ne relevai pas. Ishtar — elle était Inanna, Inin ou Ininna, déesse de la Royauté, celle qui confère le pouvoir aux princes, la fille du Dieu-Lune. Elle se nommait encore Ashtar, Eshtar et Issar — et le secret, l’imprononçable, celui que l’on ne pouvait que transcrire : « MÙŠ ». Le lion et l’étoile se tenaient à ses côtés. Elle était la déesse d’Uruk, la Reine du Ciel et Ishtar-Annunītum, « fille de la bataille ». Dans la guerre, elle donnait la victoire et, dans l’amour, de beaux enfants. En Syrie, elle apparaissait sous le nom d’Aštar et les Phéniciens la connaissait sous celui d’Astarté, c’est-à-dire l’Hastaroth ou `Ashtoreth du roi Salomon. Ishtar-kakkabi, « fille des étoiles » était encore son épithète.

Je posai la main sur l’une des briques vernissées et celle-ci se mit à produire une étrange lumière, douce et bleue, apaisante, profonde. Les souvenirs, alors, se mirent à affluer. Je vis une ville tout à coup se lever, avec ses temples, ses jardins, ses bibliothèques, ses palais. Je vis les marchés colorés, les épices et les draps, les longues caravanes remontant lentement vers la cité et toute une fourmilière d’artisans, de maçons, d’ouvriers de tous corps. — Exactement comme dans le Roi Carotte, me dis-je en moi-même. Je vis ensuite des prêtres et des mages qui aidaient le Soleil à se lever. J’entendais leurs incantations. Je vis des scribes et des poètes. Je vis une armée en ordre de bataille, une forêt de lances et la Mort tout autour. Je vis tout cela et bien d’autres choses. Et puis, je te vis, toi.

Une tristesse démesurée m’envahit alors. Loukios s’en aperçut, qui demanda :

— Que t’arrive-t-il ?

— Je suis déjà venu ici, lui dis-je. Il y a très longtemps.

— Tu te souviens donc ?

Oui, je me rappelais. C’était.

— J’ai assisté à la construction de cette porte. Ou, plutôt, c’est moi-même qui l’ai réalisée. Elle est le souvenir d’une femme. J’étais, en ce temps-là, architecte royal et astrologue, descendant de la vieille famille sacerdotale d’Ekur-zâkir, à Uruk — la cité d’Ishtar. Cela se passait sous Nabuchodonosor le deuxième, il y a vingt-six siècles maintenant. Il me semble encore entendre le bruit des marteaux, ressentir la chaleur des fours tandis que nous cuisions les céramiques, voir la foule se presser solennellement autour du cortège au jour de la Bénédiction. Je me souviens des feuilles de palmes que les jeunes vierges agitaient sur le passage de la déesse et qui criaient « Ishtar Sakipat Tebisha », tandis que leurs pieds nus foulaient le sol en cadence, et le cliquètement de leurs chevilles rayées d’or, et leurs roulements d’yeux, et leurs cous graciles pareils à des colombes. Je me souviens de l’instant précis où Nabuchodonosor, entouré des prêtres et des prêtresses, rompit le fil à plomb, indiquant par là que le chantier était achevé et que l’on ne verrait jamais œuvre plus belle. Je me souviens de tout ceci.

— Quelle était cette femme ?

— J’ai oublié son nom mais je sais qu’elle était ma femme, dans cette vie comme dans l’autre. Peut-être était-elle la déesse elle-même ?

— De quoi te souviens-tu encore ?

— J’étais revêtu d’une robe d’or ou plutôt toute poudrée de safran, et je chantais : « À cette place, Ishtar, hausse-toi à la royauté de tous. Ô Inin, sois, toi, la plus brillante d’entre eux et qu’ils t’appellent “Ishtar-des-étoiles” ! Que, souverainement, à côté d’eux, se change ta place en la plus haute. Que, lors de la garde même de Sîn et de Shamash, rayonnante soit ta splendeur ; que l’éclatant flamboiement de ta torche s’allume au milieu du ciel ! Comme parmi les dieux, tu n’as personne qui t’approche, que les peuples t’admirent ! ».

Alors la foule reprenait en chœur cette prière et, à l’aide d’une cendre recueillie au foyer du grand temple, les desservants dessinèrent une étoile à huit branches, d’abord sur le front de Nabuchodonosor, puis sur celui du grand prêtre, enfin sur le mien. Ensuite, après l’exaltation, nous récitions les vers suivants : « Qu’on m’érige mon lit garni de fleurs. Qu’on y répande des herbes pareilles au lapis-lazuli limpide. Pour moi, qu’on amène l’homme de mon cœur. Qu’on place sa main dans ma main, qu’on place son cœur contre mon cœur. Lorsque la main est sur la tête, que le sommeil est plaisant ! Lorsque le cœur est pressé contre le cœur, que le plaisir est délicieux ! »

Cet instant-là était le plus important du Mystère puisqu’il désignait la catabase même d’Ishtar, et nous devions nous tenir tête basse en portant nos mains sur nos yeux. Nous reprîmes aussitôt l’exaltation, scandant en rythme et frappant : « Ô Ishtar, fais l’assaut et le corps-à-corps se ployer comme la corde à sauter ! Comme le tambour et la baguette, ô Dame du combat, fais s’entrechoquer l’affrontement ! Ô déesse des joutes guerrières, conduis la bataille comme un jeu de marionnettes ! Ô Inin, là où sont le choc des armes et le massacre, joue, comme aux osselets, avec le chaos ! Ô Ishtar, lorsque, comme un ouragan violent, tu maintiens le dur nœud du combat, lorsque, par la masse, la hache, le glaive et l’épieu, tu rivalises par la force, lorsque tu revêts la cuirasse furieuse, alors que fasse rage le déluge ! ».

Nous récitâmes trois fois cette prière. Durant l’exaltation, il y avait une haie de soldats à l’intérieur de la double porte, et chacun battait du glaive contre son bouclier tout en poussant un cri de guerre. Au milieu, de jeunes vierges dansaient, mimant à présent le combat. Elles étaient Ishtar ou, du moins, portaient toutes l’un des quinze noms de la déesse. Toutes, le front ceint d’un croissant de lune en argent martelé et toutes, encore, habillées d’une gaze légère filetée d’or, et qui laissait voir leurs corps nus par transparence.

— Quoi de plus ?

— La cérémonie continua. Un autre Mystère devait se jouer, en relation encore avec la catabase. Un récitant vêtu de blanc et de pourpre se présenta, c’était un eunuque. Il se mit à chanter les instructions d’un rite devant se dérouler au même moment dans un lieu tenu secret :

« En un endroit où l’on n’est pas allé, tu balaieras le toit ; tu aspergeras d’eau pure ; tu disposeras en tout quatre briques au centre desquelles tu entasseras des copeaux de peuplier ; tu y mettras le feu ; tu y verseras des aromates, de la fine farine, du cyprès ; tu feras une libation, sans te prosterner. Tu réciteras trois fois cette incantation ; face à Ishtar, tu te prosterneras ; puis tu partiras sans regarder derrière toi ».

Après l’eunuque, des prêtresses traversèrent la foule en jetant des fruits tout autour. La plupart, de par leur forme ou leur symbolique, étaient des allusions explicites à la sexualité ou aux organes génitaux, apportant ainsi fertilité et prospérité au Roi et à la ville toute entière. Tel était le rôle de la divine Porte. Après les prêtresses, des suivantes qui s’adonnaient à la prostitution sacrée dans le grand temple, et n’avaient pas encore subi l’initiation, se présentèrent au peuple. Elles aussi étaient quinze, comme les vierges, chiffre cher à la déesse. Toutes avaient revêtu une ample robe bleue, sur laquelle se pouvaient admirer de fantastiques passements de fils d’or figurant des lions. Leurs longs cheveux nattés et huilés étaient ramenés au-dessus de leur tête en un chignon complexe, à la façon d’une tour. Contrairement aux vierges, elles ne représentaient pas Ishtar mais la Porte elle-même. […]

Les quinze restèrent là, immobiles au milieu de la foule, semblables à quinze colonnes. Nous nous mîmes alors à réciter les insultes et les malédictions que Ṣarpānītu, irritée et jalouse des infidélités de Marduk, avait adressé à Ishtar-la-séductrice, et qui ne devaient que renforcer davantage la puissance de la porte : « À présent que l’on dise aux femmes de Babylone : “Les femmes ne donneront pas de chiffon, afin d’essuyer sa vulve, essuyer son vagin” » et puis « Dans tes parties génitales dans lesquelles tu as tant confiance, je ferai rentrer un chien qui en interdira fermement l’accès ».

Enfin, nous pénétrâmes à l’intérieur de la double porte. Là, une vaste treille de bois et de corde se trouvait fixée à la voûte, à laquelle on avait suspendu des milliers d’ex-voto. La plupart n’étaient que des triangles pubiens en terre cuite ou des figurines de femmes nues, mais il y avait également des statuettes ou des vulves d’ébène, d’ivoire, de cornaline, d’albâtre ou de béryl — dons dédicatoires des riches particuliers, des ministres et des prêtres. Parmi ceux-là, il y en avait un, surtout, qui se signalait par sa beauté, sa taille et le précieux de son matériau. C’était un morceau d’ambre poli. Nabuchodonosor l’avait rapporté de ses campagnes d’Égypte, en même temps que de fabuleux trésors. En son centre, était prise une minuscule araignée que les prêtres de ce pays avaient dit n’être rien moins qu’une des manifestations de la déesse Neith. Pour le Roi, elle se trouvait placée là comme le chien dans le vagin d’Ishtar — gardienne et protectrice de la porte. Nous étions, à cet instant précis, environnés d’eunuques habillés en femme et qui se pavanaient. Certains d’entre eux faisaient des œillades aux hommes dans la foule et aux gardes, surtout — ils chantaient en sourdine des mélopées anciennes contant les amours d’Ishtar-dévoreuse-d’hommes et d’Ishtar-aux-mille-amants, frottant ce qu’il leur restait de parties génitales et entrecoupant leurs chants de soupirs et de gémissements. Leurs longues chevelures noires étaient semées de petits peignes d’argent qu’ils retiraient les uns à la suite des autres pour les déposer dans un corbillon de bronze aux pieds de la déesse. Ces simagrées durèrent quelques minutes encore, puis un nouveau cortège se présenta et les eunuques se retirèrent. C’étaient huit femmes élues parmi le peuple au titre de l’exceptionnelle fécondité dont elles avaient fait preuve — étaient toutefois exceptées celles ayant porté des enfants mort-nés ou subi de fausses couches. Depuis l’aurore même, elles s’étaient présentées, tour à tour, devant les sept portes de Babylone. Elles se trouvaient maintenant face à la huitième. La plus jeune était âgée d’une quarantaine d’années et la plus vieille allait sur ses soixante-dix. Toutes étaient nues et intégralement épilées — sexe, aisselles, sourcils. Leurs chevelures, offertes à la divinité, se trouvaient désormais exposées aux yeux de tous au sein du grand temple. À l’aide de lapis-lazuli broyé et mélangé à une certaine dose d’huile de palme, on les avait peintes en bleu des pieds jusqu’à la tête puis, sur cette peinture même, on avait appliqué de la poudre d’or par endroits, tachetant ainsi leurs corps d’étoiles : elles étaient la voûte céleste. Ishtar, invisible, était censée marcher au milieu d’elles pour venir rejoindre sa forme. Les huit femmes se placèrent auprès de la statue de la déesse, l’encerclant, chacune portant au-devant d’elle ses mamelles pendantes et son ventre fripé. La foule scandait en rythme : « Ishtar Sakipat Tebisha ! Ishtar Sakipat Tebisha ! »

Autour de ce premier cercle, un second se constitua, plus large, et qui alternait prostituée et vierge, puis un troisième, plus large encore, cette fois de guerriers armés de lances, avec leurs longs boucliers rectangulaires et des plastrons d’écailles, puis un quatrième formé par le collège des prêtres et des prêtresses d’Ishtar, puis un cinquième, les eunuques, un sixième — jusqu’à huit en tout. Un héraut s’avança, franchissant la foule et les cercles et vint se placer juste au centre, aux pieds de la statue. Il se prosterna dans le plus grand silence, se releva et proclama : « À Ishtar, Reine du Ciel, de là où le Soleil se lève. Moi, Nabuchodonosor, roi de Babylone, prince pieux nommé par la volonté de Marduk, prince sacerdotal le plus élevé, Bien-aimé de Nabu, après mûre réflexion, qui a appris à comprendre la sagesse, qui a sondé leur être divin et rend hommage à leur majesté. Je suis le premier-né fils de Nabopolassar, roi de Babylone. J’ai abattu ces portes et jeté les fondations avec de l’asphalte et des briques et je les ai faites construire en briques, avec des pierres bleues sur lesquelles étaient représentés de formidables taureaux et dragons. J’ai couvert leurs toits en déposant au-dessus, dans le sens de la longueur, des cèdres majestueux. J’y ai mis des portes en bois de cèdre orné de bronze. J’ai placé des taureaux sauvages et des dragons féroces aux entrées et les ai ornés d’une splendeur somptueuse afin que l’humanité toute entière les contemple avec émerveillement ». Puis il se tut. Telle une ronde, chaque cercle s’ébranla, tournant dans le sens contraire de l’autre : on aurait dit d’énormes rouages mouvant la mécanique même de l’Univers. Cette rotation s’opéra selon la prescription du temps sacré mesuré par la clepsydre. Les Prostituées-Colonnes, seules, tournoyaient lentement sur elles-mêmes — en plus de suivre le mouvement général, et les lions dorés de leurs robes les faisaient ressembler à des sceaux-cylindres. Le huitième cercle s’arrêta le dernier. Il était divisé en douze sections principales — auxquelles une treizième s’ajoutait, correspondant à la lune intercalaire. Chacune des divisions comprenait trente petites filles vêtues d’une robe dont la couleur était associée à la divinité et sa lunaison, et qui dansaient cette ronde en se tenant la main. Tout d’abord, venait Arah Nisanu, la « Lune du Sanctuaire », associé à Anu et Bel, couleur de l’air et des vents, d’un blanc-bleuté identique à la lumière qui poudroie par-dessus les montagnes et dont le signe était Le Journalier. Arah Nisanu était le premier. Ensuite, venait Arah Aru, la « Lune du Taureau », associé à Ea, dont le signe était Les Étoiles ou Le Taureau puissant qui habite le Ciel. Sa demeure est haute et basse à la fois, et sa couleur était d’eaux noires comme les torrents boueux. Après lui était Arah Simanu, du signe des Jumeaux, associé à Sîn. Ô qu’elle était rousse la couleur de sa robe, pareille à l’astre plein qui lentement descend ! En quatrième venait Arah Dumuzu, la « Lune de Tammuz », dont il était nul besoin de nommer la divinité. Il s’avançait obliquement à la façon du Crabe et sa robe était plus noire que la nuit, lui, le Serpent funèbre et l’Époux. Ô que son deuil est long jusqu’à ce qu’il ressorte de terre ! Le cinquième était Arah Abu, Le Lion du Ciel. Laquelle était sa déesse ? Lequel son dieu ? Nul ne pouvait le dire, mais sa robe était fauve ainsi que les pierres du désert ou celle du lion d’Enki à la crinière épaisse — il chasse dans la plaine et sa mâchoire puissante brise le frêle cou de sa proie. L’antilope blessée se traîne, mais lui n’éprouve nulle pitié ! Tel était le cinquième, Arah Abu. Ensuite, venait Arah Ullulu, quelle est brillante dans le Ciel ! Elle est L’Épi que le paysan moissonne, la faux de la bataille ! Ô que son corps resplendit sous le lapis-lazuli, la gemme précieuse ! Elle, la Reine du Ciel à la tiare étoilée ! Ô Ishtar nous t’accueillons : « Donne-nous toujours la victoire, Déesse ! ». Après elle, était le tour d’Arah Tisritum, la « Lune du Commencement », celui par qui tout advient ! Il est La Balance qui mesure et sa robe est d’or. Ô Shamash, tu étais le septième. C’était au Roi de s’avancer à présent, voici Marduk le Scorpion — qu’il est puissant ! Peuples, prosternez-vous ! Il porte la pourpre égéenne, la belle teinture de Tyr. Il est Arah Samna, la « Lune des Fondations », la brique et la base. Sa tiare soutient le Ciel et ses pieds s’enfoncent jusqu’aux profondeurs de la Terre. Ô Marduk, grand Roi, toi, le huitième, en ce jour nous t’implorons : « Que ton nom soit sur la ville ! ». Après toi, Marduk, c’est Arah Kislimu qui se présente, et son signe est Pabilsag. Mille maux sont à sa suite. Sa robe est la suie qui noircit l’âtre. Ô Nergal, tiens-toi loin de nous ! Le dixième est Arah Ṭebetum, la « Lune de l’Arrivée des Eaux », son signe est Le Poisson-Chèvre et sa robe de safran. Sur lui, c’est Papsukkal qui règne. Arah Ṭebetum était le dixième. Vient maintenant Arah Sabaṭu, dont le signe est le Géant et la divinité ne se peut nommer. Sa couleur est le sang noir de ses ennemis. Il marche dans le Ciel parmi les étoiles sans nombre qui sont la poussière attachée à ses pas. En voilà assez pour Arah Sabaṭu ! Le douzième enfin, est Arah Addaru, associé à Dibbara. Avec lui viennent Les Queues, les grands nageoires caudales qui remuent le fond du Ciel. Sa robe est d’émeraude, et scintille quand la lumière passe au travers. Elle est la mer diaprée qui luit sous le Soleil. Ainsi, à son tour, est Arah Addaru. Arah Makarusa Addari arrive le dernier, lui qui se tient caché des années avant que de reparaître. Il est le treizième, lui qui n’a pas de signe, placé sous la divinité d’Ashur. Ô Arah Makarusa Addari, que tu es lent ! Ô Ashur, que tu as de visages ! Ta robe est d’écailles violettes qui sont celles du grand Dragon-Serpent. Ô Ashur, serviteur de Marduk, toi qui ondoies par tout le Royaume, nous t’invoquons ! Voilà quel était le huitième cercle, celui qui renfermait tous les autres, comme le patin de métal que le charron rive fermement à la roue du char ou le cerne qui retient et fixe entre elles les peaux de cuir sur le bois du bouclier. Durant toute la ronde, les fillettes, elles, chantonnaient une vieille prière :

« Elles reposent doucement au sein du firmament, et la nuit est profondément voilée. Ô grands Dieux, approchez, Dieux de la Nuit, la voie est libre. Levez-vous étoiles : toi l’Astre de Feu et toi l’Astre de la Peste, j’aime aussi vous voir. J’aime le sifflement du Dragon sauvage et la Chèvre et le Poisson-Chèvre et aussi l’Étoile à l’Arc et le Joug du Ciel. Et toi Grand Chariot, je te salue aussi. Quand Orion, assassiné, se couche, je me demande ce qu’apportera l’avenir. »

Quand ce fut achevé, on amena alors huit prisonniers qui allaient devenir les amants symboliques d’Ishtar. C’étaient des captifs de guerre, principalement de la campagne de Judée, lors de la destruction de Jérusalem, mais il y avait aussi un général égyptien défait à la bataille de Karkemish, un autre, originaire de Phénicie, vaincu devant Ascalon, ainsi qu’un mercenaire grec qui avait longtemps servi Babylone et acquis une grande gloire, mais que la haine des dignitaires et l’intrigue conduisirent finalement en prison — où il n’attendait que la mort. Ce Grec, un Mytilénien, après avoir servi une première fois Nabuchodonosor, était ensuite parti courir le monde avec son frère. Sans emploi ou par goût des travaux de la guerre, celui-ci revint un beau jour solliciter une charge auprès du grand Roi. Le souvenir de ses exploits n’ayant pas faibli, Nabuchodonosor le reprit à son service. Ses conseils avisés, sa science de la guerre et du commandement, son esprit le firent aimer encore davantage du fils de Nabopolassar — et craindre des courtisans. On rêvait de sa tête, les astres la servirent sur un plateau. Ce fut tout d’abord une rumeur légère, une brise traversant le palais, et si ténue qu’elle soulevait à peine la poussière : un homme dit à un homme qui dit à un homme. Les esclaves passèrent le mot aux serviteurs, qui passèrent le mot aux gardes, qui passèrent le mot à leurs chefs, qui passèrent le mot — et ainsi de suite, jusqu’aux pieds du trône où l’on commençait à murmurer. On contait qu’à l’époque de sa jeunesse, en Grèce, et peut-être même à Mytilène, son île, il avait participé au meurtre d’un tyran et que, possiblement, sans doute ou très certainement, sa main fut l’instrument qui porta le coup fatal. Durant un festin sacré, un ministre placé non loin de Nabuchodonosor, jeta négligemment, au sujet des Grecs — mais suffisamment fort pour qu’on l’entende : « Ceux-là ont la maladie de la liberté, c’est comme une peste qui s’accroche à leur cœur ». Et le Serviteur de Marduk conserva longtemps cette phrase dans sa mémoire. Par mille biais on essaya d’instiller le doute dans l’esprit du tyran, sans toutefois porter d’accusation directe, car tous craignaient une mort honteuse pour dénonciation calomnieuse ou faux témoignage. Les astres prirent la relève : une conjonction particulière, un prodige, et c’était un complot ! Les astrologues faussèrent leurs calculs, le calendrier était déréglé : cela ne signalait rien moins que le désordre de l’Univers ! Un cœur maudit habitait l’Empire, un serpent installé dans le nid ! Alors, on effectua l’hépatoscopie : les viscères étaient putrides, l’organe, mauvais, et présentait quelque excroissance énorme. On interpréta les rêves du Roi, la course des oiseaux, le retard des récoltes, la mort inexplicable d’une gazelle sacrée — toujours, partout : un complot ! Ce fut l’effet inverse qui se produisit et Nabuchodonosor craignant effectivement à ce moment-là de périr par la main d’un traître ne fit plus un pas sans que son Grec ne le précède ou le suive. Celui-ci dormait à présent dans la chambre royale, adossé à la lourde porte de cèdre et de bronze, son glaive serré contre lui. Les ministres désespéraient. « Ô Marduk, invoquaient-ils, débarrasse-nous de ce Grec qui trouble l’équilibre Céleste et la paix de l’Empire et nous te sacrifierons quinze béliers blancs aux cornes spiralées et autant de femelles pleines ! Ô grand Dieu, nous n’élèverons point pour toi de demeure, puisque tu possèdes l’Esagil, le plus beau sanctuaire de Babylone, dont tu as, toi-même, défini le contour, mais nous couvrirons de feuilles d’or ta statue haute de plus de soixante coudées, à hauteur de dix coudées par équinoxe de printemps. Puisses-tu, Bel-Marduk, nous entendre ! Puisses-tu, grand Dragon-Serpent, nous exaucer ! Ô, toi, Nergal, prends-le et emporte-le dans tes bras ! Et nous te bâtirons un temple souterrain, nous dédierons des vierges à ton service, aux poitrines dures comme les cornes d’un taureau, nous pratiquerons des lustrations régulières et des offrandes de beau millet, d’orge et de froment, celui-là même qu’apportent les caravanes de la Mer-d’en-haut, et qui se conserve mieux que tout autre. Nous brûlerons pour toi l’encens et le poivre, et le beau sang noir des victimes coulera sur l’autel. Ô Ishtar, Reine nocturne, toi qui attends sans fin le retour de l’époux, nous donnerons celui-ci comme remplaçant ! Nous ferons construire la plus belle porte en ton nom, laquelle sera la huitième porte de Babylone, la grande Porte de parade qu’admireront les générations ! Ô puissante déesse, Reine du courroux, prends celui-là pour amant et ronge lui la tête à la façon dont la femelle dévore le mâle après s’être accouplée, et que tes serres fouillent l’intérieur de sa poitrine et déchirent son cœur, et que tu fasses un cliquetant collier de ses vertèbres ! »

Ils dirent cela en égorgeant des colombes, et mélangèrent le sang des victimes à certaines poudres qu’ils connaissaient afin de sceller leur serment. C’est alors que Marduk ou Ishtar ou Nergal les entendit, ou peut-être les trois à la fois, nul ne le sut jamais. Quoi qu’il en soit, Antiménidas de Mytilène — puisque tel était son nom — commit bien malgré lui sa première erreur.

Cela se produisit un an — jour pour jour — après le serment des dignitaires, en 3174 du calendrier hébreu, l’été de la chute de Jérusalem. Depuis bientôt dix-huit lunes, l’armée s’enlisait sous les remparts de la ville. Les travaux du siège n’avançaient guère et la population, bien que torturée par la faim, ne paraissait toujours pas disposée à ouvrir les portes à l’armée du grand Roi. Nabuchodonosor, qui venait de passer trois saisons dans son palais de Babylone, était de retour. Cette lenteur l’exaspérait. Il convoqua sous sa tente les principaux chefs militaires. Les généraux babyloniens trouvaient mille excuses : on avait tenté d’assoiffer les assiégés en jetant des bêtes malades dans la source du Gihôn, afin d’empoisonner l’eau mais, soit qu’ils possèdent des puits ou des citernes en abondance dans la ville ou que, tel le dromadaire au pied fendu, ceux-ci puissent rester de longues lunes sans boire — on ne voyait pas la moindre solution. Les sapes du Mytilénien ne connaissaient, elles, que des retards. Tout d’abord, il avait fallu édifier, sous les traits ennemis et les projectiles des machines qui décimaient les rangs, une longue ceinture de protection afin que les ouvriers puissent travailler à leur aise. Mais ce mur, distant de près de quatre cordes du rempart adverse, était décidément trop éloigné pour que l’on puisse creuser. Les pics cassaient l’un après l’autre contre la roche dure, et les ouvriers se décourageaient ! — Voilà ce qu’ils affirmaient. En réalité, les généraux n’avaient fait qu’entraver et ralentir le plus qu’ils pouvaient le projet d’Antiménidas. Celui-ci ne répondit rien. Calmement, il réfléchissait. Au cours des dernières lunes, il avait dû, bien malgré lui, déléguer la surveillance de son chantier pour remonter sur Babylone à la demande du Roi, afin de personnellement lui rendre compte. Ce dernier, continuant toujours de craindre pour sa vie, ne pouvait rester de longues périodes sans son Grec — tel fut le véritable motif de l’aller-retour d’Antiménidas — et, quoiqu’il n’ait pu, non plus, se résoudre à demeurer sous Jérusalem depuis l’automne jusqu’à la fin du printemps, Nabuchodonosor n’avait accepté de s’en défaire au profit du siège qu’à la condition expresse que celui-ci désignât pour le remplacer dix hommes dont il se portait garant. Antiménidas trouva les dix. Ainsi, n’officiait-il plus comme garde-du-corps qu’à mi-temps et assumait pleinement le commandement et la coordination des trois armées devant Jérusalem. Où en était-il à présent ? Effectivement, continuer à creuser des tunnels jusqu’aux remparts pour les faire s’effondrer sur eux-mêmes paraissait une entreprise bien compliquée et surtout trop longue, au vu de l’impatience du Roi. Le Grec s’apercevait bien de la responsabilité des généraux dans cet échec et ces lenteurs, comme de leur inimitié à son égard mais, de cela, il ne se souciait point. Le plus important pour lui était de conserver la confiance de Nabuchodonosor. Il avait également compris qu’il se trouvait au sein d’une toile d’intrigues, tissée nœud après nœud, qui, un jour, se refermerait sur lui. Il fallait prévenir cela. S’il débloquait rapidement le siège, s’il offrait à Babylone une nouvelle victoire, il trancherait ces liens ! Jérusalem était la solution, nulle autre !

Nabuchodonosor ordonna que l’on fouette les ouvriers afin de leur donner plus de courage et que, dans chaque compagnie, les officiers exécutent pour l’exemple les plus récalcitrants. Tel une cavale, l’ordre courut de relais en relais jusqu’aux différents campements. Antiménidas de Mytilène prit alors la parole et dit : « Ô, serviteur de Marduk, toi le plus grand et lui le plus élevé ! Je reconnais ma responsabilité et mes torts, aussi je te propose de régler moi-même toutes ces difficultés, et t’offrirai ma tête si j’échoue dans cette tâche ».

Nabuchodonosor blêmit. Il aimait ce Grec plus que tout autre — mais ce serment devant témoins, nul ne pourrait l’annuler.

« Que proposes-tu, Antiménidas, toi en qui nous avons placé toute notre confiance, toi, notre bras et notre épée ?

— Pour l’instant rien, ô tiare de Marduk, sinon un délai.

— Tu auras une décade pour ton entreprise, à compter de ce jour, tel est le temps prescrit par nous, voix de Marduk, seigneur de la Cité-entre-les-fleuves. Ainsi, nous avons parlé.

— Je te remercie de ton infinie mansuétude, ô fils de Bel. Je prends cette décade que tu m’accordes mais je reviendrai ce soir même t’apporter ma solution. »

Antiménidas de Mytilène sortit de la tente royale, avec les chefs de l’armée se frottant les mains à sa suite. Nul ne pensait qu’il puisse réussir. « Ce grec est présomptueux et fou, riaient-ils. Il nous offre lui-même sa tête ». Tous se réjouissaient. Le Mytilénien se sépara d’eux, rentra au camp, fit seller un cheval et prit la direction de la vallée du Qidron où le Gihôn coulait.

Arrivé à proximité de la source, il s’arrêta. Avec la chaleur, l’odeur de décomposition était insoutenable. On avait jeté là des cadavres de dromadaires et des vaches malades dont les ventres gonflés pareils à des outres étaient tout crevés d’abcès. Des nuées de mouches voletaient alentours, et de guêpes, et des myriades de larves grouillantes s’y tortillaient, revêtant ces carcasses d’un semblant de vie. Des groupes de hyènes et quelques chacals qui erraient, la gueule ouverte, devant ce festin, s’observaient à bonne distance. Sur les branches d’un vaste buisson d’épineux, on voyait pendre tout un filet de tripes que des milans y avaient accroché.

Antiménidas prit tout d’abord cela comme un présage funeste. Il ramassa une pierre et la jeta en direction des hyènes qui s’enfuirent non loin. Elles revinrent, hésitantes et l’échine courbée. Elles riaient, découvrant de puissantes mâchoires, le museau empommadé de sang noir. Combien devait-il leur ressembler quand il semait la mort sur le champ de bataille…

Le Grec sortit tout d’abord de sa tunique un sachet de cuir brun qu’il déposa par terre, puis se dévêtit intégralement. De la pointe du glaive, il dessina dans la poussière un rectangle de moins d’une coudée, puis s’agenouilla devant. Délaçant ensuite son sachet, il en vida entièrement le contenu au centre du tracé en un petit monticule. C’était une de ces mauvaises farines de troupe : la ration journalière d’un homme en pain. De son glaive, toujours, il s’entama jusqu’au sang l’avant-bras gauche, à l’endroit où la chair est tendre, et laissa dégoutter la blessure dessus la farine, puis mélangea le tout à la poussière, jusqu’à obtenir une pâte gluante dont il modela tant bien que mal une petite idole — elle semblait un guerrier. Alors, il leva les bras, paumes ouvertes devant, et commença sa prière. Depuis bien des années, à Babylone, il n’avait pratiqué l’Éolien, son dialecte. Aujourd’hui, s’adressant à ses dieux, c’est dans sa langue maternelle qu’il parlerait. Il dit, et tout son cœur se trouvait dans ces mots :

« Ô, toi, sombre Hadès, dieu souverain du monde d’en bas, toi, que les Babyloniens nomment encore Nergal, voilà le sacrifice que je t’offre. Ô grand Dieu des morts, je viens à toi, simplement vêtu de mon glaive, tu me connais, toi qui te tiens près de moi dans les durs travaux de la guerre, comme l’ouvrier penché pour lier la gerbe que l’on a moissonnée. Certes mon offrande est bien maigre ! et ce serait un affront de rappeler combien, des années durant, je vous ai enrichi ton nocher et toi-même. Non, je viens ici humblement requérir ton secours : prête-moi assistance dans l’épreuve et je t’offrirai, dans une décade au plus, une hécatombe d’âmes — ou la mienne, si je dois échouer ! Que je puisse ceindre mon front de ton casque, échappant ainsi à la vigilance de mes ennemis ! Aussi, qu’Artémis et Hécate m’assistent dans mon entreprise, elles qui sont les gardiennes nocturnes ! Que la lumière d’Artémis me guide et l’obscurité d’Hécate m’enveloppe ! À la première, j’offrirai le prix d’un bélier blanc que j’enverrai au temple de Brauron et dédierai un agneau noir à la seconde, et des chats noirs et des chiens ! »

Il se releva, revêtit sa tunique de lin, sangla sa cuirasse épaisse, lia ses sandales et remit son épée au fourreau. Devant lui, majestueuse, se dressait la citadelle, et le Temple dessus. Elle n’était qu’à quelques cordes. Du revers de la main, il chassa les mouches qui l’importunaient maintenant, bourdonnantes. Durant le rituel, c’est à peine s’il s’était aperçu de leur présence. Il alla à son cheval, qu’il avait attaché non loin à un buisson. La pauvre bête s’ébrouait et ruait en tous sens, tentant de se décrocher : soit que l’odeur des cadavres, soit que la proximité des charognards l’effrayât.

Avec précaution il s’approcha de l’animal, lui parlant doucement et flattant son encolure. Le cheval continuait de donner de grands coups de tête, la robe parcourue de tremblements et piaffant comme un vrai diable.

Antiménidas enfourcha sa monture et quitta Gihôn, remontant vers Jéricho.

Il galopa ainsi jusqu’au soir.

*

Alors que s’achevait le crépuscule, Antiménidas de Mytilène, commandant en chef des trois armées devant Jérusalem, pénétra sous la tente de Nabuchodonosor. Le fils de Nabopolassar l’attendait, assis sur un trône en or massif dont les bras se terminaient par des gueules de lion, coiffé de sa tiare de guerre et portant à la main son bâton de pasteur des armées. Autour de lui, les généraux, les ministres, les astrologues-prêtres, tous en tenue d’apparat, debout, l’entouraient. À sa vue, ils ne purent réprimer un mouvement de surprise et d’indignation. On murmura. Au lieu des vêtements et des insignes de sa charge, le Grec se présentait devant le Roi vêtu d’une seule tunique courte et d’un simple plastron. Son glaive pendait à son côté. Jamais, depuis des années maintenant, il n’avait autant ressemblé à ce qu’il était en réalité : un mercenaire grec. Il se prosterna devant le trône et dit :

« Me voilà, selon ma promesse, ô toi, l’aimé de Marduk !

— Que viens-tu nous dire, général en chef, qui soit la clef de Jérusalem ?

— Je demande, ô serviteur de Bel, qu’on me relève de ma charge de général et de tout commandement.

— Que dis-tu là, Antiménidas, ne te souviens-tu pas de ta promesse ?

— Elle n’a jamais quitté mon esprit, ô Prince, et c’est justement pour la remplir que je te fais cette requête. Je ne pourrais m’acquitter de mon serment envers toi et conduire en même temps l’armée puisque ce que je projette remplira entièrement mes neuf prochaines journées. Ne m’interroge pas sur mon entreprise, ô Roi, ou, du moins, pas devant ces autres, dit-il en désignant le collège des dignitaires, car le secret le plus absolu est nécessaire pour sa réussite. »

L’un des généraux s’écria : « Le Grec cherche à nous tromper ! » — et les autres murmurèrent à sa suite. Toujours prosterné, Antiménidas répondit : « Ô grand Roi, donne le commandement à celui-ci. Pour moi, t’ai-je déjà trompé ? Je peux seulement dire que dans neuf jours, au plus tard, j’ouvrirai l’une des portes de la ville.

— Ce Grec fait vraiment des prodiges ! chuchota un autre.

— Peut-être volera-t-il dans le ciel ?

Mais la plupart pensaient qu’il avait réussi à soudoyer quelque transfuge et que l’or, seul, serait la clef.

— Il suffit ! tonna le Roi. Il m’a convaincu, et je ne demande rien d’autre. Qu’aucun parmi vous, au péril de sa vie, ne se préoccupe des faits et gestes d’Antiménidas ! Plus, vous continuerez de vous conduire avec lui comme s’il se tenait entre vous et moi. J’ai parlé. »

La menace de Nabuchodonosor étant fort sérieuse, nul ne tenta d’espionner le Mytilénien, et celui-ci profita de la grande liberté qui lui était accordée pour mener à bien son projet. Le plus souvent, il n’était pas dans le camp, ou alors il discutait sous sa tente avec des terrassiers et des ingénieurs. Il en avait pris cinq avec lui, à qui, sur la tête, il avait fait jurer le secret. On le voyait parfois, avec ses hommes, arpentant les collines autour de Jérusalem et notamment du côté du Gihôn. Le deuxième et le troisième jour venaient de passer. Le quatrième, le cinquième et le sixième, nul ne vit Antiménidas et ses acolytes — tant et si bien qu’on pensa qu’il avait déserté. Ils réapparurent au matin du septième jour, couverts de poussière et de boue mais heureux. Leur affaire semblait bien engagée. Les six hommes dormirent quelques heures, prirent des provisions pour trois jours et disparurent à nouveau dans les entrailles de la terre, sans que personne ne put dire où. Le septième jour s’acheva, — le huitième aussi. Le neuvième jour, à l’heure où la lune se lève, Antiménidas réapparut, seul cette fois. Il fit préparer un cheval, quitta le camp d’en bas, et rejoignit à bride abattue la tente royale. Ce neuvième jour était le huit de Dumuzu.

Depuis leur dernière entrevue, le Mytilénien ne s’était ni changé ni lavé, et ressemblait de moins en moins à un général en chef, ce qu’il n’était d’ailleurs plus. Nabuchodonosor l’accueillit toutefois comme on accueille celui qui vous porte une grande nouvelle : il le fit asseoir, réclama qu’on lui donne à boire et, tandis qu’une esclave prenait soin de le débarbouiller, avec une impatience fébrile, le souverain l’engagea à parler :

« Quel est ton prodige, ô Antiménidas, le plus ingénieux de mes serviteurs ! Ceux-ci, qui pataugent dans la boue de leur incompétence, racontent que tu es descendu dans les profondeurs de la terre pour lever une armée de morts, et bien d’autres fadaises !

— Non, grand Roi, ce n’est pas de magie qu’il s’agit, je te l’assure, mais de la peine des terrassiers.

— Qu’ont-ils pu faire, tes cinq hommes, là où des centaines d’autres ont échoué ! cingla brutalement la voix de l’un des généraux.

Comme s’il ne l’avait pas entendu, Antiménidas reprit :

— Demain, à l’heure où l’aube paraît et que s’éteignent les dernières étoiles, ô fils de Bel, tiens l’armée prête à l’endroit que je t’indiquerai. Que la première vague soit constituée d’une centaine d’hommes agiles et à l’armement léger. Que ceux-ci soient choisis avec soin pour leur courage, et armés seulement de glaives, de hachettes ou de masses. Ils porteront le petit bouclier rond d’osier et des casques et des plastrons de cuir bouilli, tel que tu me vois moi-même. Derrière eux, qu’on mette des piquiers aux longues lances et des porteurs d’échelles et, derrière, encore, que l’on entasse le plus possible d’archers. Avec trois cents de ces soldats, au maximum, vous prendrez la ville. Quant à moi, je serai déjà à l’intérieur et ouvrirai les portes.

Les dignitaires babyloniens étaient stupéfaits. — Il nous ment ! s’écrièrent-ils tous ensemble. Demain, à l’heure prescrite, il sera loin, puisqu’il n’a pu trouver de solution, et cherche à te tromper, grand Roi, jusqu’au dernier instant !

Nabuchodonosor leva la main droite, et tout le monde se tut.

— Quel est cet endroit, Antiménidas ? Réponds-nous à présent.

— Ô fils de Nabû, bien-aimé de Marduk, j’ouvrirai précisément une brèche à la place où l’enceinte tient à la Porte de l’Eau et, peut-être, la porte s’effondrera d’elle-même. Dès qu’auront roulé les derniers blocs, que l’armée s’engouffre immédiatement dans le passage et que le choc soit puissant. Les hébreux n’auront pas le temps de déplacer leurs belles machines ni de pourvoir en archers le rempart à cet endroit. La seconde muraille, à l’intérieur, est très peu gardée et nous dresseront dessus les échelles et enverront le premier rang de fantassins qui nettoiera les créneaux. Que les piquiers, derrière, soient encore équipés de deux javelines qu’ils porteront serrées contre le bois de leurs lances, ils les hisseront ensuite vers le premier groupe qui s’en servira contre l’ennemi lorsque celui-ci tentera de reprendre possession du mur depuis l’intérieur. Une fois les javelots épuisés, les piquiers descendront les premiers, suivis de près par le reste des troupes. À leur tour, les archers prendront position sur le rempart. Avant midi, nous serons maîtres de Jérusalem.

— Ô que la guerre est merveilleuse en songe ! murmura entre ses dents l’un des généraux. C’était celui-là même qui avait traité une première fois Antiménidas de menteur.

— Que veux-tu dire, Nebûzaradan ? s’enquit le Roi.

— Rien d’autre que cela : cet homme veut nous faire accroire qu’à six et en une hebdomade, ils ont creusé une galerie dans le roc puis une poche sous la muraille dans laquelle celle-ci s’effondrera.

— À lui, je ne répondrai pas, Nabuchodonosor, qui m’insulte depuis tout à l’heure, dit Antiménidas, mais à toi, grand Roi, j’expliquerai. Le boyau dont il parle existe, de même que la poche souterraine, mais nous ne les avons effectivement pas creusés puisqu’ils se trouvaient déjà là.

— Explique-toi mieux, et que tous comprennent, lui enjoignit le serviteur de Marduk.

— Voilà, étoile de Bel, nous avons emprunté le canal qui part des sources du Gihôn. Certes, Sédécias l’avait fait murer en amont et au niveau des remparts, ne laissant que la place d’un modeste conduit mais, comme la source est empoisonnée, eux, ne l’utilisant plus ni ne craignant là le passage d’une armée, l’ont laissé absolument sans surveillance. Par cet accès souterrain, et après avoir pratiqué plusieurs brèches, nous avons atteint les citernes se trouvant au-dessous des murailles. C’est là que nous avons réalisé nos sapes, entamant la paroi de rochers, et placé des étais ensuite pour que le mur ne s’effondre qu’à l’instant voulu. Mes hommes sont là-bas, attendant mon retour.

Ainsi parla Antiménidas, et tous l’avaient écouté bouche-bée.

*

À l’heure prescrite, les chevaux piaffaient. On vit alors paraître les premiers rayons de l’aurore. Elle dardait, maintenant rose, derrière les collines. D’un éperon rocheux en direction de la route de Jéricho, Nabuchodonosor et les dignitaires — généraux, mages, eunuques — en grande tenue de guerre, cuirassés et casqués, observaient la muraille avec attention. En contrebas, on avait entassé l’armée selon les directives du Mytilénien, et il avait fallu plusieurs heures pour acheminer, un à un, dans le plus grand silence, les trois cents combattants. Ils se tenaient un genou à terre, à quelques cordes du rempart, enveloppés d’ombre. Sans doute, les dieux aidaient à l’entreprise. Trois autres corps attendaient en retrait — plus haut.

« Le Grec va-t-il réussir ? interrogea l’un des généraux.

— À n’en pas douter, répliqua Nebûzaradan.

Depuis la démission d’Antiménidas, celui-ci portait le titre de commandant des trois armées et de chef des gardes-du-corps.

En bas, les hommes étaient anxieux — les mains, moites, et chaque soldat savait qu’au moment du choc, seul le plus résolu l’emporte, et chacun priait : qui Marduk, qui Ishtar, qui le dieu auquel il était lié. Cela paraissait interminable et l’avance du jour allait découvrir l’armée aux assiégés. La ville commençait à émerger, rose et or, aux remparts rutilants, et elle était comme un joyau précieux dans l’écrin de l’aurore — cette vision de Jérusalem, cité splendide et majestueuse, et le Temple, haut, sur le tertre grandiose, pareil au toit du ciel, s’imprima à cet instant dans les cœurs.

C’était l’image de l’éternité même.

Enfin, à l’endroit indiqué, près de la Porte de l’Eau, et avec elle — le rempart s’effondra.

Ce fut un grand bruit, et une épaisse colonne de poussière s’éleva.

Sur la muraille, les soldats de Sédécias restèrent abasourdi et nul, à cet instant, ne songea à donner l’alarme. Enfin, à l’intérieur du nuage qui s’échappait de la brèche, on distingua bientôt une vague forme — confuse tout d’abord, puis se précisant peu à peu, et qui ressemblait à un guerrier au glaive dressé.

Il s’avança : c’était Antiménidas.

Alors une grande clameur s’éleva dans l’armée, par trois fois, qui ébranla les murs de Jérusalem et le cœur de Nabuchodonosor. Par trois fois, les trois cents combattants, et les corps de réserve, et le reste de l’armée à leur suite, s’étaient écriés : Nergal ! — Nergal !

— NERGAL !

Alors, Nabuchodonosor se mordit la lèvre, et ce mouvement n’échappa nullement à Nebûzaradan, lequel comprit qu’à cette heure, le Mytilénien était perdu — et s’en réjouit.

Alors, Nabuchodonosor conçut pour ce Grec une haine terrible, immense, implacable, cet étranger que sa propre armée révérait ainsi qu’une divinité, quand lui-même n’avait droit qu’au seul titre de « bien aimé de Nabû ».

Il fallait qu’il périsse.

Alors, Antiménidas de Mytilène abaissa son glaive et, comme un seul homme, l’armée toute entière s’engouffra dans Jérusalem. C’était le neuf de Dumuzu.

*

On se battit jusqu’au soir. Une grande partie de la ville était prise — une autre résistait. Toutefois, chacun avait compris que la défaite de Sédécias était complète. Celui-ci s’était réfugié dans la forteresse du Temple avec les débris de son armée.

Ce même soir, sous un faux prétexte, Nabuchodonosor renvoya Antiménidas à Babylone. Il fallait, lui dit-il, fêter le héros — la reddition de la ville n’était plus qu’une question d’heures, pour laquelle il avait joué un grand rôle, et, maintenant, Nebûzaradan, nommé par ses soins général en chef, se chargerait de la suite. Le nouveau commandant l’assura chaleureusement de tout son dévouement. Désormais, Antiménidas n’avait plus droit qu’au repos, dans l’attente des fêtes de la victoire. Précédant le convoi du Mytilénien, le Roi envoya encore, à bride abattue, un messager : il fallait que tout fut prêt pour l’arrivée du Grec, et que son séjour, attendant le retour de l’armée, ne fut qu’un jardin de délices. Qu’on le vêtisse d’habits somptueux, et qu’on lui donne des femmes en nombre et même de jeunes garçons s’il en réclamait — qu’on amollisse, par le luxe et les plaisirs, l’âme de cet homme de fer jusqu’à ce qu’elle soit plus malléable que la cire, qu’on fasse de celui-ci, qui s’était pris pour un dieu, un être plus efféminé encore qu’un eunuque ou que les courtisanes d’Uruk. Le messager tua plusieurs chevaux sous lui, et l’accueil du mercenaire ne fut qu’un long festin.

La nuit du neuf au dix de Dumuzu, Sédécias tenta de s’enfuir par la porte Dorée. À quelques cordes de Jéricho, l’armée le captura et Nebûzaradan, lui-même, le fit transporter, tout couvert de chaînes, devant le grand Roi. On avait installé le trône de Nabuchodonosor en plein air, sous un vaste dais de pourpre, près d’un chêne majestueux. Le fils de Nabopolassar prit la parole : « Toi, Sédécias, qui es moins qu’un insecte, je t’ai placé moi-même sur ce trône, j’ai fait de toi mon vassal et tu t’es révolté. Voici ce que j’ordonne : que l’on égorge d’abord tous les fils des nobles de Juda, puis que l’on égorge devant toi tes propres fils, Sédécias, et que tes yeux soient crevés afin que cette image reste pour toi la dernière, et que l’on fixe à tes mains et tes pieds une chaîne d’airain, et que l’on te ramène avec cette laisse à Babylone pour que je t’expose comme un singe apprivoisé. Enfin, ne crois pas que ma vengeance soit satisfaite, car je médite encore d’autres choses — J’ai parlé.

Alors, sur-le-champ, les glaives des soldats entamèrent les gorges et la terre but le beau sang d’une génération.

La colère du grand Roi contre les fils de Juda trouva un levain dans celle qu’il éprouvait depuis peu contre ce Grec qu’il avait aimé. S’il avait pu, il aurait fait égorger ses propres soldats, son armée entière, elle qui avait acclamé le Mytilénien comme un dieu. Il montrerait à tous quelle était sa puissance, à côté de laquelle les tours de passe-passe d’Antiménidas ne trouveraient d’écho.

Une hebdomade durant, il livra la ville aux soldats, qui violèrent et pillèrent autant qu’ils purent. Les femmes les plus belles furent réduites en esclavage et réservées pour les bordels d’Uruk, et les meilleurs artisans : les forgerons surtout et les serruriers, et tous les enfants, et tous les hommes en âge de porter les armes, et le reste des prêtres que l’on n’avait pas passé au fil de l’épée, et les scribes, et bien d’autres encore, tous durent prendre le chemin de Babylone car Nabuchodonosor avait décrété la seconde déportation, et il fallait que celle-ci frappe plus encore les esprits que celle de Joachin, dix ans auparavant. Le Roi ne laissa pour peupler le pays que les pauvres, les mendiants, les infirmes et les cultivateurs. Mais ce fut contre la ville elle-même, et le Temple surtout, que s’exprima la fureur du tyran.

Ces vastes murailles, il les fit abattre et démantela les tours pierre par pierre. Dans la belle cité, il porta la ruine et le chaos. Oh, ils n’avaient rien vu encore, ces faibles ! Que fit-il d’autre ? Il brûla le palais du Roi, ainsi que toutes les maisons de Jérusalem. Il brûla aussi toute maison de grand personnage. Il brisa les colonnes d’airain qui étaient dans le Temple, les bases et la mer d’airain, et les Babyloniens emportèrent tout ce beau métal dans leur ville. Que fit-il d’autre, dans sa rage folle ? Il fit enlever aussi les chaudrons, les pelles, les couteaux, les aiguières, les cuillers et tous les ustensiles d’airain dont on se servait. Encore, par la foule de ses soldats, il fit prendre les cuvettes, les cassolettes, les candélabres, et tout ce qui était d’or et tout ce qui était d’argent. Il fit tout peser, afin que rien ne soit retranché. Les deux colonnes, la mer unique, les douze bœufs d’airain qui étaient au-dessous, et les bases faites par le roi Salomon pour le Temple, tous ces objets représentaient un poids d’airain inestimable. Les colonnes avaient dix-huit coudées de haut pour chaque colonne ; un fil de douze coudées en faisait le tour ; son épaisseur était de quatre doigts, elle était creuse. Il y avait au-dessus d’elle un chapiteau d’airain : la hauteur de chaque chapiteau était de cinq coudées ; et il y avait un filet et des grenades au-dessus du chapiteau tout autour. Ainsi en était-il pour la seconde colonne. Les grenades étaient au nombre de quatre-vingt-seize, en relief. Le total des grenades était de cent, sur le filet, tout autour. Que fit-il encore ? Pour les hommes, Nebûzaradan lui amena Serayah, qui était grand prêtre de Jérusalem, et Sephanya, qui était prêtre en second — ainsi que trois gardiens du seuil. Nabuchodonosor les fit périr par le glaive. Alors, Nebûzaradan lui apporta encore un eunuque, lequel était préposé sur les hommes de guerre, ainsi que sept hommes qui voyaient la face du roi, puis le scribe du chef de l’armée, celui qui enrôlait les gens du pays, avec soixante hommes des gens du pays —, tous ceux-là, il les amena devant le grand Roi, et Nabuchodonosor les fit périr par le glaive.

Ces festivités funèbres durèrent toute une lune. Puis, quand il n’y eut plus rien à brûler, ni d’airain à fondre pour forger des armes ni d’hommes pour les porter devant Babylone, à ce moment, Nabuchodonosor brûla le Temple — et, dans tout le pays de Juda, s’éleva une grande lamentation : c’était Rachel qui pleurait ses enfants, elle que nul ne pourrait consoler.

La catastrophe fut si terrible, si incroyable pour les prophètes de ce peuple, qu’ils inventèrent que c’était leur propre dieu qui infligeait cette punition. Enfin — soit qu’on les eût trompé, soit que dans le désordre et la confusion de la bataille ils aient mal interprété les événements, soit encore que leur mémoire leur fît défaut —, mais les chroniqueurs affirmèrent que c’était l’armée de Sédécias elle-même qui s’était enfuie par la brèche ou même que le souverain avait quitté la ville de nuit par la porte de Silwan, et non par la porte Dorée. Sans doute, le grand Roi était-il responsable de ces fausses informations, lui, qui, désormais, désirait effacer toute trace de l’intervention d’Antiménidas. Le plus étonnant fut que ces mêmes chroniqueurs, ne pouvant imaginer que Nabuchodonosor ait contemplé le désastre de la ville et la ruine du Temple sans, ne serait-ce qu’une fois, élever sa main, écrivirent que celui-ci campait à Riblah, là-bas, dans le pays de Hamat, et non devant Jérusalem — mais il avait effectivement séjourné dans ce camp au début du conflit, à l’époque où la guerre se portait sur plusieurs fronts. Tels étaient ces Hébreux, qui ne pouvaient croire à pareilles histoires.

Lorsqu’il fut enfin rassasié, lorsque de la ville prospère il ne resta plus rien — alors, et seulement alors, le fils de Nabopolassar y pénétra. Le premier, il monta entre ces ruines, sur un beau cheval à la robe immaculée. Il avait passé la cuirasse à côtes d’or et ceint la tiare de guerre, et portait à la main le bâton de commandement, et quatre colosses nubiens soutenaient haut le dais de pourpre. Derrière lui, à une distance respectable, s’avançait Nebûzaradan sur un cheval bai. Après lui venaient les autres généraux, et les mages, et les eunuques dans des litières. Ensuite, c’étaient les officiers et leurs compagnies. D’abord les cavaliers, qui caracolaient sur leurs montures dont ils avaient précieusement natté les crinières. Tous étaient vêtus de grandes robes brodées d’or, boutonnées du haut jusqu’à la taille, dont les pans inférieurs battaient les flancs lustrés de leurs chevaux, et tous appartenaient à la noblesse de Babylone. Puis, c’étaient les chars, pourvus de lances nombreuses, avec, chacun, deux hommes, et tirés par quatre cavales aux fronts élégamment coiffés de cimiers en plumes d’autruche. Deux boucliers rectangulaires protégeaient, de part et d’autre, les ailes du char. Ensuite les archers aux longs arcs, et ceux à l’arc court, et toute la piétaille, et tous ceux qui maniaient la hache, ou le glaive, ou la masse, et tous ceux au casque cylindre ou au casque pointu. Après eux, la forêt des lances et des piques était en marche, alternant ainsi les formes et les types de boucliers. C’était au tour des porteurs de béliers et des porteurs d’échelles, et l’on avait couronné les béliers de guirlandes et cloué dessus les ferrures des portes à présent désarmées. Arrivèrent enfin les terrassiers portant la pelle et le pic, et leurs officiers étaient des ingénieurs.

De chaque côté, on avait bordé la route menant à Jérusalem par la chaîne des déportés, avec des gardes qui l’encadraient de distance en distance. Les captifs étaient effondrés, et beaucoup semblaient avoir perdu l’esprit. Les femmes, séparées de leurs enfants, les épouses de leur mari, prostrées, sanglotaient. Les hommes : muets, hagards. Des blessés geignaient, qui n’atteindraient jamais Babylone.

Dans les phalanges mêmes, une telle destruction avait ému les cœurs, et il n’était pas rare de voir, çà et là, tandis qu’ils défilaient, de grosses larmes se mêler aux belles barbes tressées.

C’était le dix de la lune d’Abu, en l’an dix-huit du règne de Nabuchodonosor.

*

L’armée rentra à Babylone.

Six longues lunes furent nécessaires pour acheminer tout l’airain et l’or, ainsi que les déportés de la maison de Juda. Nombreux furent ceux qui moururent en route, par faiblesse surtout, puisqu’on ne les nourrissait que très peu et presque exclusivement de noix de palme. Les femmes destinées à Uruk, seules, furent préservées et portées en chariot, afin que s’abîmât le moins possible leur beauté. Entre elles, on en mit trois à part, qu’on désirait avant tout faire voir au grand Roi, tant elles étaient dignes de sa couche. Il y en avait une surtout qui impressionnait et que les soldats, avec beaucoup de bienveillance et de douceur, appelaient la « belle captive ». Celle-ci, quoique vivante, avait tout à fait l’aspect d’une morte, et il fallut le soin de ses compagnes pour qu’elle ne meure effectivement pas durant le trajet. Nebûzaradan conduisait le convoi.

Il avait désormais toute la confiance du Roi.

À Babylone, où Nabuchodonosor était rentré avec le gros des troupes, les soldats de Jérusalem colportèrent par la ville une histoire étrange : on contait qu’Antiménidas, ce Grec qui jouissait depuis longtemps des faveurs du Roi, n’était en réalité rien moins qu’un démon capable de voyager dans les profondeurs de la terre. D’autres fois, on disait qu’il était un mage connaissant les secrets de l’enfer — mais, le plus souvent, ils affirmaient que c’était un servant de Nergal qui, au jour de la bataille, avait pris l’apparence redoutable du Dieu, — ou Nergal lui-même, — et on l’appelait encore Nergal-sarésér, le fils du Dieu souterrain. Les plus vantards et les plus menteurs jurèrent même sur la gorge qu’ils l’avaient aperçu, au soir de la bataille, volant par-dessus la ville, et Ereshkigal, sa compagne, était avec lui. D’autres certifièrent qu’au plus fort de la mêlée, ce n’étaient pas un glaive qu’il tenait mais le sceptre d’or à tête de lion. Après cela, comment ne pas le reconnaître ! Toutefois, il y en eut qui pensaient qu’il n’était pas Nergal mais Erra, et aussi qu’ils en avaient la preuve, puisque la déesse volant à ses côtés n’était autre que Mammi, et le grand Roi s’était attaché celui-ci grâce à un charme puissant et un certain anneau qu’il portait à la main gauche, et quiconque posséderait cet anneau gagnerait également le trône. Sous l’effet de la bière, parfois, on en venait aux mains.

Par divers canaux, tous ces bruits remontèrent jusqu’aux généraux et aux ministres. Alors, plutôt que de les étouffer ou d’en informer le grand Roi, ceux-ci, bien au contraire, les firent relayer plus encore par des hommes à eux qu’ils envoyaient dans les tavernes et sur les marchés. Ils se félicitaient de cette aubaine — et comme, de plus, la haine du serviteur de Marduk à l’endroit du Mytilénien semblait avoir tiédi, ils avaient là de quoi l’attiser.

Enfin, quand il ne fut plus possible de cacher la rumeur, puisque l’on murmurait dans les couloirs du palais, alors ils produisirent en abondance des témoins — ces mêmes hommes qu’ils avaient mêlé à la populace pour répandre mensonges et faux-témoignages — lesquels répétèrent avec force détails ce qu’ils avaient entendu en se gardant bien de révéler ce qu’eux-mêmes avaient raconté. Les dignitaires s’étaient arrangés entre eux et avaient convenu que Nebûzaradan, faussement, prendrait d’abord la défense du Grec. Ainsi, quand les témoins eurent cessé de parler, celui-ci se leva. Il dit : « Ô grand Roi, toi l’aimé de Bel, notre seigneur entre tous, tu as écouté la crédulité de la masse du peuple et des soldats. Antiménidas ne peut, tu le comprends, être tenu pour responsable de ce que l’on conte sur lui. Ce ne sont d’ailleurs que des histoires de bonnes femmes. Si, des cinq qui l’accompagnèrent dans sa tâche, là-bas, sous Jérusalem, un seul avait survécu, il aurait pu confondre par son récit ces mensonges — mais, malheureusement, aucun n’est revenu.

— Ou heureusement ! s’écria l’un des généraux.

— Pour qui ? s’enquit alors un eunuque qui était attaché au Trésor.

— Pour le Grec, évidemment, puisque c’est lui qui les a fait disparaître !

— Afin de cacher son imposture !

— Mais il n’a jamais affirmé être Nergal, protesta énergiquement Nebûzaradan. Qui, parmi vous, peut le prétendre ?

— Non, mais il est mage, et par un sort il tient lié l’esprit des hommes. Les nuits de pleine lune, il reste là-haut sur les terrasses et prie dans sa langue afin que personne ne comprenne ce qu’il dit.

C’était le grand prêtre du temple de Marduk qui venait de prendre la parole. Et tous l’écoutaient. Il poursuivit :

— Regarde, grand Roi, toi-même, malgré ta colère à son égard, lorsque tu es revenu à Babylone, celui-ci t’a accueilli comme le serviteur accueille son maître, et aucun des plaisirs, et aucune des débauches que tu avais prescrites pour faire vaciller son âme ne l’avaient atteinte ni entachée. Sans doute, croyais-tu trouver une prostituée ? Mais c’était toujours le même soldat revêtu du plastron, aussi dur que le bronze du glaive. Rappelle-toi comment cela a stupéfait ta rage et comment, doucement, ta fureur s’est calmée. Ô fils de Bel, étoile de Babylone, souviens-toi de tous les présages qui s’étaient signalés avant que l’armée ne parte sous Jérusalem ! Souviens-toi des événements nombreux qui, partout, te mettaient en garde contre un complot ! Alors, plutôt que de l’éloigner à ce moment, tu as toi-même porté ce serpent contre ton sein, tu as fait de ce Grec maudit le chef de tes gardes-du-corps — n’est-ce pas là le plus grand prodige ? Comment expliquer cela, sinon par l’effet de quelque maléfice ? Laisse-moi encore te dire ceci : si le peuple voit en lui une divinité, si tes propres soldats le prennent pour Nergal, ou Erra, ou qui que ce soit d’autre, et, cela, quand bien même il n’y serait pour rien — alors, ils lui offriront la tiare ! »

Quand il eut fini de parler, ce fut un grand tumulte dans la salle du trône. Les dignitaires jetaient leurs coiffes sacrées à terre, déchirant leurs vêtements et les insignes du pouvoir. Certains, les plus anciens surtout, pleuraient à chaudes larmes et ceux qui avaient des barbes postiches se les arrachaient de colère en se choquant la poitrine. Comme des suppliants, ils invoquaient Marduk, dieu protecteur du souverain et de la ville, et ne cessaient de répéter : « Ô fils glorieux de Nabopolassar, toi qui maintiens l’Univers entre tes mains, qu’es-tu pour ce Grec ? T’a-t-il déjà reconnu pour Roi ? Si tu cesses seulement de lui verser l’obole de sa solde, il quittera ton service et partira bientôt s’engager ailleurs. Quant à nous : où pourrions-nous aller ? Quelle terre nous recevrait — sur laquelle tu ne règnes ? »

Le bien-aimé de Bel-Marduk éleva la main, et tous se turent.

« Vous, dit-il, mes serviteurs en qui ma confiance est sans faille, Je vous l’affirme : ce Grec périra. Trop longtemps j’ai été aveugle à son sujet mais, à présent, mes yeux s’ouvrent et la lumière de Marduk est sur moi. Toutefois, si les astres désignent un complot, il ne peut s’agir d’Antiménidas seul, et j’exige qu’on me livre toutes les têtes. — J’ai parlé. »

Alors on tortura des esclaves qui avouèrent avoir servi le Mytilénien dans ses funestes projets. Oui, ils avaient bien scellé à plusieurs endroits, entre les briques du palais, des crapauds morts séchés et avaient récités des incantations magiques. On trouva ces crapauds. Ces sorts, dirent les mages, étaient destinés à endormir la méfiance du souverain. Heureusement pour lui, les dignitaires veillaient ! On désigna également quelques chefs babyloniens que l’on voulait abattre, afin de donner plus de consistance au complot. Sous la question, deux d’entre eux avouèrent : oui, ils avaient prêté allégeance à ce Grec et désiraient le placer sur le trône, lui, Nergal-sarésér, le fils du Dieu souterrain ! Par le poison, ils auraient mis fin aux jours du tyran. Comment comptaient-ils s’y prendre, puisque le grand Roi, depuis bien longtemps, ne touchait plus un seul mets que l’on eût, au préalable, goûté devant lui ? Était-ce par une autre porte que la bouche ? Oui, c’était bien cela ! Laquelle ? Ils n’en savaient rien. On les tortura encore, et ils répétèrent alors docilement : c’était — par le vagin d’une femme, l’une des captives juives que Nabuchodonosor avait pris pour épouses. Il n’y eut nul besoin de la torturer. Manifestement, celle-ci était folle. Elle crachait au visage des gardes et des dignitaires et tentait de les griffer. Auparavant, il avait même fallu l’isoler de ses compagnes. Elle était comme une bête enragée, sans que l’on sache bien si cette folie lui était venue de la perte brutale de sa cité ou de sa haine à l’égard du tyran. Pourtant, elle était incroyablement belle, au point que, pendant les quelques lunes que dura son séjour dans la cité, Nabuchodonosor avait patiemment espéré qu’elle se calme — aussi, ne l’avait-il jamais visitée.

C’était la « belle captive », laquelle s’était réveillée depuis lors de son sommeil cataleptique.

On fit traduire ses réponses.

Oui, cette pommade empoisonnée qu’on disait, elle l’aurait mise elle-même à l’intérieur de son vagin au moment de la venue du monstre — si seulement on la lui avait donnée !

Elle hurlait en se débattant. On la maîtrisa au sol, et sa beauté rayonnait encore parmi ses cheveux épars.

« Ô fille de Sion, que t’ai-je fait ? s’enquit le Prince.

— Je te hais, hurlait-elle, je te hais ! Et que ma vulve te soit un caveau !

Pourquoi s’était-elle associée à l’entreprise du Mytilénien, puisque celui-ci avait été l’artisan même de la chute de sa ville ? Ne devait-il pas être aussi coupable que le Roi ?

— Je le hais tout autant, mais je m’accouplerais dix fois avec lui si cela devait seulement causer ta perte ! Je me donnerais même aux démons de l’Enfer !

Le Roi remonta alors par les puissants escaliers jusqu’au palais. Le destin de cette femme était scellé — comme celui d’Antiménidas. On avait déjoué le complot. Pourtant, une grande peine habitait son cœur.

On la fit fouetter jusqu’à ce que tout son corps ne fut plus qu’une éponge sanguinolente. Alors, on rompit un à un ses membres, puis on la jeta dans un charnier à l’extérieur de la ville.

La lune était haute, et les chiennes d’Hécate aboyaient.

*

Depuis son retour, Antiménidas restait le plus souvent cloîtré dans sa chambre, située à l’intérieur même de l’enceinte du palais : il se savait surveillé. L’accueil qu’on lui avait réservé, surtout, avait éveillé ses soupçons, comme son départ précipité du siège — exigé par le Roi. Dès lors, son glaive ne quittait son chevet. Un soir, les gardes vinrent l’arrêter. Il se battit comme un diable jusqu’au point du jour, entassant cadavre sur cadavre. Nabuchodonosor avait commandé qu’on se saisisse de lui vivant, et nul n’osa déroger à cet ordre. Ce fut un esclave qui, escaladant le mur extérieur et se glissant par la fenêtre, mit fin à ce carnage en assommant le Mytilénien par-derrière à l’aide d’un tabouret.

On fondit l’or hébreu, le bel or du Temple, et les dignitaires firent ainsi recouvrir en une seule fois la statue de Bel-Marduk, eux qui l’avaient promis en six équinoxes. Les astres réclamèrent au souverain la construction d’une belle porte de parade en souvenir de la victoire. Elle serait dédiée à Ishtar déesse-de-la-bataille. Lorsqu’ils pensèrent remplir leurs devoirs envers Nergal, qu’ils s’étaient attachés par serment, les dignitaires se heurtèrent à une impossibilité. Ils avaient beau montrer les tablettes, les calculs astronomiques — Non, Nabuchodonosor ne lui bâtirait aucun temple : il était un dieu étranger, une divinité importée, rien d’autre. De plus, n’avait-il pas son sanctuaire dans la cité de Kutha, non loin, chez les Sémites, et non en pays de Sumer ? Il ne changerait d’avis ! Il se souvenait surtout de l’affront que lui avait fait subir sa propre armée. Le sang et la destruction mêmes n’avaient pu effacer totalement cette tache de son cœur.

Tout ceux qui avaient participé au serment sentirent l’effroi les glacer. Avant la bénédiction de la Porte, ils moururent l’un après l’autre, et chacun savait que c’était pour n’avoir pas exaucé la divinité.

Par décret, on convoqua l’ensemble des architectes de l’Empire pour la construction de la Porte, et chacun devait proposer son projet. J’étais moi-même arrivé d’Uruk quelques lunes auparavant, pour les fêtes de la Victoire, et logeais au palais, en tant que membre de la famille d’Ekur-zâkir. À cette époque-là, j’avais plusieurs fois tenté de rencontrer ce Mytilénien dont tout le monde parlait, mais celui-ci demeurait invisible. Je l’avais imaginé ainsi qu’un colosse prodigieux. Sa férocité, disait-on, était celle du lion affamé quand il chasse dans le désert.

La seule fois où il passa près de moi, je le ratais.

[…]

*

Dans son cachot, Antiménidas s’interrogeait et rêvait : certains, se disait-il, savent écrire de beaux vers, lui n’avait jamais su que prendre des villes, faucher des vies et semer le chaos. Cela avait-il un sens ? Pourquoi l’Univers tournait-il dans un tel désordre ? Et pourquoi lui-même avait-il abattu un tyran pour s’attacher, en définitive, au service d’un autre — ce qu’était Nabuchodonosor, il s’en apercevait à présent. Alors quoi : était-ce l’or, dont il n’avait jamais fait cas, était-ce l’attrait de la gloire — qui l’avaient guidé ? Le plus souvent, il se répétait qu’il n’aurait pas dû quitter Mytilène, ses frères et les joies d’une vie simple, bercée par les fêtes et les saisons. D’autres fois, il n’avait aucun regret. — J’ai connu ce que pas un ne connaîtra, et s’il fallait recommencer, je le ferais encore, et encore, et encore !

[…]

*

Les huit captifs, agenouillés, attendaient la mort.

Alors, on apporta toutes les tablettes, et tous les sceaux-cylindres, et toutes les archives royales où le nom d’Antiménidas apparaissait — et on les brisa, car Nabuchodonosor l’avait ordonné, lui qui voulait effacer jusqu’au souvenir de cet homme.

Le Mytilénien ne broncha pas.

Muni d’une longue épée courbe, le bourreau se plaça derrière chaque victime et, une à une, trancha la tête des prisonniers. L’un d’eux s’évanouit. On le ranima pour procéder à l’exécution. La plupart des visages étaient semblables à des masques extatiques, tant l’angoisse et la frayeur en lissait les traits. Un autre était secoué de sanglots. Quand la mort le saisit, celui-ci conserva encore un instant l’expression d’une grande surprise. Les corps tombaient en avant ou s’effondraient sur le côté. Parfois, une tête ne se détachait pas tout à fait ; parfois, la lame même entamait le buste et il fallait s’y reprendre. De grands lacets de sang fouettaient le sable et le sol devant les corps était tout gluant. À chaque nouvelle tête, la foule entière retentissait d’un cri.

Antiménidas était le dernier. Quand le bourreau acheva sa besogne pour la septième fois, lui qui n’avait ni détourné la tête ni même claqué des dents, ce Grec, si petit au fond, tellement sa légende l’avait rendu grand, d’une voix claire et ferme déclara :

« Moi, Antiménidas de Mytilène, fils de Kikis l’ancien, frère de Kikis le jeune et d’Alkâios, par Zeus-Marduk, je t’implore, ô Roi, de m’écouter.

Un frémissement parcourut l’assemblée. Nabuchodonosor ne cilla pas. Seule, sa main s’éleva — comme une permission. Chacun se tut. Les dignitaires et le peuple, et la plupart de ceux qui étaient présents là, et les soldats, encore, qui l’avaient suivi dans ses différentes campagnes, et même les spectateurs qui se tenaient trop loin pour entendre ou comprendre un seul mot ; tous pensèrent que le Mytilénien allait enfin plaider sa cause.

Reprenant, celui-ci dit seulement :

« Toute ma vie je n’ai été qu’un mercenaire et un soldat. J’ai mangé par terre à côté des chiens et je me suis assis à la table des rois. J’ai porté mon nom en Égypte, en Phénicie, en Syrie, en Palestine, et il a été une terreur pour ces nations. Il y a longtemps, j’ai été banni de Mytilène, la belle île, pour avoir abattu un tyran. Je n’ai jamais cherché ni l’or ni la gloire vaine, et le premier ne me serait d’aucune utilité en ce jour, tandis que du second on m’a irrémédiablement privé, mais chacun d’entre vous sait qu’en nul lieu et à nul moment je n’ai faibli dans la phalange — c’est cela seul que je désire que l’on conserve de moi. Ô fils de Bel, moi qui n’ai jamais été marié, tu m’offres la plus belle des épouses. Je la prends donc pour femme : Ishtar-Aphrodite, ou Ishtar-de-la-bataille ou Ishtar-dévoreuse-d’hommes ou comment qu’elle se nomme, ici comme ailleurs. Elle, qui a tant d’amants, ne me tiendra pas rigueur de ceci : j’ai aimé une femme, autrefois — dans l’île de Lesbos. En son souvenir, moi qui ne suis ni orateur ni poète, je désire seulement réciter ces vers-ci que je connais :

« Que ne suis-je une belle lyre d’ivoire, une lyre resplendissante comme celles des beautés de Lesbos dans nos fêtes solennelles ; que ne suis-je l’or le plus éclatant, et qu’une femme brillant de tout l’éclat de ma beauté eût envie de me porter sur son sein ! »

Lorsque Antiménidas eût cessé de parler, il tourna la tête vers moi et sourit doucement. C’était un sourire étrange, mi-ironique, mi-triste — quelque chose d’indéfinissable, comme le signe d’une reconnaissance lointaine qui laissa en mon âme une impression terrible.

Une huitième fois l’épée du bourreau s’abattit et la tête de ce Mytilénien, mercenaire grec et général en chef des armées royales, roula brusquement à terre. Le corps s’affaissa sur lui-même, sans tomber. Nul, parmi les soldats n’osa lui rendre hommage, tant tous craignaient la colère du fils de Nabopolassar. Il y eut d’abord un grand silence, un silence qui paraissait sans fin — puis une clameur puissante s’éleva, elle enflait et montait par-dessus la ville à la manière d’une vague, battant comme le cœur même de Babylone : elle était sur la Porte, et sur l’Esagil, et sur les temples de la déesse, et les terrasses du palais — elle résonnait dans les casiers des bibliothèques, dans les cimetières et les greniers pleins, dans les salles d’armes sur les cuirasses, les casques et les lourds boucliers, elle était dans les yeux des enfants et le ventre des femmes, dans les caravanes de dromadaires rayonnant depuis le désert jusqu’à la vaste cité, dans le rugissement du lion qui s’étire au soleil et le feulement de la panthère, elle était l’heure du combat où la pierre devient cendre, le joyau de la tiare sur la tête de Bel, l’eau de la source qui ruisselle et le palmier royal, l’antilope effrayée à la course zigzague, elle était dans les dessins mouvants des oiseaux dans le ciel, dans le filet rutilant que le pêcheur remonte, dans le scintillement de la gemme, dans la course des astres, dans le grain de poussière que le vent a soulevé, dans l’épi qui croît, dans le geste du vanneur et, tel son mouvement, elle retomba sur le peuple tout entier comme un crible — qui disait : « Ishtar Sakipat Tebisha ! Ishtar Sakipat Tebisha ! Ishtar Sakipat Tebisha ! ».

Alors, Nabuchodonosor leva les deux mains — et tout s’arrêta. Il gouvernait à l’Univers. Tout le pouvoir de la foule, toutes les populations jusqu’à ces contrées éloignées, ces royaumes, de l’autre côté du Monde, qui lui payaient l’impôt, tout ce pouvoir semblait concentré dans ces mains.

Alors, on procéda au mariage sacré.

[…]

ER, chapitre 3, Babylone (Histoire d’Antiménidas) – 2016 / 2018

l’expédition du taygète ou la cryptie

[…]

Prenant l’air inspiré, je débutai alors mon récit : « Une houle infinie roulait la vaste pleine herbeuse au-dessus de laquelle les noirs nuages de l’orage s’amoncelaient. Deux cavaliers, seuls, traversaient cette mer et leurs chevaux, fréquemment, renâclaient et se cabraient comme devant quelque présence hostile ou quelque danger —

— Mais qui sont-ils ? me coupa aussitôt Loukios, s’inquiétant de savoir à qui il avait affaire.

— Je ne sais pas, lui répondis-je, des types —

— Quels types ?

Il n’en démordait pas.

— Je n’en sais pour l’instant rien ! répliquai-je pour couper court.

Devant son air, je compris que je ne pourrais pas m’en tirer à si bon compte et qu’il me faudrait fournir d’autres explications. En un sens, il me fit penser à toi, manifestant la même vive impatience.

— C’est une image, Loukié, dis-je. On entre dans le roman par une image. Le lecteur — potentiel, s’entend — comme l’auteur, ne sait pour l’instant rien. Deux cavaliers — l’orage — les hautes herbes ondoyant sous la bourrasque, voilà tout. En définitive, si je devais réfléchir, je dirais ceci : il n’est pas impossible qu’elle provienne de Giono. « Deux cavaliers de l’orage ». Tout un roman tient dans ces simples mots, nul besoin de l’écrire. Que s’est-il passé avant, que se passera-t-il après ? Nous n’en savons rien. Toutefois, et ainsi que le dit le vieil Horace, nous entrons in media res — c’est cela seul que nous devons savoir.

Je vis que cet éclaircissement n’était pas du goût de mon Loukios, je corrigeais donc :

— Disons que l’un se nomme Hermotime et que nous appellerons l’autre « le Platéen ».

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas pourquoi, fis-je, tu m’ennuies ! Doit-il y avoir une raison à tout ? J’ai dit ces noms au hasard, est-ce qu’il y a plus de sens à ce qu’on t’ait donné celui de Loukios, oui ?

Il y eut un silence — un peu long, puis il recommença :

— Mais quand est-ce que ça se passe ?

Les bras m’en tombèrent ! Je vis que ce démon de la précision ne le quitterait pas et qu’il me faudrait sans nul doute consulter mon catalogue des archontes. Je rectifiai donc :

« C’était au mois d’Élaphébolion, sous l’archontat d’Isarchos — la première année de la 89e olympiade, dans la vaste plaine de Messénie —

Au fond, nous étions enfin tombé d’accord. Quoique je pouvais dire, avec plus d’exactitude :

« C’était par un matin du mois d’Élaphébolion — qui, d’ailleurs, aurait pu lui-même être froid — donc, par un froid matin du mois d’Élaphébolion, sous l’archontat d’Isarchos — etc. etc.

Ou encore :

« C’était le 8 d’Élaphébolion, la première année de la 89e olympiade, dans la vaste plaine de Messénie. Isarchos était alors archonte à Athènes et Zeuxippos éphore de Sparte. Or, donc, c’était le 8 d’Élaphébolion ou même le 6 du mois de Gérastios, puisque telle était la concordance cette année-là entre le calendrier athénien et le calendrier spartiate et que nous nous trouvions en territoire désormais lacédémonien.

Ainsi, c’était le 8 d’Élaphébolion, la première année de la 89e olympiade — qui était, en outre, la huitième de la guerre que se menaient alors les deux coalitions — dans la vaste plaine de Messénie, laquelle est sise en bas de la région du Péloponnèse, à gauche —

Et pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté, j’ajoutai encore :

« Cela se passait donc le 17 mars 423 avant notre ère, quelque part du côté de l’actuel Plati ou même de Valyra — quoique, suivant les divers auteurs consultés, cette date puisse être non plus celle du 17 mais du 22 mars de la même année —

Fort de ces précisions, je vis que mon Loukios était pleinement satisfait, d’autant qu’il connaissait par cœur le territoire en question et les propriétaires de chaque culture — à l’olivier près.

Je repris à l’endroit où celui-ci venait de m’interrompre, c’est-à-dire au tout début :

« Au milieu de rien, sinon de cette immense étendue d’herbes mêlées de roseaux et les montagnes l’encadrant de part et d’autre — ils s’arrêtèrent. Les robes de leurs chevaux, au poitrail surtout, palpitaient et fumaient dans la fraîcheur matinale. Toujours nerveux, ils piaffaient, donnant de grands coups de tête dans le vide.

Les deux hommes, aussi, semblaient préoccupés — et tandis que le Platéen, d’un air sombre, scrutait la plaine alentour, Hermotime, tête basse, marmottait, enveloppé dans son grand manteau. C’était l’un de ces vêtements à la mode thrace, avec rabat de col, tel qu’il s’en portait alors en hiver à Athènes, surtout chez les jeunes gens de la classe équestre.

À bien y regarder, toutefois, ni l’un ni l’autre ne donnaient l’impression d’appartenir à cet ordre et paraissaient plutôt, selon le mot d’Aristophane, des « chevaliers du Soleil ». La zeira d’Hermotime ne portait aucun riche décor, pas même ces motifs crénelés que l’on observe à l’ordinaire, mais était plus noire que l’Érèbe ou les chlamydes des éphèbes athéniens. Quant à son compagnon, il était vêtu d’une éphaptide rustique en poils de chèvre, tout aussi noire, quoiqu’on y décelât, par places, quelques touffes blanches. Tous deux portaient en dessous une simple exomide et étaient chaussés de karbatinai. Enfin, et en plus des pétases qui leur battaient le dos en grands disques de cuir, serrés tout contre la cuisse mais faisant saillie sous les manteaux, se devinait, chez Hermotime, une dague, tandis que le Platéen —

— Ne peux-tu lui donner un nom, à la fin !

C’était Loukios qui s’emportait, considérant que « Platéen » était une détermination par trop vague pour donner corps à un personnage.

— Va pour Euphrynès ! répondis-je alors, comme il m’embêtait.

— Mais ce n’est pas un nom ! répliqua mon Albanais.

— Es-tu philologue maintenant, m’enquis-je, non ? Eh bien, laisse cela !

« … tandis qu’Euphrynès, lui, dissimulait un glaive, ajoutai-je pour achever la phrase que l’on m’avait coupé.

Mais le plus remarquable entre tout était, d’évidence, les montures de nos cavaliers : deux magnifiques chevaux thessaliens, l’un et l’autre bai-bruns, à la tête forte, au profil noble et droit. Le contraste d’avec nos héros, chevauchant à cru, sans même le molleton d’une housse, et conduisant d’une bride rudimentairement bricolée à partir d’une longe de cuir, achevait de rendre ces derniers semblables à ce qu’ils étaient en réalité : des brigands.

Depuis plus de six jours, ils étaient partis d’Athènes, cheminant par des voies écartées, évitant, autant que faire se pouvait, la plupart des cités-étapes. Ce fut Loukios, euh ! pardon… Euphrynès qui, découvrant ces bêtes alors qu’ils suivaient une route bordant le domaine d’un gentilhomme campagnard, tout près de Corinthe — fort bien administré, par ailleurs, — en tomba immédiatement fou et décida de les voler. Certes, il avait fallu pour cela assassiner quelques serviteurs mais, rassura-t-il Hermotime : n’étions-nous pas en territoire ennemi ? De fait, la qualification de vol ne s’appliquait nullement ici, car ces chevaux ne représentaient rien qu’une « prise de guerre ». Quant aux esclaves, le glaive ne leur avait-il évité la croix, mort assurément plus lente, pour la perte inestimable que ce propriétaire venait de subir ? Devant de tels arguments, et sachant qu’en ces questions il était impossible de raisonner son ami, Hermotime acquiesça donc à tout.

Du moment où ils traversèrent l’isthme, ils se firent passer pour des gens de Thèbes puisque tous deux parlaient l’éolien (quoique Hermotime fort mal), qui est le dialecte de la Béotie. Après avoir dérobé les chevaux, ils s’écartèrent plus encore des routes et, lorsqu’ils ne pouvaient faire autrement que de les emprunter, ils marchaient à pieds, tirant leur butin par la longe et répétant à l’envi qu’ils étaient les palefreniers d’un riche Thébain, convoyant pour leur maître ces deux étalons jusqu’à une certaine propriété que celui-ci possédait du côté de l’antique Phères. Mais ceux qu’ils croisaient les regardaient de travers et les marchands, surtout, s’en défiaient. On cachait les femmes.

Ils allèrent à flanc de colline, parmi les buissons épineux et les pierres, non dans la plaine sinueuse. De là-haut, ils surveillaient tout. Les chevaux étaient bons et leurs sabots ingénieusement durcis par des exercices réguliers — c’est ainsi qu’ils arrivèrent sans encombre jusqu’en Messénie.

Dans le bus, les passagers commençaient à s’approcher de nos places pour écouter l’histoire et Nonnos, de son siège, s’écriait sans arrêt :

« Qu’est-ce qu’il dit ? Mais qu’est-ce qu’il dit ? »

Et si Véli-Ghalas, à intervalles réguliers, ne l’en avait informé, celui-ci aurait conduit le reste du trajet la tête tournée vers l’arrière. Tous, d’ailleurs, et comme à l’accoutumée en Grèce, désiraient moins entendre que participer et chacun avait son mot dire : untel spéculait sur ce qui s’était produit avant, un autre sur ce qu’il désirât qu’il arrive, et si je les avait laissé faire ils auraient revêtu mes personnages des armures étincelantes des guerriers de l’Iliade ou, mieux encore, leur auraient enseigné le karaté !

« Taisez-vous tous à la fin ! m’écriai-je car, de cette manière, je ne pouvais improviser.

Où en étais-je ?

— La Messénie, dit Kira Astérô.

Oui, la Messénie, donc :

« Immobiles, et les traits creusés par les fatigues du voyage, les deux hommes attendaient tandis que, provenant de la mer qu’ils imaginaient derrière, un immense rideau, noir, tendu entre la terre et le ciel, s’avançait. Effrayés par ce spectacle, les chevaux ne pouvaient rester en place et allaient de travers pareils à des crabes ou reculaient, toujours à grands coups de tête. Alors qu’Euphrynès roulait élégamment comme un centaure sur l’échine de sa monture, montrant par là même le cavalier émérite qu’il était, la bride enroulée autour du poignet gauche et la main tenant ferme la base de la crinière, flattant de la droite l’encolure du cheval pour le rassurer, les jambes ballant avec science le long des flancs de la bête et, d’une simple pression des cuisses ou, à un autre moment, des mollets, la replaçant dans l’axe qu’il désirait sans qu’aucun de ses gestes ne sembla exécuté autrement que par le plus grand naturel, Hermotime, lui, paraissait un sac de froment, dont on ne comprenait pas pourquoi on l’avait juché sur un si bel animal.

Le Platéen continuait d’inspecter les alentours. C’était un pays de marécages et de rivières où l’on pouvait, à chaque endroit, creuser un puits et que l’humidité rendait plus froid que les régions de la côte — un pays méconnaissant, aussi, l’usage de la pierre et dont les quelques rares constructions étaient de terre crue.

Euphrynès cherchait des feux, afin de se fixer sur les habitations mais, hormis l’orage, on ne décelait rien.

Je décrivis alors le paysage avec plus de détails, notamment cette petite montagne qui se nomme ici « volcan », cône parfait, se trouvant à main droite de mes personnages. Loukios l’avait immédiatement reconnue et s’en félicitait. Je donnais, en outre, des précisions d’ordre physique sur Euphrynès et Hermotime, ajoutant qu’ils étaient respectivement âgés de trente-quatre et trente-cinq ans. Je vis que de pareils hommes ne laissaient pas indifférente Kira Astérô et Véli-Ghalas désirait les voir pourfendre tout le monde — ce qui fait que les petites vieilles autour de nous n’en finissaient pas de se signer.

« Qu’est-ce qu’il a dit ? Qu’est-ce qu’il a dit ? » interrogea Nonnos.

On lui répéta.

Hermotime, la tête toujours dans son manteau et comme un portant le deuil, continuait de ruminer sans fin la même et unique phrase que son compagnon, lui, n’entendait pas mais pouvait deviner sans peine et qui, en substance, disait :

« Pourquoi je ne sais pas tenir ma langue ! Malheur de moi, pourquoi je ne sais pas tenir ma langue ! »

Ou, du moins, quelque chose d’apparenté.

Les paumes appuyées sur le garrot, le Platéen se dressa au-dessus de lui-même, tendant l’oreille. Quelque chose l’intriguait, là-bas, qu’il n’aurait pu définir.

— Tais-toi, fit-il sèchement.

— Tu vois, qu’est-ce que je te disais ! rétorqua l’autre. J’aurais effectivement bien mieux fait de me taire…

Et il allait rajouter quelque chose lorsque Euphrynès, plus sèchement encore, gronda :

— Mais tais-toi donc ! Il y a quelque chose, là.

D’un mouvement du menton, il indiqua la direction.

Tout aussitôt, Hermotime porta la main au poignard et se tint aux aguets. Les deux hommes étaient maintenant complètement absorbés par le « quelque chose » dont Euphrynès parlait. Ce « là » était une grande houppe de roseaux, peut-être large de deux voire trois brasses et située à moins d’un stade d’eux, que le vent agitait en tous sens. Plus loin, c’est-à-dire à environ une dizaine de brasses encore d’elle, creusé dans la terre noire et disparaissant complètement sous l’enchevêtrement de hautes tiges et les sortes de plumets qui oscillaient tout en haut, le lit d’une rivière sinuait à travers la campagne pareil à un dragon ou quelque grand serpent. Mais c’était cette houppe, comme détachée et oubliée là, qui avait retenu l’attention d’Euphrynès. Non qu’il y eût quelque incongruité en cela ni même que le Platéen eût réellement vu quoi que ce soit mais, instinctivement, peut-être communiqué par les chevaux, peut-être, encore, par l’intervention d’une divinité, il ressentait le danger ou, du moins, la nécessité de rester sur ses gardes — et, précisément, à cet endroit-ci.

Les yeux grands écarquillés, son compagnon tournait la tête à droite et à gauche. D’une impulsion du bassin, Euphrynès donna le départ à sa monture. Celle-ci s’avança alors avec d’infinies précautions à travers les hautes herbes— elles montaient jusqu’au poitrail des chevaux. Par mimétisme plus que par la conduite de son cavalier, le second lui emboîta le pas.

Du ciel, s’apercevait le sillage des deux bêtes, d’herbes couchées, — imprimé à la plaine, et qui venait de loin, suivait la courbe de la rivière et le dos ondulant des roseaux, ce serpent, toujours, disparaissant parfois sous l’épaisse et haute ramée d’un noyer, arbre cher à Artémis, ou contournant encore le massif de quelque figuier sauvage, vaste comme un taillis. On voyait, ensuite, le piétinement statique des chevaux, leur piaffement impatient dessinant de grands disques irréguliers ainsi que dans les champs le faucheur abat l’herbe tout autour de lui. Puis, les sillages repartirent bientôt, — les cavaliers : Euphrynès d’abord, ouvrant la marche et, quatre pas derrière, Hermotime, qui fredonne une chanson.

« … quand les jeunes filles telles des pouliches bondissent sur les rives de l’Eurotas… »

— chantait-il, quoique sa voix trahisse pourtant de l’anxiété — et c’était effectivement bien pour se donner du courage qu’il feignait d’être enjoué. Comme à son habitude, le Platéen ne disait mot, mais la pression de sa mâchoire — seul accroc dans la trame impassible de ce visage, — indiquait à quel point celui-ci se tenait sur le qui-vive.

« … quand les jeunes filles bon-on-dissent.. »

Ils prirent par la gauche pour contourner cette houppe et Hermotime, toujours, regardait de tous côtés, main crispée sur sa dague.

Soudain, et d’une façon tout à fait inexplicable, celui-ci éternua et son cheval fit un écart. Au même moment, à un demi-stade devant eux, un homme se leva brusquement, qui était jusque-là caché dans l’herbe. C’était un archer. Cette apparition effraya plus encore le cheval d’Hermotime. Il s’emballa.

L’arc était bandé, l’homme ajusta et la flèche partit dans un feulement sec. Cavalier et monture s’affaissèrent.

Hermotime roula sur lui-même. C’était le cheval que l’on avait touché.

Aussitôt, un groupe d’hommes sortit de derrière la houppe, armé de javelots et d’épieux en bois de cornouillers. Euphrynès en compta six — sept avec l’archer, distant de dix à quinze brasses plus à gauche et en avant d’eux de près du tiers d’un stade.

Ils se déployèrent et avancèrent en courant vers nos deux cavaliers tandis que l’archer s’apprêtait à décocher une seconde flèche, à destination du Platéen cette fois.

Sans plus se préoccuper de son ami, celui-ci rejeta à terre son éphaptide puis, agrippant la crinière à la base et serrant fermement, piqua des deux et fondit sur l’archer.

« Ek ek ek ek ek !!! »

— criait-il, encourageant son cheval. Et aussi :

« Hiya hiya ! Deï deï deï deï !!! »

La bête bondissait comme si le Dieu lui-même l’avait conduite : la mécanique formidable de muscles, de nerfs, de corne et de tendons broyait l’espace entre Euphrynès et l’archer, pour bientôt le réduire à presque rien.

« Ek ek ek ek ek !!! »

Le cavalier, face couchée sur sa monture, balançait tout le poids de son corps de gauche et de droite, imprimant par réaction un mouvement contraire, et fouettant alternativement de la longe les flancs de l’animal, donnant à sa course zigzague l’apparence du guerrier qui, lors même qu’il va sus à l’ennemi, essaye toutefois contre lui des feintes.

L’archer continuait d’ajuster — hésitait.

La flèche partit et rata Euphrynès. Ce dernier avait déjà parcouru plus de la moitié de la distance.

L’archer en tira une autre du carquois, ajusta de nouveau, plus vite cette fois, mais la main était moins assurée et la flèche, encore, manqua son but. Euphrynès était déjà sur lui.

Alors, devant la puissance de cette masse de près de quinze talents lancée au grand galop, l’homme soudain prit peur et, jetant son arc, s’enfuit à toutes jambes.

Arrivant à sa hauteur, le Platéen, lestement, se servit de la longe comme d’un lacet, passa la boucle autour du cou de son adversaire et, penchant cette fois tout le corps en arrière, fit ainsi faire une volte à la bête laquelle, se cabrant et repartant aussitôt en sens inverse, brisa là net les vertèbres de l’homme qui s’effondra comme un sac ; puis, sautant à bas, Euphrynès détacha le lacet, s’empara du carquois et courut, tenant toujours son cheval par la bride, jusqu’à l’arc qu’il récupéra —

« Et Hermotime ?! »

C’était Kira Astérô, la voix blanche, et l’ensemble des passagers du bus qui m’interrogeaient.

Hermotime ? Ah, oui, pris par l’action, je l’avais oublié celui-là !

Hermotime, donc :

Hermotime avait roulé à terre. Étourdi par sa chute, il resta recroquevillé sur lui-même quelques instants puis, — se releva. Les six hommes, courant dans sa direction, allaient bientôt le rejoindre ou, du moins, atteindre la distance critique d’une portée de javelot.

Alors, à l’instar de son compagnon, celui-ci se débarrassa de son manteau et, implorant Apollon Boêdromios, attendit d’un pied ferme ses ennemis — dague en main. Était-ce là du courage ? Était-ce qu’il ne songeât même pas à ce qu’il aurait pu s’enfuir ou tenter de le faire ? Était-ce de l’inconscience ou de la témérité ? Nul n’aurait pu le dire mais, le fait est qu’il resta là.

Les six s’aperçurent alors que l’archer se trouvait en mauvaise posture et, soit que ces hommes fussent les plus désorganisés du monde, soit qu’ils comprissent qu’Euphrynès, seul, présentait un véritable danger, mais ils tournèrent les talons et se portèrent immédiatement à sa rencontre. Il n’y en eut qu’un qui, dans l’indécision, lança malgré tout son javelot contre Hermotime, trop court toutefois, et la pointe s’enfonça dans le sol à quelques brasses de notre ami —

Le temps de se retourner — l’archer était déjà mort.

Euphrynès, lui, avait ressauté en croupe et, tel l’Hercule des oiseaux de Stymphale ou même Ulysse distribuant la mort parmi les prétendants, le Platéen, galopant à bride abattue, banda son arc — et le coup partit.

Les javelots se tenaient prêts, mais le cavalier était trop loin. Le premier des acontistes tomba, une flèche fichée dans l’œil gauche. Au deuxième, l’unité du groupe se défit et les quatre restants se dispersèrent, chacun tentant vainement de sauver sa vie.

« Comme les petits du lièvre détalent et bondissent en tous sens lorsque, du toit du ciel, l’aigle majestueux fond sur eux, ainsi, c’était merveille de voir la mort faire irruption au milieu de ces hommes et prendre l’un après l’autre sans qu’aucun ne pût y échapper. »

Manœuvrant son cheval sans nul besoin de bride, grâce aux simples inflexions communiquées par le bas de son corps, voire les différences de répartition de son poids sur le dos de l’animal, de la même façon que si monture et cavalier avaient longuement répétés ces divers exercices, Euphrynès disposait de la plus grande vélocité et de toute liberté quant au maniement de son arc. Il y avait là quelque chose de véritablement divin — et c’était cela, sans doute, qui avait semé la panique et l’effroi parmi les combattants.

Enfin, il n’en resta plus qu’un.

L’homme hésitait encore à se séparer de son javelot — bien que le Platéen se fût approché à la bonne distance, mais le cavalier le dépassa en trombe, sans décocher. Alors, prenant toute l’extension nécessaire et visant le dos que son adversaire lui offrait, l’acontiste s’apprêtait à lancer quand Euphrynès, se retournant soudain et tirant à la mode des Parthes, lâcha un trait qui siffla et toucha l’autre au ventre, le traversant de part en part. Celui-ci, agrippant la flèche dont seul l’empennage lui dépassait des mains, tomba en avant et mourut.

On voyait les corps dispersés comme des pétales au milieu des herbes.

Interdit, Hermotime n’avait bougé d’un pouce, pas plus qu’il ne comprenait quoi que ce soit à ce qui venait de se passer et le javelot, toujours fiché devant lui, selon l’inclinaison de plus ou moins soixante-dix degrés, était désormais débarrassé de toute réalité menaçante : simple hampe de bois plantée dans le sol. Pour lui-même, il semblait avoir été frappé par la foudre, ou le jouet des dieux. À peine entendait-il, à présent, cette sorte de mugissement rauque, non plus hennissement, que faisait la bête blessée, gisant à terre, et qui tentait par tous les moyens de se relever sans toutefois y parvenir. C’était un bruit horrible.

Euphrynès sauta à bas de sa monture, l’entrava avec la longe, fixa l’arc court au carquois, les remisa dans le dos, puis rejoignit son compagnon.

— Tu n’as toujours rien appris de Délion ! lui dit-il.

Et, ôtant le poignard des mains d’Hermotime, s’avança vers le cheval. S’accroupissant devant lui, il serra dans ses bras, doucement, cette grosse tête à l’œil terrorisé et dont les naseaux exprimaient une écume rosâtre. L’animal ne râlait plus, mais on entendait son souffle court et cet ébrouement qu’il produisait par intermittence, le poitrail s’élevant et s’abaissant irrégulièrement dans un sifflement.

Le Platéen invoqua alors Poséidon Hippokourios et, lorsqu’il eut terminé sa prière, trancha d’un coup net la gorge du cheval dont le sang noir bouillonna sur l’herbe. En peu de temps, la tête retomba. L’une des pattes arrière eut un dernier soubresaut. C’était fini.

Euphrynès se releva et retira la flèche du flanc de la bête. Dans la culbute, celle-ci avait été brisée. Il la rejeta au loin. Du sang maculait l’exomide, lui conférant ainsi l’étrange allure d’un boucher. Il alla ramasser son manteau puis, arrachant la javeline de devant les pieds d’Hermotime, la lui tendit.

— Tiens, suis-moi, ordonna-t-il.

Ce ton, qui ne souffrait de réplique, acheva de sortir notre ami de sa torpeur.

— Comment as-tu fait ça ? demanda Hermotime stupéfait, qui désignait à présent le massacre.

— J’ai seulement observé les cavaliers scythes s’entraîner cet hiver, répondit l’autre — comme plaisantant.

C’était donc à cela qu’Euphrynès avait passé ses journées lorsqu’il disparaissait, comprenait-il enfin. Homme ô combien étonnant ! se dit-il. Mais Hermotime savait encore que le Platéen possédait ou, du moins, avait possédé des chevaux, là-bas, dans la fertile Béotie, bien qu’il n’eût découvert l’extraordinaire cavalier qu’était son ami que depuis le passage de Corinthe et le combattant à cheval, qu’à l’instant. Se pouvait-il, d’ailleurs, qu’il eût réellement passé l’hiver à s’exercer — avec des Scythes ? Il y avait bien deux cents de ces archers qui servaient alors dans la cavalerie athénienne, mais ces gens-là étaient des barbares et vivaient à l’écart. Par quel moyen s’était-il mélangé à eux ?

Les deux hommes marchèrent de corps en corps afin d’achever les blessés et récupérer les flèches, Euphrynès disant qu’ils ne pouvaient laisser de témoins derrière eux. Mais la plupart agonisaient déjà et le coup de lance qui les délivrait était presque une délicate attention. C’étaient des jeunes gens ayant à peine une vingtaine d’années et dont certains portaient la longue chevelure. Des spartiates. Deux semblaient des valets ou des compagnons de moindre rang, inférieurs de quelque groupe que ce soit : mothakès ou mothônès, peut-être.

Certainement, il n’y avait pas là de Messénien.

— C’est eux qui nous ont attaqué, dit Euphrynès voyant le trouble de son ami, nous, nous n’avons fait que nous défendre.

Hermotime ne dit rien. Il connaissait l’avis d’Euphrynès sur le sujet : Thébains, Spartiates, Corinthiens, celui-ci éprouvait pour eux une haine sans fond. À juste titre, sans doute, puisque ces gens-là avaient causé la ruine de sa cité et l’exécution de centaines de ses concitoyens. Aussi, haïssait-il tout autant Cléon pour le traitement qu’il avait réclamé à l’encontre de ceux de Mytilène. Mais était-ce l’amour pour son ami ou la haine de ces gens qui avait conduit le Platéen à l’accompagner dans sa mission ?

— Quelle mission ? demandèrent en chœur les passagers du bus.

— Quelle mission ? répéta Nonnos en écho.

— Nous le verrons bien assez tôt, répliquai-je. Pour l’instant, poursuivons — ce que je fis incontinent, laissant mon auditoire partagé.

Ils arrivèrent enfin au cadavre de l’archer qui gisait sur le sol dans une posture comique. De la pointe du pied, le Platéen toucha la tête de cet homme et dit :

— Cet imbécile a causé la mort de tous ses camarades…

La chose était possiblement vraie puisqu’en se dévoilant trop tôt celui-ci n’en avait que précipité l’attaque. Un peu plus tard, un peu plus près, ou s’il n’avait bêtement raté Euphrynès, peut-être que nos deux compagnons seraient déjà morts ou garrottés ensemble. Mais c’était surtout le cheval — que l’homme eût tiré sur cette bête ! voilà qui provoquait l’ire du Platéen. C’était un cheval magnifique !

Tous étaient tués, les sept.

— Celui-ci non plus n’est pas un Spartiate, affirma Euphrynès. D’ailleurs, dit-il désignant l’arc, ils jugent que ce n’est pas digne des « Égaux ». Il avait prononcé ce dernier mot avec une pointe de mépris, le même dont il avait fait preuve à l’égard du cadavre.

Le Platéen réfléchit, comme humant l’air, tournant la tête vers l’est, vers l’ouest.

— Est-ce que ce sont des cryptes ?

C’était Hermotime qui hasardait cette question car, pour sa première incursion en territoire lacédémonien, ce dernier ne désirait pas moins que de l’extraordinaire.

— Des cryptes ! fit Kira Astérô, le souffle coupé.

— Des cryptes ! rugit quant à lui Véli-Ghalas.

— Des cryptes ! se signèrent en gémissant les petites vieilles rabougries dans leurs robes noires.

— Qu’est-ce qu’il a dit ? Mais qu’est-ce qu’il a dit ?! gueulait Nonnos, à s’en faire péter les poumons.

— Des cryptes, dit Loukios en me regardant fixement, qu’est-ce que c’est ?

Je stoppai là net mon auditoire. Des cryptes — voilà un problème bien compliqué, fis-je pour commencer, — et l’immense plaisir que je prenais à discourir devant telle assemblée fit, bien évidemment, tout le reste :

« Les cryptes, entonnai-je, ou la cryptie, bien plutôt, est une institution lacédémonienne des plus controversées sur laquelle on a donné les interprétations les plus variées, fait courir les bruits les plus étranges, construit les paradoxes les plus grands ! Les cryptes, m’écriai-je, c’est la souche ou le cep autour duquel philologues et anthropologues de tous bords s’affrontent sans fin ! La cryptie, dis-je encore, levant le doigt au ciel et comme menaçant que l’Univers s’effondre, c’est la Pierre Philosophale des Hellénistes, leur quadrature du cercle — un Grand Œuvre interprétatif ! La cryptie, mes chers, et il ne faut pas s’y tromper, est, telle le Vieux de la Mer qu’affronte Ménélas, protéiforme et propre à assimiler les idéologies de toutes les époques, et c’est bien évidemment en cela que réside son plus grand danger !

Devant de telles précautions oratoires, mes compagnons restèrent bouche-bée.

Alors, je leur récitai la plupart des grandes théories ayant cours.

[…]

ER, chapitre 2, Le voyage en bus à destination de Tiranë – 2016 / 2018